Qui sont les "agitateurs" de la place de l’Hôtel de Ville, le 29 octobre 2014 ?

Mais non, nous n’étions pas 700 à manifester - à peine 200. Autour de nous les passants continuaient à entrer et sortir du BHV, les bras chargés de paquets. Rue des Archives les terrasses bruissaient d’exclamations et de rires, comme chaque soir, dans la fumée des cigarettes. Deux réalités parallèles. Et entre ces deux mondes, le double, triple cordon des CRS - deux ou trois policiers pour chacun d’entre nous.

Je suis arrivée vers 20h30, après les escarmouches. Le rassemblement s’était transformé en petits groupes qui discutaient sous surveillance policière. Des allers et venues. Rares visages familiers, beaucoup d’inconnus. Flottement général qui m’a surprise. Je me suis dit, au fond, si la police partait maintenant, nous ne tarderions pas à nous en aller, nous aussi.

Des incidents un peu anecdotiques se déclenchaient de temps à autres, comme cette jeune femme gueulant sa colère devant un bouclier, se prenant une volée de coups en réponse. C’est en l’entraînant plus loin, avec un ami, que j’ai reçu le premier coup de pied, le premier "Ta gueule, dégage". Tellement étonnée que je n’ai su que répondre au CRS : "Ce n’est pas gentil, monsieur, ce que vous venez de faire."
Presque par réflexe, je me suis tournée vers une autre ligne casquée, je leur ai demandé s’ils se souvenaient que leur compagnie avait été fondée par Raymond Aubrac, s’ils se souvenaient, pour certains d’entre eux, avoir désiré devenir guides de haute-montagne. Seuls les visages m’ont répondu - de l’indifférence, de la surprise, parfois un désarroi partagé.

Vers 20h45, nos groupes épars se découvrent encerclés. Nous sommes à peine 150. Là encore, surprise - il ne s’est rien passé qui justifie ce mouvement net, définitif, des lignes de CRS.
A partir de ce moment, c’est la prison à ciel ouvert.

A 21h15 notre petit cercle est passé au lacrymo, visages et yeux rougis, quintes de toux, on fait tourner un petit flacon de sérum phy, c’est seulement à ce moment que je me rends compte de notre diversité, d’âge, de condition sociale, de condition physique.

A 21h45 débute la première interpellation. Les gradés tournent autour du cordon, nous regardent, choisissent quelqu’un, ce choix se traduit par un ordre à l’oreille de l’un des gars de la 2e ligne, et un trentenaire, une dame âgée, une jeune fille frêle se retrouvent tout à coup attrapés par le cou, par les cheveux, traînés jusqu’au fourgon. De nouveau, je reçois des coups de pieds.

Je vous passe les détails de ce cercle qui s’est rétréci, rétréci jusqu’à nous comprimer, pour une attente qui a duré plus de trois heures, avec des pauses - CRS boucliers au sol, s’étirant, échangeant des blagues ; nous allumant des clopes, papotant ou sortant des bouquins - et de soudaines, brèves, incompréhensibles, explosions de violence où de nouveau des insultes s’échangent, de nouveau nous nous retrouvons pressés de tous côtés, frappés.

Ces trois heures sont longues, je m’ennuie ferme, comme chaque fois que je me retrouve dans une situation absurde. Car dans cette attente de temps en temps interrompue, il n’y a plus rien qui rappelle Rémi Fraisse ou qui lui rende hommage, il y a juste des citoyens encerclés par d’autres citoyens.

A 23h45, soit 2h après la première interpellation, c’est notre deuxième groupe, 70-80 personnes, qui est embarqué au compte-gouttes. Prise par la nuque, traînée par 3 CRS aux uniformes imprégnés de lacrymo, jetée par terre comme un paquet. Entorse, j’en aurai confirmation à l’hôpital le lendemain soir. Je demande au CRS qui me relève et me surveille s’il est content de ce que lui et ses collègues viennent de faire. Je le regarde, "Allons, Monsieur." Il me répond un peu penaud, tout va bien se passer, vous allez rejoindre vos camarades. Je lui rétorque, vous et moi travaillons pour le service public, à ce titre vous êtes autant mon camarade que ceux qui sont à l’intérieur du fourgon. Il ne répond pas.

Dans le fourgon, tout ne va pas bien se passer, nous sommes entassés à 70 dans un espace prévu pour 50, sans climatisation. Irrespirable. Le trajet est tortueux, les conducteurs font un petit voyage par le périphérique pour que la destination reste, le plus longtemps possible, incertaine. Je pense, c’est un jeu de rôles, c’est un film, les flics jouent aux flics, les manifestants jouent aux manifestants, si la production avait disposé d’un quelconque budget nous en serions au moment de la course-poursuite. C’est un soulagement d’arriver au commissariat de la rue de l’Évangile.

Que dire du reste ?

« Vers 19h30 mercredi soir, alors que le rassemblement avait débuté depuis une demi-heure, une partie des quelque 300 à 700 manifestants se sont avancés vers les CRS postés aux abords de l’hôtel de ville, a constaté une journaliste de l’AFP sur place. »

« Trente-trois agitateurs ont finalement été placés en garde à vue, dont six pour voie de fait et 26 pour refus de présentation d’identité. Il s’agissait pour nombre d’entre eux de leur première manifestation. Certains ont cependant été identifiés comme appartenant à la mouvance antifa, aux anarco-autonomes (mouvance contestataire radicale) ou à l’ultra-gauche. »

Merci Libé - merci aussi Le Monde, L’Express et les autres.

Passons sur le fait qu’un journaliste de l’AFP puisse donner un chiffre dont l’approximation excède le simple au double - alibi, à mon sens, pour justifier a posteriori le déploiement d’un arsenal policier aussi massif.

Passons sur le fait qu’il semble difficile d’être à la fois un agitateur et un complet novice des manifestations. Passons sur les chiffres, recopiés de journal en journal - ces 26 + 6 qui, étrangement, donnent 33.

27 d’entre nous ont été placés en garde à vue, et non 33.

3 pour "voie de fait" effectivement, avec tout ce que ce terme peut avoir de vague : avoir organisé une manifestation sans l’accord de la préfecture, avoir tagué trois tentes et un passage pour piétons, lancé des invectives aux rangs des CRS, malmené une station Vélib’, brandi des feux à mains... et des bougies - voilà les violences dont se sont rendu coupables les personnes passées en comparution immédiate le 30 au soir, et placées en probatoire jusqu’au procès du 21 novembre.

Et 24, dont j’ai fait partie, moins pour avoir refusé de décliner leur véritable identité que pour avoir donné le nom de Rémi Fraisse au contrôle, et ainsi déréglé les laborieuses procédures de l’administration policière.

Agitateurs ? Étudiants, instits et profs comme moi, bibliothécaires, photographes, documentalistes. La frange, il est vrai, la plus dangereuse de la population française.

Mouvance antifa ("la fameuse" m’a dit un ami en découvrant l’article), anarco-autonomes, ultra-gauche ? Autant de catégories floues, dans lesquelles je ne me reconnais pas, dans lesquelles je doute que se reconnaissent mes compagnes de détention venues manifester en bottines, en jupe, en petit pantalon rayé, en ballerines.

Que dire encore ?

Qu’en s’apercevant qu’une trentaine de nouveaux "Rémi Fraisse" s’apprêtaient à se présenter au contrôle d’identité (j’étais l’une des premières du 2e convoi à passer), et qu’il ne lui serait pas possible de les placer en garde à vue, la police a relâché d’un coup, sans rien leur demander, les soixante-dix "agitateurs" qui attendaient sagement leur tour dans la cour du commissariat de la rue de l’Évangile ?

Que les 27 retenus en garde à vue, avons été placés au petit bonheur la chance dans d’autres commissariats, avertis à la dernière minute et furibonds de devoir nous accueillir ?

Que même si mon dossier en tant que "Rémi Fraisse" était, en tout état de cause, faux, le major qui m’a auditionnée a tout de même tenu à le recevoir par fax - les dossiers qui lui avaient été transmis correspondant à d’autres "Rémi Fraisse" ?

Que le bureau où nous avons été auditionnées était meublé d’ordinateurs hors d’âge, de chaises dépareillées, de stylos récupérés à droite à gauche ; que le tableau des gardes à vue n’indiquait que des délits liés à la pauvreté - racolage, détention de drogue, violences conjugales ?

Que les médecins ne se déplacent pas au commissariat à moins d’être payés - même pour constater les décès ?
Que donc, après l’avoir spécifié lors de l’énoncé de mes droits, j’ai demandé 5 fois à voir un médecin car ma cheville me faisait souffrir, et que 5 fois, on m’a dit "oui, dès que nous aurons une voiture" ?

Que ma compagne de cellule et moi n’avons eu droit qu’à 1 petite brique de jus de fruits et 1 biscuit pour deux, en plus de 8 heures de garde à vue ?

Est-ce tout cela que je dois vous dire, ou bien que mon casque portant les noms et les visages de Rémi Fraisse, Mamadou Marega, Abdelhakim Ajimi, Ali Ziri, Lamine Dieng, Zyed Benna et Bouna Traoré, a déclenché les commentaires ironiques et les rires des policiers chargés de nous fouiller ?

Et qu’un certain nombre de policiers croisés durant cette nuit ignoraient qui était Rémi Fraisse, le vrai, celui qui est mort à l’âge de 21 ans pour avoir manifesté son opposition à la construction du barrage de Sivens ?

Le major : Eh bien voilà ce qui arrive, hein, à force de faire des conneries...
Moi : ... ?
Le major : Eh bien oui, j’ai fait du maintien de l’ordre, moi, je sais de quoi je parle... Ce jeune homme qui est mort, là... Qu’est-ce qu’il allait faire, hein, à 2h du matin, au milieu de nulle part ? A un endroit où ça se battait ?
Moi : ... ?
Le major : Eh bien oui, je les connais, moi, tous ces provocateurs, on les présente comme des martyrs, mais ils cherchent les emmerdes aussi...
Moi : ... ?
Le major : Eh bien oui, évidemment, c’est comme si on manifestait contre la construction d’une autoroute et qu’on s’étonnait de se faire écraser...
Moi : Rémi Fraisse n’est pas mort noyé par le débordement des eaux du barrage, il est décédé suite à l’explosion d’une grenade, ce n’est pas tout à fait la même chose, si ?
Le major : ...

S’il faut conclure.

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