Rennes : La maison du peuple occupée, expulsée puis réoccupée

Récit de la réoccupation de la Maison du peuple à Rennes, tiré de Lundi matin, suivi d’un récit de la première occupation jusqu’à présent publié nulle part.

Mise à jour du 29 mai : nouvelle expulsion d’après Squat.net et Le Parisien.

Et la Maison du Peuple elle est à qui ?

Récit de la reprise de la salle de la Cité à Rennes le 27 mai 2016


Occupée début mai par le mouvement contre la loi travail, cette salle historique du centre ville de Rennes avait été expulsée avec l’aide du RAID le 13 mai.
Selon ce communiqué que nous venons de recevoir, la « Maison du peuple » aurait été réinvestie.

Cela fait deux semaines que tout le monde y pense. Depuis l’expulsion de la Maison du Peuple Occupée (MPO) le 13 mai et la mise en place d’un énorme dispositif policier dans la ville, il est clair pour le mouvement à Rennes que reprendre ce lieu était une nécessité. Aujourd’hui 27 mai, c’est chose faite. Discrétion oblige, le secret avait été maintenu sur le moment de cette action. C’est un groupe d’une centaine de personnes participant à l’Assemblée Générale Interpro qui s’est engouffré en quelques minutes par une porte miraculeusement ouverte. Très vite, plusieurs dizaines de personnes montent sur le toit pour bien montrer à tous que la Maison du Peuple est de nouveau occupée. L’AG prévue se tient malgré tout à l’intérieur. Juste retour de bâton : les barricades mises en place par le personnel de la mairie pour nous empêcher de reprendre notre maison sont renforcées.

Lire la suite sur lundi matin

La prise de la Cité

Récit (que l’on publie fort tardivement, désolés) des trois premiers jours de l’occupation de la Maison du peuple à Rennes contre la Loi travail et son monde. Ce texte a été affiché dans la ville sous forme de journal mural. L’occupation a duré 13 jours, du 1er au 13 Mai.

Dimanche 1er mai, premier jour de la Maison du Peuple ressuscitée !

Nous n’avons pas connu la même journée que jeudi 28 avril, où un camarade de 20 ans a perdu un œil en manifestant contre leur monde.
Ce premier mai, chaque côté du bouclier pensait que l’autre serait fatigué, mais ce n’était vrai que pour la matraque. Profitant d’un dispositif répressif moins imposant qu’à l’accoutumée, de la journée ensoleillée et de l’ambiance familiale, la manifestation des étudiantes et lycéennes, chômeuses, salariées, intermittentes, précaires etc. a commencé son tour de chauffe par l’occupation du cinéma Gaumont. Rebaptisant l’affiche de la prochaine sortie en salle de "Ma meilleure amie" en "Ma meilleure émeute".

Ne jugeant pas à son goût ce lieu neuf, stérile et invivable plus de temps qu’il n’en faut pour dévaliser ses friandises, le cortège décide de quitter les salles obscurantistes pour rejoindre l’intersyndicale (a priori pas tellement plus ragoutant mais...) se réunissant dans un haut lieu de la résistance à rennes, la salle de la cité, sur le fronton duquel est gravé

"MAISON DU PEUPLE".

Les syndicats, apprenant la visite imminente d’un cortège de plusieurs centaines de personnes, et toujours promptes à renforcer la lutte, ferment les portes et filent par celles de derrière. Il n’a pas fallu longtemps aux régisseurs pour ouvrir la maison du peuple à celleux dont elle porte le nom.

C’est un triple coup de poing donné à la maire de Rennes, qui combat violemment notre mouvement et soutient activement le gouvernement valls :

Ce lieu appartenant auparavant à la ville de Rennes [1], donne une claque aux socialistes, leur rappelant le sens des luttes ! et redonne un coup de fouet conséquent au mouvement en gagnant une bataille dont l’enjeu était et demeure colossal.
Ce lieu, en plein cœur de la ville, nous permet de nous réapproprier son centre dont l’accès nous était interdit depuis deux mois. Il bouscule instantanément la politique de gentrification agressive qui la défigure depuis plusieurs années et redonne vie et espoir dans la possibilité de redessiner nous même ses contours, d’y respirer enfin à pleine bouffée.
Ce lieu est une évidence pour tout le monde,

c’est une victoire symbolique extrêmement puissante !

Dès que nous avons eu les lieux, les choses se sont organisées, entre A.G, discussions, commissions, bouffes, barricades etc. Le soir même, un concert qui était prévu dans le squat le Soupirail, en soutien aux inculpés du 22 février 2014 à Nantes [2]. Elle fut violemment réprimée et des procédures judiciaires courent toujours., a migré vers cette salle où tout le monde est euphorique et une bonne partie pas uniquement pour des raisons politiques. La soirée se passe sans heurt jusqu’à la fermeture pour barricadage complet et occupation de nuit.

À l’intérieur, réunies à 150 personnes, nous posons la stratégie :
ne faisant pas le poids militairement, nous n’irons pas à l’affrontement. En cas d’évacuation, la tactique consistera à nous réunir dans un espace donné de la salle tandis qu’une vingtaine d’entre nous montera sur le toit. Quelques extincteurs judicieusement placés et une lance à eau prête à rendre le moment glacial aux éventuels assaillants.

Nous avons dormi (ou pas) une première nuit en espérant que les barricades retarderaient suffisamment longtemps l’entrée des flics pour que nous ayons le temps de nous réveiller, de prendre un café (non je plaisante...) de nous réunir dans de bonnes conditions (gestion du stress, protections, etc.) et que celleux sur le toit les retarderaient encore plus, pour permettre l’arrivée de soutien à l’extérieur. Le mot d’ordre pour ces derniers étant de "fout’ le daoua" dans tout le centre (chacune l’interprétera comme ielle voudra).

Le lendemain, alors que nous organisons la suite de la mobilisation et de l’occupation, qu’une intersyndicale tellement molle que c’en est offensant [3] communique sur la "légitimité" de l’occupation, nous apprenons à 18h15, au conseil municipal, que nathalie apérré a demandé l’évacuation au préfet. À partir de 18h, l’évacuation peut survenir à n’importe quel moment, mais la présence sur place est telle qu’une évacuation semble improbable avant la nuit et le départ de la majeure partie de ses occupantes. Nous avons d’ailleurs appris d’un pompier cgtiste qu’ielles étaient appelés à une intervention à 6h du matin à la Maison du Peuple.
Nous avons donc renforcé les barricades à l’intérieur, discuté à près de 200 personnes les modalités de résistance. On organise des tours de garde sur le toit pour prévenir en cas d’arrivée de l’équipe bleue, on se retrouve, on reste ensemble, on part ensemble,
on ne donne pas notre identité [4] .

Il était très intéressant de voir comment, dans la diversité des pratiques et cultures politiques qui s’y exprimaient, nous finissions par nous mettre d’accord sans compromis d’aucune part ni d’aucune sorte
(bien sûr, c’était pas non plus une de ces parties de belote qui par ailleurs, peuvent se finir très mal. Fin de la parenthèse
La convocation pompeuse de convergence des luttes se dissout et les discussions entre les différentes composantes de la lutte engagées depuis deux semaines sur divers sujets et dans diverses situations
(à la fac, au TNB investi, en inter-pro etc.) révèlent leur fruits et prennent une toute autre dimension.

Le mardi matin, pas de réveil en fanfare à 6h, mais quelques personnes étaient sur le pied levé dès 5h, autour de la Maison du Peuple. Enfin, les crs arrivent à 9h50 autour du bâtiment, et bloquent les accès de la place sainte-anne, en laissant, chose étrange, un chemin presque direct (contrôles d’identités) conduisant à l’entrée principale dont la cour était elle-même barricadée. Une conférence de presse était prévue à 10h à la Maison du Peuple, la presse est donc là, et un rassemblement à 11h était prévu par les syndicats et une manif par les étudiantes et lycéennes.

Finalement, dès 10h, les soutiens arrivent de toutes parts, suivis bientôt par quelques drapeaux Solidaire. C’est bien une petite foule de 200 personnes, répartie à deux endroits, qui s’est relayé tout ce temps.
Il n’y a pas eu d’affrontement et la police, hormis une petite nasse de principe sur la place pour déplacer une 50aine de personnes,
n’a pas bougé de la journée, bloquant le centre sainte-anne.

La claque n’a pas dû être facile à recevoir : des socialistes expulsant le peuple de la Maison du Peuple, ça fait mauvais effet ! Quand la veille le conseil municipal est chahuté par de jeunes encartés puis suspendu, et que les élus verts et front de gauche se désolidarisent publiquement de leur maire, ça n’arrange rien ! Dans une telle situation, privé de son pouvoir habituel, il n’y a plus qu’une chose à faire, espérer la faute ou l’affrontement, s’en servir de levier et légitimer une évacuation.
Tout ce qu’ils ont pu constater, ce sont les nombreux échanges entre l’intérieur et l’extérieur : bataille navale entre occupantes du toit vs occupantes de la rue, chorale révolutionnaire improvisée depuis les fenêtres du haut, passage de bouffe par les fenêtres du bas et atelier de peinture sur toiture !

Face à tant de solidarité, les flashball ont fondu ! La flicaille s’est couchée, impuissante, et a déguerpi aux alentours de 15h en rasant les murs, en baissant les yeux et en demandant pardon (ou presque).

Nous ouvrons alors les portes et les deux côtés de la barricade peuvent se rejoindre (ici, si vous avez bien lu sur les murs de l’entrée [5], des personnes qui d’habitude sont du même côté... bref), les deux parties séparées se retrouvent enfin dans un mouvement de liesse, des cris de joie, des "grève générale" à pleins poumons.

Quoi qu’il en soit, nous devons cette victoire à notre détermination, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du bâtiment.
Il en sera de même pour la suite.
La prise de la Cité marque le franchissement d’une étape indispensable dans le rapport de force,
mais pour servir la moindre ambition révolutionnaire,
c’est bien le minimum !

Reste maintenant à nous organiser librement, à éprouver notre intelligence collective, à pousser les murs, à déborder les cadres et que ce nouveau rebond de la lutte aiguise nos lames, renforce nos liens, conforte nos perspectives révolutionnaires en ne centralisant pas nos énergies ici.

Qu’il y ait d’autres surprises, que le mouvement nous dépasse toutes encore, qu’il renverse tout, nous verrons ensemble pour la suite !

Faire jaillir du fond de nous jusqu’aux étoiles
ce que révèle la loi travaille ! :

notre haine du capitalisme, notre amour de la liberté !

Cherchez pas la signature, y’en a pas ;-)

Note

Voici la vidéo du communiqué réalisée alors que les CRS encerclent la Maison du peuple.

Bref aperçu de ce que permettait l’occupation de cet espace : il y avait chaque jour des cantines, des ateliers d’autodéfense numérique, des permanences juridiques, des infokiosques, une commission occupation tous les matins et assemblée d’occupation par semaine, plusieurs assemblées de lutte par semaine réunissant plusieurs centaines de personnes, des concerts et aussi, l’incroyable Radio Croco (en hommage au magasin Lacoste dont la vitrine à perdu quelques dents lors d’une manif) sur 100.3 FM jusqu’à 25kms autour de Rennes !

Notes

[1La ville de Rennes en est toujours la propriétaire légale et seule disposée à en demander l’évacuation.

[2Journée de manifestation offensive contre l’aéroport et son monde

[3On n’oubliera pas néanmoins leur goût des offenses contrastées quand, plein de rigueur et de fermeté, le service d’ordre interdit à son cortège de suivre celui des étudiantes et lycéennes et autres indépendantes et autonomes, laissant ce dernier affronter seul les assauts de la police 500 mètres plus loin. Pourtant ils déclaraient en début de manif "allez les jeunes, on vous suit" et en fin de journée "nous on a un service d’ordre, et il n’y a aucun problème !" Voilà une façade à casser !

[4Des lieux sur terre étant interdit à certaines personnes, tel que le centre ville pour leurs idées politiques, ou tout le territoire national pour leurs origines géographiques, il en va de leur sécurité. De plus, le fichage est l’un des outils répressif les plus indispensable à un État sécuritaire et policier. Pour l’intégrité et la sécurité de toutes, il semble indispensable de s’y opposer, même si « on n’a rien à se reprocher ».

[5« la barricade n’a que deux côtés »

Mots-clefs : expulsions | occupation

À lire également...