Où va-t-on si l’on est trop sage ? Une autre vision, très subjective, de la manifestation des femmes gilet jaune à Paris.

Assez insatisfaite de la manière dont a été présentée la marche des femmes du 6 janvier à Paris dans certains médias, j’ai senti une nécessité d’apporter une petite touche personnelle.

Arrivée sur place bien en retard, vers 12h, Bastille est déserte... A quelques unes, on rejoint République. Les femmes sont là, nassées par les forces de l’ordre. Déterminées, la tension monte rapidement, elles se mettent à pousser, puis forcent le barrage et se libèrent !
Le cortège repart vers le boulevard Magenta, l’humeur est très bonne ! Quelques regards sont rouges, car les affronts, évidemment, ne sont jamais sans gazage. On cherche notre chemin, des issues aux barrières, mais on se retrouve finalement bloquées sur le boulevard Saint-Martin. Les flics finissent par ouvrir le passage... mais pour décider de nous escorter jusqu’à Opéra...

A suivre...

[Les passages entres guillemets « » sont extraits d’articles facilement retrouvables]

Je suis venue sans à priori, ni orgueil, ni intention de faire dévier la mobilisation à ma sauce, sans imposer, donc, mon féminisme, anti-patriarcat, anti-autoritarisme et refus de chanter la marseillaise, à ces femmes d’horizons divers qui ne semblent pas radicalisées de la même manière, ou alors à des degrés différents, voir pas radicalisées du tout. Je sais bien que ce cortège, à l’image du mouvement gilet jaune, est totalement hybride. Peut-être une occasion de nous rencontrer ?

De ce que j’avais retenu de l’appel des organisatrices, le but était globalement « de manifester pacifiquement et de donner une image "inédite" du mouvement, alors que les manifestations de la veille ont été marquées par de nouvelles violences. » Une marche « féminine et non féministe », mettant surtout en lumière la mère de famille française « nous sommes la Mère Patrie en colère et nous avons peur pour l’avenir de nos enfants ! ».

Des revendications qui, de fait, pouvaient tendre à en exclure d’autres...

→ Je vous invite malgré tout à porter connaissance à la totalité de ces revendications. (égalité des droits, complémentarité et solidarité avec les hommes, meilleur visibilité, etc.) De nombreux articles sont déjà en ligne.

Je ne peux, donc, m’empêcher de me requestionner quand à l’image de la femme pacifiste, douce et gentille... Encore et toujours cette ferveur démesurée pour la non-violence. Pourtant, « beaucoup se disaient aussi exaspérées contre les "violences policières" et semblaient prêtes à en découdre pour montrer que les femmes "n’ont pas besoin d’être plus protégées" ». Ou encore celle de la mère, épouse, sœur ou grand-mère qui n’existe qu’à travers la maternité et la figure masculine... Je ne m’étendrai pas trop. Ce dimanche, je rencontre aussi beaucoup de contestataires !
Le « 100% féminin » largement mis en avant est lui aussi assez vite contesté, car même si la présence d’hommes pendant la marche ne semble pas déranger en soit, leurs prises d’initiatives redondantes tendent à récupérer l’esprit d’un cortège de femmes. Certains, en effet, ne se contentent pas seulement de nous accompagner mais s’acharnent, plein d’ardeur, à jouer les remparts et à faire la circulation.

Déjà, sécuriser un cortège, ça n’est pas anodin. C’est remettre un cadre à un mouvement qui peut aussi bien s’en affranchir et s’autogérer. Mais bon, soit. Là, en revanche, ce sont majoritairement des hommes qui s’en chargent et ça, ce n’est pas supportable. Leur façon de guider la marche et de nous donner des ordres relève d’une infantilisation des plus totales ! Et ce malgré toute la bonne volonté de certains, qui en bon protecteurs, prennent leur rôles très à cœur, souhaitant simplement "qu’il ne nous arrive rien". D’autres sont particulièrement autoritaires, trop fiers de pouvoir nous encadrer !

Bref, nous sommes nombreuses à le vivre comme une humiliation, et l’exaspération se propage rapidement dans les rangs.

Nous voilà donc sur les grands boulevards, en direction d’Opéra, bien gentiment escortées par les forces de l’ordre, qui prennent la tête du cortège, les bords et l’arrière. Doublement encadrées, doublement infantilisées. Un piège. Il ne pourrait, selon moi, y avoir pire image ! De plus, on sait trop bien ce qui nous attend à Opéra. La rumeur court qu’on va se retrouver enfermées. Ce n’est plus tenable. Avec quelques copines, outrées, on décide de réagir : à la prochaine fourche, on bifurque !

La tension monte, évidemment, car les forces de l’ordre, qui ne s’attendaient à rien, se mettent à paniquer et cherchent à nous remettre dans le droit chemin, bloquant le passage à celles qui tentent de nous rejoindre. On bataille un bon quart d’heure avant de capituler, après des gazages et une bousculade qui causera quelques tourments...

Est-ce que la tactique était trop brutale ?

Dans la mesure où l’on s’est retrouvées nombreuses à ne pas vouloir taire nos convictions profondes et à refuser d’être sages et infantilisées, il était nécessaire de tenter d’ouvrir une brèche ! Que ça n’ait pas fonctionné, bon... On a vu par la suite, que comme prévu, on est restées nassées quelques heures à Opéra. Punition collective, privée de pipi, et j’en passe...

Ce forçage n’a certes pas emballé tout le monde mais il fallait le faire ! De ce court moment de tension, il fallait démontrer, dénoncer cette captivité dégradante, et tenter de sortir du cadre.
N’en déplaise aux organisatrices, et malgré, des consignes initiales sous-jacentes, nous avons senti, à plusieurs, qu’à ce moment précis, il fallait désobéir et en découdre ! Car peut-on réellement s’émanciper de certaines directives pour en créer d’autres ? Après tout, ces femmes avaient déjà pris, fièrement, l’initiative de partir en manifestation non déclarée, s’appropriant la voie en traçant l’itinéraire au fur et à mesure, et sont courageusement sorties d’une nasse... Certaines ont même atteint Trocadéro, et puis les Champs !!

Où va-t-on si l’on est trop sage ?

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