8 juillet : 2009-2014, se défendre de la police

Le 8 juillet 2009 à Montreuil, un rassemblement est organisé place du marché suite à l’expulsion du squat de la Clinique la matin même. La police tire au flashball en visant la tête sur le rassemblement, 5 personnes sont touchées, l’un d’entre elles a perdu un oeil.

Depuis, un collectif s’est constitué pour préparer le procès contre les flics, s’organiser avec d’autres personnes blessées et enquêter sur les pratiques et les armes de la police.

Rappel des faits et situation actuelle.

8 juillet 2009/ 8 juillet 2014
Un collage autour de la croix de chavaux et près de là où avait eu lieu les tirs de flashball a été fait à Montreuil 5 ans après le 8 juillet 2009

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Rappel des faits

Le jour même

A montreuil, en 2009 :

Depuis le 28 janvier, l’ancienne Clinique située à la Croix de Chavaux à Montreuil, vide depuis des années, était occupée. Durant plusieurs mois, ce lieu a permis à une vingtaine de personnes de se loger, et à bien plus de s’organiser, face aux problèmes de logements,aux institutions sociales ; et aussi de projeter des films, faire des cantines, des radios de rue face au marché, une kermesse…

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Mercredi 8 juillet, à 6h du matin, un dispositif de plus de 200 flics accompagnés du RAID, d’un huissier, ont délogé les habitants de la Clinique occupée. (...) A 19h, nous nous sommes retrouvés à l’entrée de la rue piétonne pour une cantine de rue et après, une déambulation. Des banderoles ont été posées sur les façades : « Une expulsion de plus à Montreuil. Ripostons », « La Klinik fait bloc », « Les deux mi-lunes ne s’éclipseront pas », « Pour chaque expulsion. Réoccupons ». Nous voulions informer sur l’expulsion qui avait eu lieu le matin, rencontrer et recroiser les gens venus nous apporter du soutien ces dernières semaines, et affirmer qu’on ne partira pas d’ici, que cette expulsion musclée ne nous séparera pas et que nous continuerons à habiter la rue. (...)

Alors qu’il ne se passait rien de plus, les flics, après s’être équipés, ont violement chargé, et tiré dans le tas au flashball. Certaines personnes ont alors couru pour se protéger. Les flics étaient de tous les côtés de la place du marché. Cinq se sont fait shootés, tous au dessus du torse. Ils visaient la tête, avec l’intention claire de nous mater, au risque de tuer ou mutiler.
(extrait du communiqué suite à l’expulsion de la clinique occupée)

Dans les jours qui suivent

Très rapidement, le récit de ce qui vient de se passer circule beaucoup (dans divers communiqués et dans la presse nationale), des réunions sont organisés et un appel à manifester contre les violences policières est lancé pour le 13 juillet 2009 à Montreuil :

La dotation en flashball de la police a été appuyée par l’argument que ces armes seraient « non létales » (taser, flashball, et maintenant « lanceur 40 », plus puissant) et que leur usage serait rigoureusement encadré. Les faits démontrent qu’il n’en est rien. Que l’on habite un quartier de banlieue où la police harcèle quotidiennement la population, que l’on s’oppose aux arrestations de sans papiers, que l’on manifeste pour contester tel ou tel aspect d’un ordre social profondément inégalitaire, il est de plus en plus fréquent de se trouver dans la ligne de mire d’un policier prêt à dégainer. Assurée de son immunité, la police utilise en effet ces flashball sans hésiter à s’en servir de manière à occasionner le maximum de dégâts.

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Pour terroriser les opposants et dissuader toute insoumission, on tire à la tête, on blesse, on éborgne. Pour avoir défendu l’existence de lieux collectifs hors la loi de la propriété privée, on mutile.
(extrait de l’appel à manifester)

La manif rassemble plusieurs centaines de personnes, et à l’avant de la manif, un bon nombre des manifestant présents sont casqués pour se protéger d’éventuels tirs. Cette manifestation est l’occasion d’affirmer avec force l’organisation de formes d’auto-défenses, Notre défense collective ne se construira pas en un jour. Contre toutes les polices. Organisons-nous. :

Il n’y a pas à s’étonner de la violence policière. Nous continuerons à occuper la rue car c’est notre terrain de lutte et nous l’occuperons sans attendre que la Commission de déontologie, l’IGS, les Verts, la Mairie, le PS, la justice, ou le pape jugent que la police a exagéré et qu’il faut intervenir contre les violences républicaines.

« Nous sommes casqués car nous prenons la mesure des dangers que l’on encourt quand on manifeste notre colère dans la rue. Il nous faut être prêts à nous défendre si les flics nous attaquent. » Voilà ce qu’expliquait le texte que nous avons lu et distribué aux quelques 500 personnes présentes lors de la manifestation de lundi. Voilà pourquoi certains d’entre nous étaient casqués, équipés pour se défendre face à la police. Voilà pourquoi des banderoles renforcées protégeaient la tête et la queue de la manif. Le déroulé de la manifestation montre que ces protections n’étaient pas du luxe…

Les flics nous ont bloqués à diverses reprises. Les barrages ont été contournés jusqu’au marché de la Croix de Chavaux. Mais là, profitant du vaste espace de la place, les flics, gardes mobiles et fidèles BACeux, nous ont attaqués latéralement. De la peinture et des pétards ont bien été jetés par endroits vers les Robocops surprotégés, pour soutenir les banderoles dans leur résistance aux charges policières, mais 11 manifestants, heureusement protégés de leurs coups par les banderoles, ont été isolés et placés en garde-à-vue. Ils ont été libérés sans suite judiciaire au petit matin, les flics n’ayant rien pour les charger juridiquement.

Dans la soirée, des vitrines de la rue piétonne, boîte d’interim (Tais-toi et trime), EDF (Tu peux pas payer, on va te couper), Quick (Boulot de merde, bouffe de merde), agence immobilière (Ça va te coûter cher) tombent. C’est le quatorze juillet. Dans tout le département, la police est débordée par les voitures qui brûlent et les feux d’artifices dirigés contre eux. La police fait ce qu’elle peut. Au commissariat de Montreuil, une manifestante est enfermée avec une gamine de 10 ans, arrêtée parce qu’elle avait des pétards dans son sac.
tract 13 juillet

Les personnes arrêtées à la suite de la manif seront rapidement relâchées, et le préfet de Seine-Saint-Denis d’alors est ensuite forcé de quitter son poste. La répression sur la manif fait trop grand scandale pour être oublié.

Toutefois, comme à son habitude dans ce genre d’affaires, la préfecture commence par nier les faits et la corrélation entre les tirs de flashball et les blessures subies : « Un jeune homme a perdu son œil mais pour le moment il n’y a pas de lien établi de manière certaine entre la perte de l’oeil et le tir de flashball »(sic). Toutefois, avec la manif, et l’écho publique de ces violences policières, la police et la CNDS (commission nationale de déontologie et de sécurité) sont rapidement forcé de reconnaître les faits et une procédure est ouverte au tribunal après que plusieurs personnes blessées se soir là aient porté plainte.

Le collectif 8 juillet (du blog duquel sont extraits tout les textes cités ici) se constituent alors pour préparer le procès contre les policiers, s’organiser avec d’autres personnes blessées et enquêter sur les pratiques et les armes de la police. (extrait de la présentation du collectif)

D’autres communiqués, d’autres textes ici ou , et des actions de solidarités suivent les événements (dont certaines devant l’ambassade de France en Islande et d’autres venant de cinéastes et vidéastes font surgir de nouvelles questions).

L’année suivante

La CNDS ne rend son rapport sur les événements qu’en février 2010. Elle y reconnaît la gravité des tirs (qui arrivaient déjà et depuis à beaucoup d’autres occasions [1]. Le rapport de la CNDS est accablant pour la police de Montreuil, mais :

La commission semble en outre oublier, ou pour le moins minimise le fait, que cinq personnes au total furent touchées ce soir-là, toutes au dessus de l’épaule (front, épaule, nuque, poitrine, œil). Que cela fut fait sur ordre de leur hiérarchie ou de leur propre chef, plusieurs policiers ont tiré de manière coordonnée, et visé à la tête. Or pour le moment seul un fonctionnaire est mis en examen, et la hiérarchie n’est évidemment pas inquiétée.

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Contrairement à ce que l’on peut lire dans les médias, l’intervention des policiers ne fut pas musclée mais plutôt froide et déterminée. Ils sont arrivés en voiture calmement, nous laissant approcher de la Clinique. Ils se sont équipés tout aussi calmement. Ils se sont mis en ligne, ont visé et tiré alors que nous nous éloignions de la Clinique. Et ils ont continué à tirer pendant que nous appelions les pompiers.

Il ne s’agit aucunement d’une « bavure », ni d’une malheureuse négligence dans l’usage des flashball. Extrait d’un flashball ne bave pas (à propos du rapport de la CNDS)

L’instruction suit son cours

Une reconstitution des faits est organisée en mars 2011 à la demande du juge d’instruction.
À chaque nouvelle date de la procédure en justice, le collectif huit juillet tracte des textes rappelant les faits, organise des rassemblements, des cantines de soutien, etc. Par ailleurs, le collectif rencontre d’autres collectifs et d’autres victimes de tirs de flashabll, comme Pierre à Nantes, qui lui aussi a porté plainte contre un policier :

Le flashball est un instrument de peur, comme l’a dit Joachim, un instrument de terrorisation. À Nantes, ça a marché. Quand j’étais encore à l’hôpital, une manifestation contre les violences policières a été organisée, cela m’a touché, 5 000 personnes ont défilé avec une grande banderole. Mais est-ce que cela n’a pas été un baroud d’honneur, parce qu’ensuite le mouvement lycéen et étudiant s’est éteint. Je me suis fait tirer dessus, il y a eu une manifestation ritualisée, puis plus rien. Très concrètement, les parents ont interdit à leurs enfants de sortir, ‘Tu ne sors pas, tu vois ce que font les flics, ils tirent, si tu sors, tu vas te faire shooter’.

Des textes communs sont écrits, et des appels à suivre collectivement les dates du tribunal (avec Pierre de Nantes et Joan de Toulouse) :

Ce qui nous relie, c’est de vouloir dire qu’il ne s’agit pas de cas isolés. Cela est arrivé à beaucoup d’autres. On ne compte plus les personnes mutilées ou tuées par la police.
(...)
Ce qui nous relie, c’est de vouloir rattacher la violence dont nous avons été la cible, à la violence quotidienne de la police : le harcèlement de certains quartiers, la traque des sans-papiers, les expulsions des gens de leurs logements, les délires anti-terroristes à l’encontre de nos amis, la criminalisation de tous ceux qui sortent du rang.

Ce qui nous relie, c’est d’avoir voulu, coûte que coûte, ne pas céder à la peur, retourner dans la rue, lutter. Extrait du texte"ce qui nous relie"

Attaquer les violences policières

Nous nous nous sommes constitués en collectif pour nous saisir de ce temps imposé, pour créer un espace commun à partir de ce qui est arrivé le 8 juillet. Nous, c’est-à-dire des personnes présentes ou non ce soir-là, décidées à se défendre face à la police. Il s’agit de nous relier à d’autres histoires, d’autres lieux, d’autres personnes. Nous nous engageons dans un processus public pour à la fois prendre en charge collectivementce procès contre la police, et aller au-delà.

Depuis (et avant) le 8 juillet 2009, les mutilations suite à des tirs de flashball ne cessent de se multiplier. La Police éborgne en moyenne une à deux personnes par mois depuis janvier 2014. Plusieurs personnes ont été blessées lors de la manif du 22 février à Nantes, une autre à Toulouse peu après, et pour autant les tribunauxcontinuent d’appuyer dans la plupart des cas une impunité policière qui semble sans limites.

Face à beaucoup de violences policières, des non-lieux répondent aux demandes de justice et aux plaintes déposées auprès de la CNDS :

Les familles et proches de victimes doivent le plus souvent attendre des années pour voir une instruction ouverte, quand un non-lieu ne vient pas tout bonnement clore des années de souffrance et d’attente. Quand l’instruction aboutit à une mise en examen des policiers, ceux-ci sont très rarement reconnus coupables. Et quand c’est le cas, ils sont condamnés à des peines de principe. « Que vaut la vie de Youssef ? » demandaient les proches de Youssef Khaïf, abattu d’une balle dans la nuque par un policier à Mantes-la-Jolie en 1991. à cette question, la Justice, qui acquitta son meurtrier dix ans plus tard, répond toujours de la même manière : la vie d’un Noir ou d’un Arabe vaut moins que la liberté d’un policier et que le sacro-saint maintien de l’ordre républicain, quand bien même ce dernier n’était pas menacé. Extrait de l’appel à la manif du 5 avril 2014contre les crimes policiers et les violences policières

Dans le cas du 8 juillet, la procureure a récemment rendu ses conclusions, sur les trois policiers mis en examen, le parquet requiert un non lieu pour deux d’entre eux. Il demande le renvoi devant la cour d’Assises du policier qui a tiré sur Joachim Gatti.
C’est maintenant au tour de la juge d’instruction de répondre au procureure pour que la procédure se poursuive. C’est à elle de décider si elle suit les réquisitions de la procureure, si elle renvoie en cour correctionnelle, ou si elle met plusieurs policiers en examen. Dans ce dernier cas, cela permettrait peut-être de dépasser le récit du dérapage individuel d’un policier lâché par sa hiérarchie.

S’organiser face aux armes de la police

Dans tout les cas, il s’agit de continuer à attaquer les violences et les crimes policiers (comme encore récemment à Toulouse) et de se rencontrer pour que dans chaque cas, famille, collectif, manif, personne, ne soit isolé face à la violence policière que redouble très souvent les tribunaux et les décisions de justice. La manif du 5 avril dernier était un moment important. Unappel aux blessés a suivi la manif du 22 février à Nantes
Des rencontres et discussions ont lieu régulièrement autour des violences policières un peu partout en France.

5 ans après les faits, rien n’est oublié.

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Du flashball comme arme punitive

Ajoutons que depuis peu, la Police a assumé clairement l’usage du flashball comme arme punitive, et les mutilations subies seraient le coût à payer pour s’en prendre à la police. Après la manif du 22 février à Nantes, le directeur départemental de la sécurité publique répondait à Mediapart : « Ceux qui prennent le risque de s’en prendre aux forces de l’ordre s’exposent eux aussi à des dommages corporels. ».

On peut lire un article intéressant paru dans Mediapart sur le flashball republié par les panthères enragées ici

Le fait est toutefois que les forces de l’ordre n’hésitent plus à tirer sur des manifestants, comme le 27 décembre 2013 à Grenoble où un jeune sapeur-pompier, atteint par un tir de LBD 40, a perdu un œil. Le procureur de Grenoble a classé l’enquête au motif que la grave blessure du pompier ne résulte « pas d’une infraction, mais de sa participation à cette manifestation violente et l’emploi de la force légitime proportionnée et nécessaire pour y faire face ». Est-il devenu légitime d’utiliser le LBD pour répondre à une manifestation de sapeurs-pompiers armés d’une seule lance à incendie à bas débit ? Ou à des jets de « pavés catapultés, de billes d’acier, de boulons et de cocktails Molotov » comme à Nantes ?

La réponse de l’institution ne varie pas. « Ceux qui prennent le risque de s’en prendre aux forces de l’ordre s’exposent eux aussi à des dommages corporels », nous avait répondu Jean-Christophe Bertrand, le directeur départemental de la sécurité publique de Loire-Atlantique. »

P.-S.

On peut lire une ici une liste des blessés depuis 2004, et sur le site "urgence notre police assassine" des nouvelles de beaucoup d’histoires.

Sur le blog du collectif8juillet les textes cités et d’autres, et sur PLI beaucoup d’articles sur les tirs de flashball et les violences policières.

Notes

[1A lire ici :Les cas de mutilations graves ne se sont jamais limités à des « manifestations sur la voie publique ». On citera pour mémoire Sékou, 14 ans, lors de l’évacuation d’un appartement squatté aux Mureaux le 6 juillet 2005 ; Jiad, 16 ans, lors d’une altercation avec la police à Clichy-sous-bois le 28 octobre 2006 ; Pierre, 17 ans, lors de l’occupation du rectorat de Nantes pour protester contre la loi LRU le 27 novembre 2007 ; Joan, à Toulouse lors d’une auto-réduction dans un supermarché le 19 mars 2009 ; Samir, alors qu’il jouait dans son quartier à Neuilly-sur-Marne le premier mai 2009 ; Alexandre et Bruno à Villiers-le-bel lors d’un barbecue de quartier le 9 mai 2009, tous touchés au visage et tous grièvement blessés.

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