Pourquoi nous irons à la Marche de la Dignité

| JJR - Juives et Juifs Révolutionnaires

Nous (Juives et Juifs révolutionnaires) avons été contacté-e-s par le MAFED, collectif organisateur de la marche, qui nous a proposé de nous joindre à l’appel unitaire et d’aller marcher le 31 octobre pour la dignité et contre le racisme d’État.

L’objectif affiché de cette marche est la dénonciation du racisme d’État, et particulièrement des crimes policiers, avec la poursuite du combat engagé notamment lors de la Marche pour l’Égalité de 1983. Nous partageons l’ensemble des constats formulés dans cet appel concernant le caractère structurel du racisme en France et son aspect institutionnel à travers notamment les crimes policiers et l’impunité dont bénéficient leurs auteurs. C’est ce qui nous pousse à nous joindre à cette marche, parce que nous partageons la révolte de ses organisatrices contre le racisme. Nous partageons également l’idée qu’il est nécessaire de construire un front commun antiraciste. C’est pourquoi nous irons marcher le 31 octobre, sans pour autant être signataires de l’appel unitaire.

Concernant l’appel, nous avons constaté avec regret l’absence de la lutte contre l’antisémitisme de l’appel initial. Nous l’avons fait remarquer et avons conditionné notre signature à l’ajout de la mention de cette lutte. On nous a répondu que le texte était issu surtout des luttes contre les violences policières, qui, c’est la vérité, ne touchent pas spécifiquement les Juives et les Juifs. On nous a aussi répondu qu’il était difficile de modifier un texte déjà signé par autant d’organisations, à si peu de temps de l’échéance.

Nous entendons ces arguments, mais nous maintenons notre non-signature.

En effet, nous pensons également que l’État n’est pas le seul producteur du racisme : la bourgeoisie dispose d’autre moyens pour produire l’idéologie dominante, notamment médiatiques. L’idéologie nationaliste est produite par les classes dominantes et définit les contours d’une « majorité nationale » afin de défendre ses intérêts de classe. En ce sens, si, sous l’effet des luttes antiracistes, il n’existe plus aujourd’hui d’antisémitisme d’État, au sens d’une politique institutionnelle (même si les propos de Raymond Barre sur les « français innocents » ou l’affaire Goldman [1] ne sont pas si lointaines), l’antisémitisme reste aujourd’hui promu et diffusé par une fraction de la bourgeoisie dans une période de crise, et reste structurant dans la société française. C’est un élément du « roman national. » L’antisémitisme est aussi un outil de maintien de l’ordre néocolonial, qui n’a pas nécessairement besoin d’être endossé officiellement par l’État pour jouer son rôle : en Algérie coloniale, il était promu par le Parti Colonial Français pour désigner les Juifs et Juives comme boucs émissaires aux Musulmans et Musulmanes en lieu et place du pouvoir colonial, afin de se préserver de leur révolte. En témoignent les conférences antisémites de Drumont et consorts. Après les émeutes de 2005, de manière similaire, le pouvoir néocolonial a eu recours aux mêmes méthodes, en assurant la promotion de masse de l’antisémitisme à travers notamment Soral, Dieudonné... Hier comme aujourd’hui, les condamnations « officielles » de l’antisémitisme ne doivent pas nous tromper sur le rôle bien réel que joue cet antisémitisme dans le dispositif de maintien de l’ordre colonial.

Ce constat nous amène à affirmer qu’il ne sera pas possible de mettre en échec l’ordre néocolonial sans combattre aussi l’antisémitisme. Car ce dernier est utilisé comme hier pour préserver l’ordre raciste, bourgeois, et colonial. Il a des conséquences concrètes dramatiques pour la minorité nationale juive, qui subit de ce fait violences, agressions et isolement en étant désignée comme bouc émissaire de cet ordre inégalitaire. Nous sommes conscient-e-s que parmi les organisations qui soutiennent cet appel, certaines sont tombées à pieds joints dans le piège tendu. Mais nous pensons que cela ne doit pas nous amener à déserter un combat légitime, sans pour autant taire nos critiques à l’égard de certaines organisations qui y participent, comme lors de tout mouvement social. Nous invitons toutes les organisations qui se fixent pour objectif la défaite de l’ordre colonial et raciste à identifier ce dispositif pour ce qu’il est, et à le combattre avec détermination. Quant à nous, nous participerons à la Marche de la Dignité : pour signifier notre refus de tous les racismes et de toutes les oppressions, qui se soutiennent entre elles. Parce que nous pensons que la lutte contre l’antisémitisme est indissociable de la lutte contre le racisme.

Nous pensons que l’État ne nous défend pas et ne nous défendra jamais. En conséquence, nous voulons construire l’autodéfense juive antiraciste et révolutionnaire. Si nous y allons, ce ne sera pas pour être des « Juives et des Juifs de service » et nous irons donc en portant notre discours : l’antisémitisme est une forme de racisme brutale et centrale dans notre société et qu’il est impossible de le dissocier des autres formes de racisme et des autres oppressions. Nous disons aussi que ceux et celles qui considèrent cette oppression comme marginale ou secondaire se trompent. Nous irons en disant qu’il est impossible de détruire le racisme sans détruire toutes les oppressions, chose impossible sans combat pour l’unité de classe et la révolution sociale.

A l’heure où la parole raciste n’en finit plus de se banaliser, à l’heure où la police assassine en toute impunité quasi-systématiquement des prolétaires racisés, quelques mois après les attentats antisémites de la Porte de Vincennes et après les vagues islamophobes et antisémites qui les ont suivis, il nous semble nécessaire de créer les conditions d’un front uni antiraciste, sur une base de classe et révolutionnaire. Nous espérons que cette marche en sera l’un des jalons, comme le sont les luttes matérielles concrètes que mène notre classe, et en son sein l’ensemble des minorités racisées, contre l’ordre capitaliste, raciste, colonial et patriarcal. Nous entendons y contribuer par notre présence.

Nous voulons faire savoir que nous sommes des Juives et des Juifs progressistes, antiracistes et révolutionnaires. Nous voulons contribuer à construire un front commun antiraciste, dans lequel ni l’antisémitisme, ni la rromophobie, ni l’islamophobie, ni la négrophobie, ni le racisme anti-asiatique ne soient relégués au second plan. Nous voulons que cessent les crimes policiers racistes et nous pensons qu’un rapport de force doit être construit dans ce sens. Nous voulons donner à ce front commun un caractère de classe, parce que nous identifions la bourgeoisie, au côté de l’État, comme promoteur de l’antisémitisme et de toutes les autres formes que prend le système raciste. Nous invitons tou.te.s celles et ceux qui se reconnaissent dans nos valeurs et dans nos combats à rejoindre le cortège des Juives et Juives Révolutionnaires à la Marche de la Dignité le 31 octobre, à Barbès.

Si vous souhaitez nous rencontrer : nous organisons une réunion publique de présentation du groupe le 2 novembre au CICP, 21 ter rue Voltaire à 19h.

Notes

[1Pierre Goldman, Juif polonais et militant d’extrême gauche, accusé à tord de l’assassinat de deux pharmaciennes sur fond d’antisémitisme, assassiné par le commando fasciste « honneur de la police ».

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