Archives éparses de la Clinique occupée, Montreuil/2009

Quelques archives de la Clinique occupée, lieu squatté à Montreuil en 2009, de son ouverture en janvier 2009 à son expulsion le 8 juillet 2009. Le soir de l’expulsion, un rassemblement est organisé, mais les policiers tirent au flashball et 6 personnes sont blessées, l’une d’entre elles perd un oeil. Le procès de trois des policiers se tient, 7 ans après les faits, du 21 au 25 novembre 2016 au TGI de Bobigny.

La clinique occupée, sur la place du marché à Montreuil, a été ouverte en janvier 2009 et expulsée le 8 juillet 2009 par plus de trois cents policiers et le RAID (l’expulsion sera excessivement rapide malgré les nombreuses barricades, ils passeront d’ailleurs par le toit).

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Le soir, un rassemblement est organisé, les policiers tirent au flashball. En quelques minutes sur 6 tirs, 6 personnes sont blessées au-dessus des épaules et une personne est éborgnée.
Trois policiers sont mis en examen pour cette histoire et passe en procès du 21 au 25 novembre prochain au TGI de Bobigny.

Le recueil est ici : Recueil de l’Ordonnance

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La clinique c’était, de janvier à juillet 2009, une immense ancienne clinique abandonnée et donc squattée en plein centre-ville de Montreuil sur la place du marché de Croix de Chavaux. Vu l’emplacement, c’était un lieu très visible, central, et qui participait d’une dynamique alors assez importante sur Montreuil.
Il y avait plus d’une dizaine de maisons occupées (notamment deux maisons au 64 et 66 rue de la Demi-Lune qui accueilleront de nombreux concerts et événements, expulsables en même temps que la clinique, elles ne seront expulsées qu’en octobre 2010).

Ces maisons occupées étaient toutes plus ou moins en lien, à la fois pour faire face aux arrestations de sans-papiers, et autres pressions policières, mais aussi pour construire des formes de soutien collectif et de mutualisation de bases (partage de matériel et de moyens collectifs, défense des lieux occupés, etc.).
Un numéro d’urgence relayait par exemple, par envoi massif de textos, les moments de contrôles policiers autour des arrêts de bus ou dans la ville, pour que l’on soit nombreux à s’y rendre afin de les empêcher ou de les rendre inefficaces (en prévenant les passagers d’un bus à l’arrêt qui précède).
Le fait d’être nombreux dans un même quartier, sur un territoire restreint, permettait d’être tout aussi nombreux à pouvoir rapidement se rassembler.
À force, on avait l’impression d’avoir des prises sur l’espace de la ville, quelques rares moments où nos actions pesaient et pouvaient à telle ou telle occasion faire basculer des situations. De plus, la multiplicité des maisons occupées et des collectifs qui les habitaient dessinaient un vaste réseau d’interconnaissances et de proximités.

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Parallèlement, en 2008-2009 c’est la montée dans les têtes de l’État du fichage anarcho-autonome et du mythe de la MAF ("mouvance anarchoautonome francilienne"), qui s’accompagne de l’enferment de nombreux camarades et du placement sous juridiction anti-terroriste de toute action politique liée aux centre de rétentions.
En 2008, 2009, il y a toute l’affaire « mauvaises intentions », en novembre 2008 c’est le début de l’affaire Tarnac suite à la gigantesque invasion policière par là-bas et l’inculpation d’une dizaine de personnes.

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Localement, en 2009, les policiers de Montreuil n’ont pas seulement visé des personnes, ils tiraient aussi sur toute une série d’actions et d’occupations dans la ville de Montreuil pendant les derniers mois, sur une assemblée contre les arrestations et les expulsions de sans-papiers, sur un cercle de logements, sur une multiplicité d’histoires.
Ils nous connaissaient, et c’était une expédition punitive.

C’est bien nos gueules qu’ils voulaient casser !

Le texte qui suit est tiré de la revue Nous Autres première fournée et raconte partiellement la clinique occupée.

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Pour plus de compréhension, un petit résumé de l’ensemble de l’histoire. Fin janvier 2009, le squat de la Clinique est ouvert en plein centre ville de Montreuil en face du marché de Croix de Chavaux (Montreuil est une ville de 100 000 habitants qui jouxte Paris à l’est). La Clinique est un lieu d’habitation, d’organisation politique et d’activités diverses. Elle est expulsée le 8 juillet 2009 au matin. Le soir les flics tirent au flash blash dans les têtes, une personne perd un œil. Le 13 juillet, une manifestation est organisée contre la police et ses violences. Ces textes décrivent quelques expériences et questionnements autour de la Clinique. Il s’agit de visions et d’histoires parmi beaucoup d’autres. Elles n’ont aucun souci d’exhaustivité. Il s’agit d’un « livre de questions » adressé aux pratiques politiques d’ici et d’ailleurs.

Anatomie (fragmentaire) de la clinique occupée

Le 8 juillet 2009 au matin, le squat de la Clinique à Croix de Chavaux en plein centre de Montreuil dans Test parisien, a été expulsé par une armada de flics. Ce squat, ouvert 6 mois plus tôt le 28 janvier 2009, se voulait un espace ouvert aux luttes politiques contre l’exploitation, renfermement, le contrôle.

C’était surtout un lieu de rencontres intenses qui, pour beaucoup, a permis que la subversion prenne de la consistance dans la ville. Il y a eu tout ce passage : des jeunes en rupture, des jeunes pas en rupture, des familles de sans-papiers, le pizzaïolo du coin, des précaires qui s’en accomodent, des précaires qui préféreraient ne pas, des vieux artistes, des cinéastes en mal de caméra, des activistes, des militants en manque de mobilisation, des punks nihilistes, un vigile bijoutier avec sa famille (tous sans-papiers), et bref tout un tas de gens qui sont trop de choses pour être mis dans une ou plusieurs cases, même si souvent ils s’en servent.

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Il y a ce pari de créer du politique dans la ville, avec nos propres moyens. Il y a toutes ces paroles qui se heurtent, qui se choquent. Et qui composent. Lieu commun oblige ou plaisir de la rencontre et de la puissance. Nous avons essayé de développer des collectifs de lutte, parce qu’il manque ces espaces pour éviter les assistantes sociales, pour être capable de répondre à des problèmes juridiques, et en même temps, poser les problèmes politiques, comprendre ce qui fait qu’on galère chacun de son côté. Les problèmes de papiers, d’allocations ou de logement nous paraissaient toujours pris en charge de la même manière par les institutions ou les associations : au cas par cas. Nous sentions la nécessité d’avoir une prise directe sur les problèmes de chacun tout en injectant une puissance politique dans les manières de les résoudre. Certains collectifs de sans-papiers, de mal-logés, de précaires ou autres le font par endroit. Ils font tout ce travail pour que ceux qui galèrent aient accès à leurs papiers, à un logement ou à un revenu en essayant d’en faire des combats politiques. Mais on avait besoin d’autres choses à la Clinique. Se contenter d’occuper la mairie ou l’OPHLM toutes les semaines, de faire du cas par cas... ne nous donnait pas envie. Ce qui nous semblait manquer là-dedans, c’est le commun. La communauté de lutte qui s’enrichit de ses victoires.

« Quand on gagne quelque chose pour un, on le gagne pour tous. » Pas pour dire « tout est à tous » mais pour dire « tout ce dont on a l’usage se partage ». C’est ce qui a été appelé « communauté de lutte », c’est une expression qui délimitait quelque chose qui existait déjà et qui le créait en même temps. On sentait quelque chose, un groupe toujours en mouvement, comme un organisme, pas comme quand on l’écrit ou qu’on le dit mais quelque chose d’autre. Pas un groupe où tout le monde se connaît, ni une population abstraite, pas non plus un parti avec des objectifs et des moyens pour y arriver. Une sorte de communauté élective, que l’on choisit parce qu’elle apprend tous les jours ce qu’est chacun et ce qu’est le commun, qui a comme visée la lutte contre l’ordre établi, de manière intuitive ou dans un but clairement révolutionnaire ; confusément.

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Ces collectifs agissent en essayant de jouer au maximum avec les limites juridiques. Se rassembler en cas d’arrestation de sans-papiers pour gêner, perturber le travail des policiers. Ouvrir des squats, occuper une institution sociale pour faire pression dessus. Tout cela va avec une connaissance relativement précise des failles juridiques : guide juridique pour les sans-papiers, cercle d’échange de plans et de conseils pour le squat, permanence juridique pour savoir comment trouver son argent à la CAF, mais aussi tout l’arsenal juridique nécessaire quand on manifeste et qu’on va en garde-à-vue... Tout cela se faisait avant, sans ces collectifs. Mais formaliser, en étroite collaboration avec tout ce qui se passe autour, cela permet de rencontrer des gens qu’on n’aurait pas vu parmi nous autres. Parce que ça ne se décide pas comme ça de lutter avec d’« autres ».

Parfois il y a des personnes qui viennent parce qu’elles ont une galère vraiment terrible, elles s’en foutent pas mal de nos histoires de communauté de lutte, d’avoir tous ensemble de la consistance politique sur la ville. On leur file des coups de main tout en répétant : quand on gagne quelque chose, on le gagne pour tous. Mais on ne peut pas décider quand les liens se font. On ne peut pas non plus exiger que ce lien existe pour aller de l’avant sur les galères des uns et des autres, quand celles-ci rendent évidentes la pourriture de la politique, du chacun pour soi ou de la propriété.

Au départ on pensait réunir ceux qui ont des problèmes de logement, qu’ils soient en squat ou en location. Mais cela na pas vraiment pris. Le cercle de recherche collective a été l’expérience de ce collectif de mal-logés et « l’assemblée logement », comme on l’appelait, est devenue le lieu d’organisation des différents squats. Empêcher l’expulsion d’un squat n’est pas aisé, voire impossible. Justice, police, et philistins s’unissent pour faire comprendre que la propriété est la dernière chose qu’ils remettront en cause. Les deux choses que nous pensions nécessaires pour tenir les lieux plus longtemps que le temps d’une procédure judiciaire est le soutien des gens du quartier et aussi sûrement la création d’une résistance dans la rue pour faire en sorte que la préfecture sente qu’il est difficile de faire évacuer le lieu.

En quelque sorte, nous avons avancé sur ces deux points. D’abord, on sentait bien que les gens du quartier étaient largement réticents à l’expulsion, et malgré le fait que nombre des squatteurs n’avaient pas grandi à Montreuil, des liens se sont tissés avec le voisinage. Mais nous ne pensons pas en terme de « mobilisation » et il est difficile de créer quelque chose qui dépasse le « je suis avec vous, je vous soutiens » avec des personnes que l’on croise une ou deux fois dans la rue.

L’assemblée contre les expulsions de logement

Communiqué de l’occupation de la Tour Franklin, le 3 juin 2009 L’urgence de nos situations de logement est incompatible avec la gestion d’un parc immobilier public. Vous dites qu’il faut occuper des maisons dans le parc privé mais vous dites aussi ne rien pouvoir faire contre les expulsions. L’urgence de la situation et notre fréquentation du service de logement nous amène à vous demander une liste de maisons vides de la mairie et du parc privé. Nous ne voulons pas que la mairie gère nos habitations, ni devenir un de ses partenaires. Nous voulons prendre les maisons et les organiser par nous-mêmes. La liste des maisons sans destination (sans propriétaire) se trouve dans un bureau de la tour Franklin, au 7e étage. VOUS DITES NE PAS LA CONNAÎTRE ; CHERCHEZ, VOUS TROUVEREZ La liste des maisons qui appartiennent à la mairie ou au domaine, forcément vous l’avez (un employé municipal nous a confirmé qu’il existe une liste des bâtiments communaux vides, au 1er étage). MERCI DE NOUS LA COMMUNIQUER MERCI DE NOUS LA COMMUNIQUER (■■■) Nous reviendrons. A bientôt.

Si on refuse de faire de la « mobilisation », il reste à exister de manière assez consistante dans la ville pour arriver à empêcher une expulsion et créer les liens nécessaires pour que cela bouge le jour venu. Quant à la résistance dans la rue, les flics l’ont prise au sérieux en faisant un périmètre fermé de 100 mètres tout autour de la Clinique le matin de son expulsion. Le jour de l’expulsion, les flics ont anticipé tout « trouble à l’ordre public », c’était réglé en 15 minutes à 6h du matin et de fait il n’y a pas eu de bordel dans la rue. Il n’y avait pas grand monde après non plus. L’assemblée n’a pas que réfléchi aux expulsions. Le 3 juin, elle organise l’occupation de la tour administrative de la mairie (tour Franklin) pour dénoncer un employé de la mairie qui a racheté une maison squattée grâce à ses informations, mais aussi pour dénoncer les problèmes de logement, la gestion d’un parc immobilier, des HLM...

Les uns l’appellent le cercle de recherche collective de logement, les autres... je ne sais pas mais pas comme ça.

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Suite à l’ouverture de la Clinique, de nombreuses personnes du quartier ou de Montreuil, sans logis ou mal-logés, sont venues pour demander s’il n’y avait pas de la place. « Ce n’est pas un centre d’hébergement d’urgence, on ne loge pas tout le monde, nous ne voulons pas ». Dans le même temps, on sentait qu’il fallait réanimer un espace pour partager les expériences de squat. Ceux qui sont tentés par ce mode de logement pourraient s’y rencontrer pour parler, s’échanger des adresses, défendre les lieux occupés des différents agresseurs (vigiles, police, proprios...). Cela est devenu le Cercle de recherche collective de logement. Du coup, les gens qui avaient des galères de logement et qui cognaient à la porte de la Clinique, on les envoyait au Cercle. M. est arrivé. Il faisait appel au 115, l’hébergement d’urgence qui le trimbalait de centre en centre, où il ne pouvait rester que quelques jours. Sans-papiers, avec sa femme et ses trois enfants. On ne peut rien faire, les maisons sont pleines. On ne vous connaît pas, on ne va pas ouvrir nos maisons comme ça, elles sont pas faites pour ça. On savait pas quoi faire, on dit bien : nous n’avons de solutions toutes prêtes, on peut échanger à propos des squats, mais on ne va pas chercher pour vous, si on se fait confiance, on peut tous chercher et si on trouve, cela devient « commun ».

M. est revenu toutes les semaines. Autre problème, M. est vigile. Certains de la Clinique ne peuvent accepter que l’on aide un vigile : il a une fonction répressive, il aide à emprisonner ceux qui volent, il y en a parmi nous qui sont allés en taule à cause de vigiles, il a choisi son camp, il ne doit pas rentrer dans la Clinique. D’autres répondent : il est sans-papiers, il n’a pas le choix, les fonctions répressives sont en croissance et sont laissées aux plus précaires. [J’ai résumé ce débat en quelques lignes alors qu’il a animé des jours entiers de conversations et de débats. Dans la rubrique « Qui sont nos ennemis ? », il faudrait un long texte pour développer tous les échanges]. Et puis M., on commence à le connaître, on sait qu’il fait pas son travail par plaisir, qu’il le fait plutôt intentionnellement mal. En plus, il fait un procès à son patron parce qu’il l’a exploité, il lui doit 30 000 euros, et que même s’il le voulait, il pourrait pas partir. Le débat a fait rage, divisé, entraîné presque des bagarres. Mais on a continué de lutter avec M.. Seulement, il n’est (quasiment) plus revenu à la Clinique.

Et puis un jour, on amène un plan de cadastre, on a repéré un local vide appartenant à la mairie. M. est sûr de lui : on l’occupe ! Bon ok on l’occupe. C’est comme ça que le 5 avril 2009, on occupe ce local, nous sommes une trentaine. On l’ouvre pour que cette famille y habite. On appelle de suite la mairie pour leur dire qu’on les tiendra pour responsables si la police intervient. La mairie promet un relogement, nous décidons de partir. Et le lendemain rien n’a été fait comme convenu. La mairie n’ayant pas payé l’hôtel, l’hôtel les a foutus dehors. Nous réoccupons avec des tentes puisqu’entre-temps, ils ont muré le bâtiment. Une heure plus tard, un pavillon est trouvé pour la famille. Le lendemain, nous allons voir l’assistante sociale qui va remettre les clefs. Paternalisme habituel : vous allez devoir apprendre à payer les factures... Connasse ! Enfin, finalement c’est une maison avec bail précaire que l’on a obtenue. La communauté s’étoffe.

Les CAFards : s’organiser face aux institutions sociales Extrait d’une lettre ouverte aux agents de la CAF de Rosny, juin 2009 Pour certains d’entre nous, les allocations de la CAF sont nos seuls revenus. Les supprimer, c’est nous priver de l’argent nécessaire pour manger et pour payer nos loyers. Pour d’autres, il constitue un complément de revenu indispensable pour finir le mois. Ce constat fait, il nous est impossible de rester les bras ballants en attendant que l’argent tombe ou pas. Nous voulons avoir prise sur les décisions prises quotidiennement nous concernant - contester une décision, exiger des explications, rétablir des droits, etc. Nous voulons agir contre cette politique qui nous suspecte systématiquement de fraude pour mieux nous radier. La chasse aux fraudeurs est ouverte. Mais, c’est quoi un fraudeur ? Quelqu’un qui se débrouille avec le RMI pour pouvoir vivre ? Comment pensez-vous que l’on vit avec 400 euros par mois ? On file des milliards aux banques, des millions aux patrons, et on supprime les miettes aux pauvres. C’est quoi un fraudeur ? Comme les salariés s’organisent au sein de leurs entreprises pour défendre leurs revenus, nous nous organisons au sein de la CAF pour défendre les nôtres. Défendre nos revenus, c’est s’organiser collectivement. À plusieurs, on a moins peur. À plusieurs, on comprend mieux. Si l’un n’a pas compris, a quelques soucis avec le langage administratif l’autre lui explique. À plusieurs, on partage nos expériences, nos situations. On fait en sorte que le savoir ne soit pas d’un seul côté du guichet. Si vous omettez - par oubli, par fatigue, par énervement, par zèle, par consignes venues d’en haut, d’évoquer telle ou telle possibilité de régler le dossier d’un allocataire le plus en sa faveur, nous sommes là pour vous le rappeler. À plusieurs, on rétablit un peu d’égalité entre les deux côtés du guichet.

Depuis la fin 2006, l’ouverture du Chatô à la mairie de Montreuil, les rencontres se sont multipliées et nous nous sommes réunis dans cette ville pour lutter ensemble. Chaque mois, de nouvelles personnes arrivent. On voit naître des collectifs voulant vivre ensemble, cherchant à louer ou à squatter une maison. Des anciens montreuillois qui prennent part à ce commun, à ces luttes. Des jeunes, des moins jeunes et des plus vieux. Il y a ce sentiment confus mais agréable que quelque chose se passe... Les gens prennent part à la lutte de manières complètement différentes. Il y a cette visibilité politique grâce aux actions, ouvertures des grands squats, formations de collectifs de lutte, manifestations... Mais ce n’ est que la face visible de notre iceberg. La communauté se définit par bien d’autres choses. Surtout par la vie quotidienne, la bouffe et sa magie, le partage embrouillé des tâches, la galère du boulot, les nombreuses fêtes et soirées, l’aménagement d’un chez soi, les maisons et apparts remplis à ras bord, les fous et les alcooliques, la camaraderie l’amitié et l’amour dans tous les sens et confusément, les enfants, les dépressions, les squatteurs de squats...
Alors on sait se reconnaître parce qu’il y a cet engagement ou cette foi dans le groupe, celui-là : multiple et presque irraisonné. La parole en groupe n’est pas évidente pour tous, il y a cette familiarité entre ceux qui parlent dans les assemblées, cette familiarité des organisateurs, des grandes gueules qui pensent souvent que parce qu’ils parlent mieux que les autres, ils ont raison. Que parce qu’ils rentrent dans le débat, ils ont la force du raisonnement. On n’apprend pas assez à écouter le silence.

J’ai toujours l’impression que ces expériences de la Clinique, de la Demi-Lune et tout le reste partent d’un pragmatisme plutôt que d’une utopie. Nous réalisons ce que nous voulons qu’il advienne.
Il y a eu parfois comme une interruption.

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Une petite histoire

Texte lu à la fête de la ville en juin 2009 et à la manifestation du 13 juillet suite à l’expulsion de la clinique

1.
Il devient de plus en plus difficile de lutter sur son lieu de travail.
Nous aimerions que l’espace, le terrain de la lutte se déplace sur le territoire, vers la ville. Nos logements nous prennent la plupart de nos revenus. Et nous disons : Combattons pour que leurs prix baissent. Combattons pour que cesse ce racket, qui veut qu’un simple toit sur la tête exige de nous trop de travail, trop de soumission. Nous occupons des maisons vides, abandonnées, parce que nous en avons besoin, aussi parce que nous voulons reprendre un peu de pouvoir par rapport aux propriétaires. Face aux propriétaires qui se construisent des rentes, face aux promoteurs qui veulent que la population change.

Nous occupons des maisons car trop de gens sont à la rue alors que tant de logements sont vides.

2.
Nous pensons que la politique part toujours de cas particuliers, part toujours de situations singulières. D’un pote sans-papiers qui se fait arrêter. D’un pote qui se fait virer de son taf par SMS comme un bout de viande interchangeable. De copains et de copines qui se font virer de leurs logements. Plus il y aura d’agitation autour de chaque cas, plus des solidarités réelles se mettront en œuvre, plus nous arriverons à empêcher que de telles choses arrivent. Tout le monde peut, de là où il se trouve, faire quelque chose. Et il n’y a rien à attendre d’en haut. Il n’y a pas d’un côté, la charité et l’associatif et de l’autre, la politique. Il existe une politique qui démarre du souci de soi et des autres. Une sorte de logique d’auto-défense collective qui affirme : en obtenant des choses pour un, on peut obtenir des choses pour tous. En l’occurrence, nous voulons d’abord arrêter les expulsions de logement, les expulsions de sans-papiers. Pourquoi toujours des expulsions ? Parce qu’on expulse dans une ville comme on licencie sur un lieu de travail.

3.
Le squat de la Demi-Lune à La Boissière est menacé. « La Clinique », à Croix de Chavaux, a été expulsée. Ces lieux voulaient être des lieux d’organisation. Des lieux pour que les luttes puissent trouver des moyens matériels. Et des lieux où se tente l’élaboration de communautés de vie. Car nous voulons que se mêlent solidarités matérielles et rencontres de toutes sortes. Les luttes quotidiennes sur la ville n’ont pas de bourse du travail. Elles n’ont pas d’endroit où elles peuvent se réunir, se croiser. C’est pourquoi ces squats doivent exister, pour que les luttes se croisent.
Celles et ceux qui voudraient, aujourd’hui, ne pas reproduire les schémas individualistes - ma vie, ma famille, mon appart, mon travail, mes magouilles individuelles - ne peuvent pas se satisfaire des conditions actuelles du logement. Et c’est aussi pourquoi ces squats doivent exister.

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4.
Contrairement à ce qui se dit, il n’y a pas, aujourd’hui, seulement du chacun pour soi. On s’entraide dans les immeubles. On s’organise autour des écoles pour de petits riens. On se file des coups de main. Et nous savons maintenant, par expérience, que l’on peut, si l’on commence, aller beaucoup plus loin. Contrairement à ce qui se dit, il n’y a pas les noirs qui veulent ça, les blancs qui veulent ça, les chômeurs qui veulent ça, les travailleurs qui veulent ça. Montreuil montre, par ses petites pratiques d’entraide que ce n’est pas « à chacun son affaire ». Nos collectifs, eux-mêmes divers, montrent que la révolte, le souci de liberté et de se construire une vie moins cadrée n’est pas l’affaire d’une catégorie, mais l’affaire de tous.

Contrairement à ce qui se dit, dans l’histoire de la demi-lune et de la Clinique, il ne s’agit pas d’aider des « squatteurs ». Ça ne veut rien dire de plus que locataire. Au cœur de cette crise mondiale, nous sommes tous des squatteurs en sursis. Il s’agit ici de se solidariser avec des gens d’ici. Des gens qui ont fait le pari de la solidarité. Le pari de l’organisation collective contre un monde qui voulait les mettre chacun de leur côté, dans leur petite case.

5.
Ce que nous faisons, à une petite échelle, c’est un effort d’imagination, un effort de construction. Nous imaginons un monde sans frontières et pour cela nous essayons de construire des solidarités effectives face aux arrestations et des lieux pour que s’abolissent dans les faits les frontières dans la ville. Nous essayons aussi de construire des solidarités et des lieux pour s’en prendre à la galère. Nous combattons, ainsi, les expulsions de logement, la CAF qui déconne, Pôle Emploi qui radie.
Nous n’appelons pas à nous rejoindre. Nous voulons seulement participer à la propagation de pratiques d’entraide. Nous n’appelons pas à du soutien. Si cela veut seulement dire : je ne suis pas contre vous. Nous appelons à la solidarité.
C’est-à-dire, d’abord, à ce que chacun, à partir de là où il se trouve et avec ceux qui lui sont proches, tente des initiatives semblables et en invente de nouvelles. C’est-à-dire, ensuite, que chaque personne trouve des manières de faire résonner dans ses luttes la nôtre. C’est-à-dire, enfin, que nous voulons que chacun nous aide à foutre la pression sur ces instances qui contribuent, au jour le jour, à nous mettre des bâtons dans les roues. Que ce soit la préfecture, le commissariat, ou la mairie.

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6.
On insistera aujourd’hui sur cette évidence. Après cette expulsion, après ces arrestations, après ces blessés. La police est l’un des piliers majeurs de ce qui nous entrave. Nos initiatives ont besoin de l’aide de tous pour contrer la toute-puissance policière. De tous, car notre fragilité ne peut être seulement compensée par des protections matérielles. Notre protection tient avant tout par la solidarité des gens ordinaires comme nous, par leur présence, par leurs initiatives.
Quand nous disons : « nous ne voulons pas de police du tout », nous disons simplement qu’il faut en finir avec son règne. C’est-à-dire autant avec les logiques économiques et politiques qui font qu’une telle milice est nécessaire qu’avec les désirs, les petites peurs, les égoïsmes, les résignations qui font qu’on la laisse agir.
Etre dans la rue aujourd’hui, c’est d’abord combattre cette peur. C’est aussi tenir à cette affirmation : nous ne voulons ni être contrôlés, ni être gérés, nous voulons la liberté et la possibilité de construire un monde débarrassé de l’exploitation et du règne de l’argent.

P.-S.

Les textes qui précèdent ne sont qu’une partie de l’histoire de la clinique occupée, et ils expriment une perspective parmi d’autres sur les événements d’alors. Les débats accompagnent toujours une archive

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