Si eux ils séparent, nous il faut qu’on unisse

Quelques propositions pour faire face à notre isolement de militant.e.s et à la vague réactionnaire qui s’annonce.

Je publie cet article sur ce site parce que je sais bien que, dans les métropoles où on vit, il n’y a pas de meilleur moyen de communication qu’Internet, mais avec le coeur brisé : quelle niveau incroyable de misère sociale a pu permettre qu’en 2017, je sois contraint de taper un texte sur un foutu écran, renfermé et seul dans mon studio, pour parler avec mes camarades ? J’écris tout ça avec l’espoir que des espaces autonomes de partage se mettent en place rapidement, préférablement sur une base locale.

Pour ma part, je n’aime pas me définir politiquement : c’est une des nombreuses manières que nos ennemis utilisent pour nous diviser et mieux nous contrôler. Derrière chaque étiquette anarcho-syndicaliste ou mao-insurrectionniste, il y a un divide et impera auxquels on se condamne. Ce qu’il faut reconnaître clairement, ce sont ces ennemis (les patrons qui nous exploitent et l’État qui les défend, en synthèse), dans le but de la révolution.

Sans vouloir rentrer dans les embrouilles de milieu, ce texte a comme objectif de partager avec tout le monde des observations personnelles ou de réseau intime sur les temps qui courent en dedans et en dehors de nos affinités militantes. Il s’agit de rassembler et d’articuler un peu d’impulsions qui se sont produites lors des trois dernières semaines, dans le contexte qu’on connaît. Face à une période si compliquée, paranoïaque et délirante, ce n’est pas facile de prendre un petit peu de souffle pour penser à l’avenir : les lignes qui suivent voudraient humblement donner quelques pistes de réflexion, sans trop rentrer dans les questions idéologiques. L’idée d’écrire tout ça s’inscrit dans un sentiment collectif, encore embryonnaire, de rélégation culturelle et folklorique du phénomène militant qu’on incarne, fortement éprouvée par pas mal de camarades pendant la séquence-élections ; on est arrivé.e.s à faire du bruit, mais sans structures d’appui, et juste parce que il y avait quelques journalistes aventureux qui nous suivaient, en diffusant les images d’affrontements un peu partout, parfois même à l’étranger.

La « loi Travail » c’était autre chose et malgré les SO vénères on avait les syndicats (et plus en général l’opinion) de notre côté et on pouvait se permettre de faire les oufs, mais continuer de se faire défoncer, nasser et embarquer à chaque manif, ce n’est plus acceptable. Il faut se rendre compte, à un moment donné, qu’à chaque pas qu’on fait sur le terrain de la provocation policière est un pas vers un massacre définitif, vu que eux ils sont armés et organisés, et nous pas du tout ; aussi simple que ça. En plus, on est de moins en moins, les gents qui allaient d’habitude en manif le dimanche (tristesse hein) n’y vont généralement plus ou ne ramènent plus leurs gosses par peur des gaz, ce qui est encore pire. Le délire individualiste doit se terminer ; dans des situations telles que le premier mai, c’est complètement fou de gérer la situation divisé.e.s en petites bandes de 5-10 personnes (malgré l’imaginaire romantique de la bande), faut faire bloc et avancer ensemble, sinon c’est les flics qui gèrent, comme à chaque fois.

Le risque face à la possible élection de MLP était réel, bien qu’on ne sache pas collectivement tirer encore des conclusions sur le fond du problème, c’est à dire le guignol qui l’affrontait et qui a gagné. Tout le monde se limite à dire que « Macron c’est de la merde » ou que le système qu’il soutient est « la cause directe de la montée du FN », à envisager des manifs contre ses réformes sociales (ce qui est déjà pas mal, je n’ai pas honte de dire Vive l’Infocom’ CGT !) alors que le gouvernement précédent s’est pris abondamment du temps pour pouvoir mettre en place un dispositif de représsion monstrueusement efficace, entre lois sécuritaires et état d’ugence, ou le dernier cadeau de Hollande, un service de renseignement numérique et de terrain tout prêt à filtrer des milliers de données. En deux mots, on est grave cramé.e.s. On a une force à reconstruire, et ce ne seront pas des manifs sauvages à Ménil’ qui vont combattre la cause réelle du fascisme, qu’on n’a pas de problèmes (en théorie) à identifier dans le Capital. Ouais certes, on peut défoncer une banque pour attaquer ce Capital, mais sincèrement, est-ce que ça a jamais vraiment servi à quelque chose ? Ils ont les thunes, y a pas de problèmes pour BNP de refaire un guichet.

Il faut qu’on se prenne du temps pour rassembler nos vies fragmentées, qui risquent de le devenir encore plus face à la vague d’individualisme qui nous frappera, la confusion dans la tête des gens qui ne distinguent plus la droite de la gauche et les riches des pauvres, l’impuissance de notre réaction hystérique et zbeulifiante avec des flics qui sont payés pour nous frapper (c’est-à-dire pour être nos ennemis à la place des patrons). Les idées ne manquent pas, rien que celle de la Villette de dimanche dernier, ça a été un truc sympa, accueillant, où on a diffusé un message de refus à leur monde à travers une simple expérience de bonheur collectif dans un parc, tout en discutant avec les personnes qui passaient et en assurant un repas prix libre à tout le monde. Sans vouloir non plus glorifier tout ça, ça a été un moyen plus efficace (bien que trop réduit) que la manif du soir avec ses histoires horribles de passages à tabac gratuits et flics surénervés. Le risque ici, c’est qu’on se fasse coincer dans cette figure des militants gauchistes qui n’aiment pas la police par principe, alors qu’on a tout un monde à défendre : nos affections, nos solidarités quotidiennes, nos moments d’inversion réelle de la malhaise à laquelle on est condamné.e.s..

Avant de recommencer à être offensifs, il faut qu’on s’organise, sinon on ne prendera que des gifles (comme d’hab) sauf que cette fois ça sera pire, vu qu’il y a un mec qui représente à 100% les interêts bourgeois en face de nous et qu’il est au pouvoir, en rupture avec la tradition gaulliste des patrons « gentils » qui touchent pas à la Sécu et qui tolèrent démocratiquement les mouvements sociaux. Avec l’état d’urgence permanent et les réformes qu’il envisage, ça sera beaucoup plus chaud qu’une simple loi sociale qui ne fait pas trop de consensus dans l’opinion publique.

Donc, je passe aux propositions, en guise de conclusion :

  • Se prendre l’été pour développer des moments de réappropriation concrète (et non symbolique, comme la manif) de la ville, à travers des banquets dans des parcs (quelqu’un pensait y a un moment à une sorte de « ZAD-Chaumont »...) et de TAZ (Zone Autonome Temporaire) [1] un peu partout.
  • Produire de la connaissance et la diffuser en masse, recouvrir les murs et les panneaux d’affichage de quartier, remplir nos yeux et nos oreilles d’histoires fabuleuses de révolutionnaires de tous les temps (pourquoi pas des bouquins lus en groupe à haute voix).
  • Penser à occuper un (voire plusieurs) immeuble.s sur Paris et en faire un squat pour avoir une base solide d’organisation, où on puisse se sentir fort.e.s comme chez nous ; se mettre en contact avec les squats qui existent déjà, et il y en a pas mal (en banlieue surtout).
  • Référencer les zones couvertes par les militants.es, voir comment constituer des collectifs de lutte locaux qui puissent diffuser les initiatives et les moments d’organisation aux quartiers, en essayant de ne pas juger les activités locales avec tous nos raisonnements mais de les intégrer à l’elaboration d’un discours commun solidaire et anti-oppressif concernant notre avenir en tant qu’habitants.es d’un territoire défini, avec ses priorités et ses enjeux, sans mettre en avant les grandes idéologies qui nous surplombent et nous divisent à priori.
  • Lier avec les syndicalistes et les assos de quartier, à travers des diffs et des initiatives simples, qui sont parfois un peu chiantes mais plus intelligibles pour tout un tas de gens théoriquement mobilisables. Le Front Social, c’est nous !
  • Constituer des équipes auto-organisées qui assurent la sécurité dans l’intégralité de nos éventuelles manifs, et je parle surtout des grosses manifs. Banderoles renforcées sur les côtés et chaînes horizontales, à gogo tout au long du cortège, pour bien mettre à l’épreuve ces damnés boulevards haussmaniens. On va voir qui va se faire couper en deux après !
  • Stop aux manifs sauvages pour un moment, mais faut organiser des SO antifa pour sécuriser les lieux de convivialité qu’on va créer, au cas où quoi (vu que quand-meme il y a de plus en plus de fafs qui recommencent à sortir de leurs trous, comme si les flics ne suffisaient déjà pas). Préférablement, sans adopter des comportements chelous et faussement rebelles, voire virilistes, en évitant de foutre/chercher la merde.

Soyons actifs, intelligents et clairs, tous et toutes ensemble s’il vous plaît, ou on est destiné.e.s à devenir une espèce en voie d’extinction, comme toutes les personnes qui osent se révolter pour la suite du monde.

Un.e anonyme

P.-S.

Je me félicite qu’entre la rédaction de cet article et sa publicaton, des initiatives allant dans le sens de la convergence avec le travailleurs.euses et avec les luttes locales en général aient été organisées et discutées. Celle-ci est la voie à suivre, les liens doivent être solides, pour que l’énergie libérée soit encore plus massive et puissante. Cela ne fait que confirmer une sensation générale de rupture entre le milieu militant et les bases de lutte sur le territoire, qui a appelé naturellement à des solutions immédiates.
Dimanche 14 mai, la présidence de M. Macron a été officialisée ; il se prépare à nous diviser, nous il faut qu’on unisse.

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