Gilets jaunes : à ceux qui n’aiment les pauvres que sur les barricades.

Samedi 24 novembre, nous avons décidé d’aller nous balader sur les Champs-Élysées. Retour subjectif et critique sur la manifestation du 24 novembre.

BFMTV l’annonçait depuis une semaine : la montée des gilets jaunes sur la capitale était imminente. Poujadistes, ploucs, crypto-fascistes, avant-garde du prolétariat, insoumis égarés ou futurs amis en voie de débloomisation, les questionnements, la pression et les attentes étaient grandes.
Back en 1789, le peuple de la France profonde montait sur la capitale et les têtes allaient tourner sur des piques en plein Paris. La révolution en métro ça se rate pas, alors on a décidé, comme bien d’autres, de débarquer place de l’Étoile en début d’après-midi.

Première déception, les fourches et les piques avaient été remplacées par les drapeaux français et les portables des participants qui se prenaient en selfie devant l’Arc de Triomphe. Un homme portant une réplique de la Coupe du Monde dans les mains achève de donner à la scène un air de festivité de la victoire de l’équipe de France en coupe du monde de football. D’ailleurs, on voit bientôt un mec qui porte un casque d’Astérix en bleu blanc rouge. On se demande bien ce que peuvent dire les correspondants des télés qui tournent sur la place devant une telle scène.

Bon c’est vrai que ça brûle, un épaisse fumée noire couvre le ciel de Paris et ça a de la gueule. Nous faisons un tour sur la place et près de la première barricade pour tâter le terrain. Deux femmes de la cinquantaine, chasubles jaunes sur les épaules, s’égosillent contre les casseurs et la police. Apparemment pour elles c’est l’extrême-gauche. On leur demande si c’est pas plutôt l’extrême-droite ce matin : « Ah non, nous on est pas comme ça ». Ambiance.

Confusion et nationalisme

Un petit groupe de personnes avec des rastas traîne un drapeau incompréhensible. Un autre groupe pose devant l’Arc de Triomphe avec une banderole pour une démocratie participative. Pas beaucoup de flics à l’horizon, juste des CRS qui traînent par ci par là pour limiter la manif à un côté de la place.

Des grenades éclatent un peu plus loin. On se rapproche donc de la ligne de front. Un couple de jeunes retraités se met à l’abri devant le Drugstore. Le mec, qui se dit « nationaliste », nous fait en quelques phrases un rapide petit tour des théories du complot. Apparemment, malgré tous ses efforts, il n’a jamais réussi à construire un vrai mouvement nationaliste sincère et pragmatique. On décide de le laisser résoudre seul cette équation difficile et on reflue bientôt avec un petit groupe d’ados en joggings baskets qui s’éloigne de la barricade. Il y en a aussi d’autres qui semblent plus propres sur eux, le visage couvert d’une écharpe du PSG. Foot toujours.

On avance au-delà de la menue ligne de CRS et on comprend que les Champs-Élysées sont remplis de barricades qui alternent avec des rangées de manifestants en gilets jaunes et/ou en cagoules noires. De temps en temps une ligne de CRS. Bon, c’est quand même beau Paris qui brûle ! Mais on est quand même étonné du fait que pas mal de commerces tournent encore. Sur la vitrine de Louis Vuitton un tag indique la direction pour aller rendre visite chez Rothschild ( Qui a écrit ça, l’extrême-gauche ou l’extrême-droite ?).

Beau comme Paris qui brûle

Plus on avance, plus les terrasses se sont faites défoncer. Les barricades sont principalement composées de matériel de chantier et c’est impressionnant. Un A cerclé écrit à la va-vite sur une vitrine nous rassure, ça doit être des copains même si on voit encore quelques des drapeaux français. Ça balance pas mal de trucs sur les quelques keufs qu’on aperçoit au loin. Ils sont passés où ?

On prend les rues adjacentes et là c’est l’image d’Épinal de 1848. De belles barricades à chaque croisement, des vendeurs de merguez et presque aucun flic à 100 mètres à la ronde. Certaines personnes sans gilets jaunes s’amusent à mettre le feu à chaque poubelle sans se masquer le visage. Quand on leur fait remarquer qu’ils devraient se couvrir le visage, ils nous répondent : « t’inquiète on sait faire ». Ah bon ?

Le consulat du Brésil est recouvert d’une phrase interrompue anti-bolsonaro. Un drapeau noir flotte au vent à côté d’une nouvelle barricade.

Soudain, tout le monde se met à chanter la Marseillaise. Il manque plus que le petit Gavroche avec son flingue et le gars avec son chapeau haut de forme. Mais qu’est-ce que c’est que cette merde ?

Par là on voit un couple qui semble galérer à sortir d’un parking avec leur caisse. Ils ont un gamin malade à l’intérieur, le portail est coincé et le vigile a foutu le camp à cause de l’émeute. On essaye de dévisser la porte mais c’est long alors on fait appel aux pompiers qui l’éclatent définitivement pour laisser partir la petite famille.

La police a-t-elle choisi le terrain de la bataille ?

Un mec s‘amuse à péter une banque tout seul mais une dizaine de personnes le sifflent. Scène irréaliste par ce qu’ils ne semblent nullement dérangés par la barricade en flammes qui brûle tranquillement à côté d’eux. Quand on leur demande s’ils sont venus là pour défendre l’intégrité des banques, ils hochent la tête et passent leur chemin. Un mec voit passer une femme qui court et la reluque en balançant un commentaire sexiste. Deux mecs noirs aux allures de bidasses arborent un fanion aux airs royalistes.

Vers le métro Franklin Roosevelt, c’est la tête de cortège mais c’est un peu vide. Ça a bien chauffé par ici et ça a sûrement reflué. Un groupe de manifestants s’amuse à jouer au bowling avec les palets de gaz lacrymogène devant la ligne de CRS et c’est joli. Sans être expert militaire, on a quand même l’impression que le dispositif policier est ridiculement petit, d’où l’impression qu’ils sont dépassés. Combien de petites manifestations avons-nous fait avec bien plus de flics ? Pourquoi n’ont-ils pas bouclé le périmètre dès le petit matin ? Pourquoi la Bac n’est-elle pas intervenue en nombre comme ça lui arrive fréquemment ? On va pas s’en plaindre mais on s’interroge quand même sur le dispositif policier. Est-ce qu’on a pas été se battre là où l’État l’attendait et le désirait ?

The revolution is televised on BFMTV

On repart dans les petites rues par ce que c’est quand même plus sympa. On en profite pour prendre un café dans un rade plein de gilets jaunes pour tâter l’ambiance. Les gens ont l’air assez crevés, certains sont venus de loin et ont marché toute la journée. On s’aperçoit que la révolution est finalement télévisée parce qu’on regarde le direct de BFMTV alors qu’au même moment les gaz lacrymogènes remplissent l’atmosphère à l’extérieur. Surréaliste. Le Pen apparaît soudain à l’écran et un des gilets jaunes lève son verre « Allez Marine ! ». Bon, on va aller faire un tour parce qu’ici ça pue.

En pleine nuit les barricades sont encore plus jolies. C’est bien dommage que tout ça sente le plastique cramé. Ça sentait quoi les barricades en 1848 ?

On sent que ça chauffe sur les Champs mais quand on essaye d’y accéder tout le monde reflue à cause des gaz autrement plus forts que ceux de la journée et que les CRS chargent la matraque à la main. Ça ne rigole plus. On dit aux gens de se couvrir le visage, refile du liquide physiologique autour de nous.

On fait encore connaissance avec des manifestants mais ceux-là sont particulièrement sympas. Il y a une fille qui vient de lointaine banlieue mais qui travaille à Paris. Elle gagne le smic et pour elle le prix de l’essence c’est important. Son trip c’est pas les manifs mais les blocages et les opérations péages gratuits. L’autre est un garçon qui vit en petite couronne et qui nous fait un laïus sur comment la France vend au rabais tout son patrimoine industriel à des pays étrangers. Et pour lui ça a l’air insupportable. Chacun son truc. C’était quand même sympa de papoter après le nuage de gaz et on était à deux doigts de se partager un kebab à 8 euros.

Il paraît que ça chauffe encore à l’Étoile. Sévère même. On décide plutôt de rentrer tous ensemble. On se quitte en se disant qu’on se recroisera sûrement bientôt.

Pas de quartier pour les fachos (pas même les Champs-Élysées)

Ce retour de manifestation est subjectif et ne renvoie qu’à une expérience limitée dans un laps de temps et un espace précis. Nous ne tirons des réflexions qu’à partir de cette matière bien définie. Nous avons vécu un moment de confusion idéologique assez déconcertant. Des « blacks blocs » qui chantent la Marseillaise pour nous ça ne passe pas.

Nous ne parlons pas ici de pureté idéologique mais juste de savoir ce qu’on fait et pour quoi on le fait. La pratique de l’émeute ou de la manifestation sauvage n’est en aucun cas un signe de partage d’idées ou d’intérêts communs. L’alliance avec l’extrême-droite ou le nationalisme, quand bien même cela soit du même côté de la barricade, n’est pour nous jamais justifiée. Selon nous cette confusion est aussi le fruit d’une obsession pour l’insurrection qui est devenue comme une fin en soi, une raison de vivre.

Les manifestants dit « gilets jaunes » que nous avons rencontrés tout au long de notre déambulation ne sont pas forcément représentatifs de quelque chose. Nous avons moins rencontré une société des « invisibles » que la société absolument banale. Beaucoup ressemblaient à nos voisins, nos collègues, nos amis, à nous en fait. Et parmi eux il y a de tout, des gens sympas, des cons, des noirs, des blancs, des fachos et des anarchistes.

De ceux qui ne voient les pauvres que quand ils prennent les armes

Nous ne comprenons donc pas la fétichisation des uns et des autres. Toute objectivation des classes populaires, même si elle revêt des atours positifs est à proscrire.
Nous sommes issus de classes et de quartiers populaires et nous ne voyons pas en quoi les gens deviendraient différents et plus intéressants sur des barricades. Nous ne serons donc jamais de ceux qui ne voient les pauvres que quand ils prennent les armes. Nous ne pensons pas non plus qu’une alliance de classe est plus favorable sous les gaz lacrymogènes.
Nous ne comprenons également pas pourquoi l’on pardonnerait plus la confusion idéologique aux couches populaires de la population qu’aux petits bourgeois. Les attitudes tendance Tintin au Congo, non merci.

Néanmoins, nous nous réjouissons du retour de la lutte des classes dans les logiciels du milieu militant.

Nous ne pensons pas que tous les gens qui étaient présents dans cette manifestation avaient les mêmes intérêts et nous le verrons probablement dans les semaines à venir. Beaucoup abandonneront dès que le gouvernement reculera un peu sur les taxes sur le carburant. D’autres attendent la prochaine manif pour en découdre avec les flics, d’autres encore iront voter Marine Le Pen. Nous pensons également que le soutien de certains policiers ou gendarmes est plus qu’inquiétant.

Ainsi, nous partageons ici quelques idées :

1 - Appelons à aller en masse sur les blocages plutôt que sur les manifestations émeutières. C’est probablement là que se joue ce « mouvement » et aussi là que les intérêts de l’État et du patronat sont les plus impactés. C’est là que doit se jouer la convergence des luttes.

2 - Soutenons les formes d’organisation anti-autoritaire et les assemblées chez les groupes locaux car elles seront bientôt minées par les arrivistes et les militants des partis politiques. Les « portes-paroles » reçus par le gouvernement sont un des signes de ce danger imminent.

3 - Partageons et confrontons nos idées avec les personnes en lutte sans jouer aux léninistes/blanquistes infiltrés.

4 - Pas de quartier avec l’État, l’extrême-droite, le racisme et le sexisme.

Laurel et presque Hardy

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