Racisme et travail


Ce texte, intitulé Racisme et travail, a été publié en juillet 2012 dans le journal local Paris20 infos et lutte de classe. Il apparait, à l’heure actuelle, toujours autant d’actualité.

Entre les 17% de Marine Le Pen au premier tour des présidentielles et l’affaire Mohamed Merah, son prélude, on nous aura bien rebattu les oreilles avec les immigrés. Qu’on parle de montée du racisme, de lepénisation des esprits ou, à l’inverse, qu’un fait divers serve de défouloir anti-arabe sur la place publique.
Dans tous les cas, plus personne ne dit que l’ennemi, ce n’est pas l’immigré mais le patron.

plus personne ne dit que l’ennemi, ce n’est pas l’immigré mais le patron

Auparavant, les organisations de gauche : les partis, les syndicats, quelles que soient les critiques qu’on pouvait leur faire, assumaient ce discours. Depuis le début du siècle, elles faisaient que ce discours de classe contre le racisme avait une place dans l’espace public. Avec la fin du mouvement ouvrier, l’apparition du chômage de masse dans les années 70, les ouvriers sont de moins en moins intégrés dans les luttes du travail. La solidarité de classe qui était le socle de l’anti-racisme de la gauche disparaît.

il y a toujours autant d’exploités et ils sont toujours autant de tous les pays

Aujourd’hui, tout a changé mais tout reste comme avant. Il y a toujours autant d’exploités et ils sont toujours autant de tous les pays. Faire ce constat, contrairement au populisme et à l’humanisme de gauche commence à ouvrir des possibilités de lutte anti-raciste et d’émancipation.

Dans le système dans lequel nous vivons, le système capitaliste, les prolétaires, pour vivre, sont obligés de vendre leur force de travail contre un salaire. Si les capitalistes achètent globalement la force de travail qui leur est nécessaire, le prolétaire est toujours seul dans cet échange, et en concurrence avec d’autres prolétaires. Cette concurrence joue à tous les niveaux : échelle des salaires, valorisation de telle activité (journaliste) et pas de telle autre (technicien chauffagiste). La couleur de ta peau, ton allure, ta maîtrise plus ou moins grande du langage (accent, expression bizarre, pauvreté du vocabulaire…) sont des critères très importants pour déterminer la valeur plus ou moins grande de ton travail.

Mais aujourd’hui, il est tout simplement difficile de trouver un travail. Dans ce contexte de chômage de masse, la concurrence entre la main-d’œuvre est de plus en plus féroce. Elle amène les gens à accepter des conditions de travail toujours plus difficiles. Il y a de plus en plus de perdants. Les plus touchés sont les plus fragiles. Ce sont souvent des immigrés, moins bien payés, occupant des emplois moins valorisés (ménage, plonge, gros œuvre sur les chantiers…).

À l’arrivée, tout le monde est divisé et mis en concurrence. La division de plus en plus forte entre main-d’œuvre immigrée et française ou blanche est utilisée par les patrons pour faire baisser le coût de la main-d’œuvre. Sur les chantiers, tout est fait pour séparer les contremaîtres portugais et les manœuvres africains.
C’est là où le racisme trouve son terreau.

De même qu’au niveau local ou national, il y a toujours des dépossédés, certains qui s’en sortent et d’autres qui ne s’en sortent pas, au niveau international, certains pays ou zones s’en tirent mieux que d’autres. Mais c’est au prix d’une exploitation toujours plus forte et sauvage des hommes sur cette planète. Partout, les hommes sont obligés de travailler pour vivre mais souvent, soit il n’y a tout simplement pas de travail, soit les salaires sont si faibles qu’ils permettent à peine de satisfaire les besoins vitaux. La contrepartie de ce développement du capitalisme est une augmentation des migrations un peu partout : les Sud-Américains essaient d’entrer aux Etats-Unis, les Palestiniens vont travailler en Israël, les Chinois des provinces les plus pauvres fuient vers les grandes villes côtières…

En France, quand une entreprise ferme, on entend souvent, « c’est les Chinois qui nous ont volé notre boulot ». Parce que si l’usine a fermé en France, l’entreprise, elle, n’a pas cessé son activité mais a réduit ses coûts de production en délocalisant, à Shanghai par exemple. Elle utilise une main-d’œuvre moins bien payée, des machines moins chère et ses cadres français vivent comme des rois. En réalité, ce ne sont pas les Chinois qui nous volent nos emplois mais le capitalisme qui s’est développé en Chine. Il a arraché des parts de marché toujours plus grandes dans l’économie mondiale au prix d’une exploitation de masse inimaginable en France et d’une répression féroce du prolétariat chinois.

La France et notamment Paris est un des plus gros centres du capitalisme mondial. C’est pour cela qu’elle attire des gens qui y espèrent une vie meilleure. C’est en partie illusoire car les conditions de vie en France aussi sont très difficiles pour une bonne partie de la population, et de tout manière, il y a de moins en moins de travail, tant ici qu’ailleurs. Mais, en général, des gens réussissent à vivre un peu moins mal que dans leurs pays d’origine.

l’État ne fait pas grand-chose d’autre qu’arbitrer la logique de concurrence entre la main-d’œuvre qui structure la société

Quel est le rôle de l’État dans tout ça ? Les politiques migratoires servent à ajuster des flux de main-d’œuvre qu’utilise le capitalisme français. Par exemple, dans les années 60, la France ouvre ses portes aux travailleurs algériens qui sont nécessaires car surexploités dans l’industrie française en expansion. Aujourd’hui, avec un chômage de masse et une crise des grands pays capitalistes, l’État a une fonction essentiellement répressive : expulsions, reconduite à la frontière, centres de rétention.... Ce qui contribue à rendre la main-d’œuvre immigrée encore plus précaire, payée des miettes, privée de tous les droits du travail. Contrairement à tous les beaux discours des politiques, l’État ne fait pas grand-chose d’autre qu’arbitrer la logique de concurrence entre la main-d’œuvre qui structure la société. On harcèle les uns parce qu’ils n’ont pas de papiers, les autres parce qu’ils travaillent au noir ou font divers trafics, et n’ont pas de moyens légaux de subsister.

Impensable envers les Français, cette violence devient acceptable au milieu des discours sur l’identité nationale, le produire français etc. L’État en appelle à la patrie dès que ça va mal. Il crée des fausses polémiques, en surfant sur des faits divers, le port du voile ou la viande hallal par exemple. Il avalise les pires théories racistes sur la supériorité de la race blanche : en niant l’histoire de l’Afrique ( discours de Dakar en juillet 2007), ou en parlant de hiérarchie des civilisations (Guéant pendant la campagne présidentielle). Depuis 5 ans, ce climat a atteint un niveau d’hystérie inouï que l’élection d’Hollande n’éteindra sûrement pas. Toute une série de discours ont été banalisés dans l’espace public. Le phénomène est observable dans quasiment tous les pays européens.

On est bien obligés de constater que ce discours marche chez toute une partie des prolétaires en Europe. Le ressentiment des exploités trouve une cible immédiatement identifiable. Quand tu perds ton travail, il est difficile de créer un rapport de force contre son patron ou la multinationale qui délocalise, alors qu’il est très facile d’en vouloir à l’arabe qui travaille encore quand tu fais la queue au Pôle Emploi ou à la famille ivoirienne qui a eu un logement social avant toi. Mais dirigé contre les immigrés, ce ressentiment n’est que le signe de notre impuissance.

le racisme, c’est la haine de classe qui nous pète à la gueule au lieu de frapper ce qui nous opprime réellement

Notre véritable ennemi, si difficile à combattre parce qu’il est partout et organise notre vie, c’est ici un patron, là-bas une multinationale aux actionnaires fantomatiques, ailleurs une banque à laquelle on a souscrit un crédit irremboursable. Dans ce système, la vraie fracture, la vraie division est entre ceux qui ont de l’argent et ceux qui n’en ont pas. Le racisme, c’est la haine de classe qui nous pète à la gueule au lieu de frapper ce qui nous opprime réellement.

Si le capitalisme est partout, moi aussi je suis chez moi partout. Car partout ce système nous exploite, nous domine. Là où je galère, je peux lutter, je peux être avec ceux qui galèrent comme moi, qu’ils soient nés à Sarcelles, Zarzis ou Tombouctou.

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