Ce qu’il advient après une expulsion – ici, celle des Francs-Tireurs

Suites de l’expulsion du squat des Francs-tireurs à La Courneuve. Ce qui peut paraître banal aux yeux d’un squatteur chevronné ne l’est pas forcément aux yeux de tous. Illustration par une vidéo du traitement qu’on inflige aux personnes expulsées.

Une expulsion « surprise »

Le 1er juillet dernier, le squat des Francs-Tireurs a été expulsé vers neuf heures du matin. En pleine semaine caniculaire, une trentaine de flics surarmés sont entrés dans la maison en forçant la porte au bélier.

Plus de vingt personnes habitaient au 13 rue des Francs-Tireurs depuis plus d’un an : des précaires, des demandeurs d’asile, des réfugiés tchadiens… Nous avions fait appel de la décision d’expulsion et le 2 juillet, on devait passer devant le JEX, le Juge d’EXécution pour demander des délais.

Madame Mélanie Hirsh, avocate du propriétaire Histoire et Patrimoine, cette société immobilière dont les dirigeants sont millionnaires, s’était engagée sur l’honneur devant la juge à ne pas demander l’expulsion avant le 2 juillet, date de l’audience. Le tribunal de Bobigny a depuis condamné le propriétaire à nous verser quelques symboliques indemnités, pour ne pas avoir rempli cet engagement.

Nous avions par ailleurs rencontré Monsieur Gilles Poux, maire PCF de La Courneuve, qui, après s’être dérobé maintes fois, avait finalement accepté de nous recevoir, pour nous afficher tout son mépris et son incompétence. C’était le vendredi 26 juin, il savait donc parfaitement que nous allions être expulsés d’un moment à l’autre, d’autant que le commissaire de La Courneuve assistait lui aussi à l’entretien. Ils ne nous en ont pas soufflé un mot, en bons complices de cette opération crapuleuse.

Le 1er juillet, la veille de l’audience, flics, huissiers et propriétaires sont entrés dans notre squat. La brigade spéciale qui a mené l’opération a commencé par fouiller toutes les pièces de la maison en cassant les portes, même celles qui n’étaient pas fermées. Ces flics à moitié cagoulés ont braqué des habitants, immobilisés ou étranglés d’autres. Ils contrôlaient ceux et celles qu’ils trouvaient et les parquaient dans la cour.

Une fois la zone « sécurisée », chaque habitant présent (tant pis pour ceux qui n’étaient pas là) a pu rassembler ce qu’il pouvait comme affaires, on avait le droit à un passage chacun. Puis tout le monde dehors, heureusement sans arrestation pour cette fois.

Une dizaine de déménageurs est arrivée avec des camions. Anatole Leroy Beaulieu, huissier de la SCP Michon et associés, spécialisé en expulsion de squats (il s’était chargé d’expulser le Transfo, à Bagnolet), indiquait aux déménageurs ce qu’ils devaient emporter et ce qu’ils devaient laisser sur place. Les affaires déménagées étaient jetées sans ménagement dans les camions, direction un box à l’autre bout de la région parisienne.

L’intégralité de nos outils a été volée ainsi que de l’argent et une réserve de bières qui devaient servir à une soirée de soutien.

La maison dévastée

Beaucoup de ces affaires que l’on nous interdisait de récupérer sont restées dans la maison, par négligence, malveillance, ou parce qu’elles intéressaient les nouveaux occupants : les bons matelas, nos chauffages, certaines affaires personnelles, certains papiers très importants…

Une dizaine de vigiles payés par le propriétaire suivis par des chiens se sont installés dans notre maison, mangeant nos restes, dormant dans nos lits. Ce sont les mêmes vigiles qui ont tenté à l’ouverture de récupérer le lieu par la force.

Les jours qui ont suivi l’expulsion, on nous a autorisé à venir chercher quelques affaires, ainsi que les ruches et les chats. On a surpris un vigile baisant dans un de nos lits, on les a vu faire le cuivre pour le revendre, quand un autre se baladait avec la ceinture d’un habitant… Ces vigiles, qui n’ont pas le courage de satisfaire leurs désirs par la lutte, le font en mercenaires, contre plus démunis qu’eux. Ils s’offrent le luxe de voler, squatter, faire la fête, sans en prendre les risques, puisqu’ils sont payés pour cela. Ils transforment les lieux qu’ils gardent en dépotoirs mal famés, et se comportent en armée conquérante et sûre de son droit de faire n’importe quoi.

Les proprios ont muré le squat, ce qui laisse penser que le lieu va rester vide longtemps. Ils n’ont aucun permis de construire sur cette parcelle. Comme au Transfo, comme au 2 rue Lakanal (Pantin), expulsés il y a un an, le propriétaire préfère peupler ses bâtiments de vigiles que de gens qui en ont réellement besoin. Ou le laisser totalement vide, comme la Cantine des Pyrénées, expulsée il y a un an, le Malandrin (Paris 20e), expulsé il y a plus de deux ans, le Los Angeles (Montreuil), expulsé il y a quatre ans, La Clinique (Montreuil), rasée juste après son expulsion il y a six ans, et aujourd’hui toujours terrain vague… Et il ne s’agit là que de la pointe émergée de l’iceberg, des lieux que, du fait de leur activité politique, nous avons pu connaître d’une manière ou d’une autre. D’une manière générale, les besoins de la spéculation immobilière et de la rénovation urbaine exigent que les pauvres dorment au pied des bâtiments vides.

Les coffres-forts de la misère

Mais l’aventure ne s’arrête pas là. Il a fallu aller récupérer les affaires déplacées dans le box. Au début, l’entreprise de déménagement, BK TRANSPORT, voulait nous obliger à récupérer toutes les affaires d’un coup.

On a bataillé avec l’huissier pour avoir deux passages. En arrivant sur place, nous avons compris que tout est fait pour que les gens expulsés ne récupèrent jamais leurs affaires.

Le lieu de stockage est à une heure de Paris en voiture, à Ennery, dans le Val d’Oise. Il est impossible d’y accéder en transports en commun et même en voiture, c’est loin d’être évident.

Cet entrepôt est l’endroit où sont stockées les affaires de plusieurs dizaines de personnes ou familles expulsées. C’est dans une ancienne carrière sur un terrain tenu et habité par les responsables. Dans cette carrière, les affaires sont stockées sur des palettes, entourées d’un film plastique, avec dessus le nom de la famille ou de la personne expulsée.

Comme dans la nature, les charognards succèdent aux charognards jusqu’à ce qu’il ne reste plus que les os blanchis de leurs victimes. C’est l’impression que donne cet endroit, où les misérables restes de nos vies passées sont jetés négligemment, avant d’être détruits définitivement après quelques mois.

Le linge pourrit très rapidement, les matelas se recouvrent de moisi, l’électroménager rouille, les affaires disparaissent mystérieusement et les oiseaux chient dessus. Les déménageurs, qui appellent pudiquement « chantiers » le fait de collaborer à des expulsions, lorgnent sur les affaires que nous ne récupérerions pas, nous pressent de faire le tri.

À la violence de l’expulsion, qui se traduit pour nous par une fragilisation du collectif, s’ajoute celle de devoir galérer pendant des semaines pour récupérer le strict minimum. Que penser alors des conséquences pour les familles jetées à la rue, sans réseau de solidarité pour stocker leurs affaires, souvent trop pauvres pour louer un véhicule et se rendre dans ces cavernes sinistres ?

Nous, expulsés, sommes la matière première de toute une tripotée de crapules de la pire espèce, qui s’engraissent sur notre dos autant que possible.

Nous ne devons pas leur faciliter la vie. Nous ne devons pas laisser ces créatures malfaisantes pomper notre énergie, pour nous persuader ensuite que nous l’avons bien mérité.

Les affaires des personnes expulsées de leur squat ou de leur appartement sont entassées dans une ancienne carrière ou champignonière nauséabonde. Nous avons eu l’occasion de nous y rendre suite à l’expulsion du squat des Francs-tireurs (La Courneuve), et avons pu réaliser cette petite vidéo en caméra cachée (d’où sa qualité médiocre). Tous les visages ont été floutés.
Mots-clefs : expulsions | vidéo
Localisation : région parisienne

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