Oaxaca 2006 : entretien avec L., activiste autonome

Dans cet entretien extrait du livre ¡ Duro Compañer@s ! Récits d’une insurrection mexicaine de Pauline Rosen-Cros, paru en 2010 aux éditions Tahin-Party, L. nous raconte ce qu’il a vécu pendant ces mois d’insurrection. Ce qui nous intéresse dans ses propos, ce n’est pas le récit d’une révolution exotique. C’est au contraire ce qui nous concerne directement, ce en quoi nous pouvons nous reconnaître, et ce qui pourra enrichir nos pratiques de lutte.

Oaxaca, 2006 : une grève de profs qui installent un campement dans le centre-ville, une attaque de la police contre ce campement, la population qui se solidarise et repousse l’attaque... C’est le point de départ d’une lutte qui dura presque six mois. Une lutte multiforme, contre un gouverneur haï, et contre tout un système social et économique invivable. Une lutte à laquelle prirent part des secteurs extrêmement variés de la population : indigènes et punks, femmes au foyer, profs, étudiant-es, pères de familles...

Les formes d’organisation et d’action aussi bien que les enjeux sont multiples. L’APPO, Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca, qui fédère le mouvement, se veut une organisation d’organisations, sur des bases autogestionnaires et assembléistes.

Des radios, et même une chaîne de télé, sont prises par les insurgé-es, et défendues avec rage (une attaque de flics contre la radio Universidad est repoussée après sept heures de combat).

La ville se couvre de barricades.

De la défense contre les raids meurtriers de pistoleros à l’apprentissage de la prise de décision collective, c’est toute la vie quotidienne qui est bouleversée.

Pour des militant-es autonomes, comment se fondre dans un tel mouvement ? Comment y participer, quelle place y prendre ?

Extrait :

D’abord, de par sa présence, une barricade impressionne. Certains disent qu’il y en a eu deux mille, d’autres disent quatre mille, d’autres cinq mille... En réalité il est très difficile de savoir combien il y en a eu. Mais ce que je peux t’assurer, c’est qu’il y en a eu dans tous les endroits de la ville, et de toutes les tailles. Il y en avait de très petites, avec cinq ou dix personnes, mais elles étaient là, sur le pied de guerre. Et puis il y avait des barricades impossibles à franchir. Celles qui ont été les mieux organisées, c’était surtout celles des avenues très importantes, celle de Brenamiel par exemple était bien organisée, c’est reconnu. Je ne parle pas que des jeunes, hein, quand je parle d’une barricade, je ne me réfère pas juste aux jeunes, ou aux hommes, je parle de celui ou celle qui est derrière les casseroles, à faire du café, je parle de celui ou celle qui est derrière une pierre, je parle de tous ceux et celles qui étaient attentifs à ce qui pouvait arriver. Et bien sûr, le ou la barrikader@, le ou la bazuker@, avait une importance cruciale, notamment dans les alertes, ou pour éloigner ceux qui arrivaient pour nous agresser. Le seul fait d’être présent sur une barricade est... C’est un espace de fluidité, de revendication d’une lutte, mais c’est aussi un lieu de vie. Des familles voisines depuis dix ou quinze ans, qui ne se parlaient jamais, se sont retrouvées à préparer un feu ou un café ensemble, à discuter, à prendre soin de la nuit. Je crois que ça a été un espace naturel de confluences et de lutte, de résistance. Il y a eu des grand-pères, des grand-mères, qui donnaient ce qu’ils pouvaient donner. Dans tous les quartiers, dans toutes les colonias, tous étaient énervés, tous en avaient marre : “Nous allons réussir à le mettre dehors, oui, on va gagner ! Ce que l’on fait est juste, on fait quelque chose de bien !”.

La barricade, ça va plus loin que le fait d’être un obstacle. C’est un espace où les gens se sont connus, croisés, où ils ont pleuré, où ils ont ri, où on s’est motivés, où on a cru, ensemble, à cette lutte. Moi, c’est là que j’ai senti ce que c’était de faire partie d’une barricade. Et en termes d’auto-défense, on peut dire qu’elles ont bien fonctionné. Pendant des mois, ils n’ont pas pu rentrer : ils se sont absentés, ils y réfléchissaient à deux fois avant de s’approcher d’une barricade, ils réfléchissaient bien. S’il y a eu des morts et des barricades, c’est aussi que nous étions tous disposés à cela. Ils avaient des balles, des armes, et nous on avait nos bâtons, nos pierres.

Une barricade qui a été très importante, et où il y a eu beaucoup de participation, c’était celle du Canal 9, avant qu’ils ne détruisent les antennes. Celle de Símbolos Patrios également, qui bouchait une très grande avenue menant à l’aéroport. Il y a eu aussi des barricades qui n’ont pas été permanentes, mais qui ont été des pièces clés. À chaque fois qu’il y avait une agression, on les mettait en place, par exemple à la station essence de l’avenue Juárez. Là, on a empêché un bon nombre de convois d’arriver au centre ville pour agresser je ne sais quelle autre barricade. À chaque fois qu’ils frappaient, on allait barricader ce croisement, on savait que c’était un passage obligé pour les convois. Il y avait aussi celle du Periférico, une avenue très grande, vers le Ministère des finances. Celles-ci ont été les premières, mais il y en a eu partout : à San Martín [quartier de ce qu’on appelle la périphérie du centre], à l’Infonavit [équivalent des quartiers HLM], à la Reforma [quartier plus riche], dans le centre aussi.

De toute façon, elles ont toutes eu un rôle primordial pour cette guerre. Quelque chose est né là-bas, un espoir. [...] Quand la PFP [Police fédérale préventive] est entrée dans la ville le 29 octobre, elle a avancé barricade après barricade, et la résistance a commencé à se mettre en place. La première qu’ils ont traversée malgré la résistance fut celle de Brenamiel. Il a fallu qu’il y ait un mort pour qu’ils y arrivent. Quand on est sortis de la Okupa, cette nuit-là, et qu’on est arrivés à Cinco Señores, on s’est dit que ce carrefour était très important et que la PFP allait entrer aussi par là. À ce moment-là, le seul endroit qui était à nous, le seul bastion de l’APPO, c’était la Cité Universitaire. Tout le monde appelait à un repli stratégique dans l’université, tout le campement du zócalo s’est déplacé vers la fac. On a donc pensé qu’il fallait une barricade à ce carrefour (qui menait directement au campus), pour ne pas finir coincés comme dans une souricière. Une fois arrivés à l’université, on a pris une garde dont personne ne voulait, à savoir celle de la rue de l’Université – tout le monde préférait garder la radio. Vers sept heures du matin, on a commencé à mettre en place cette barricade qui fut si importante.

Cinco Señores, ce sont cinq avenues qui se rejoignent, c’est énorme, c’est un des carrefours les plus grands de la ville. On n’a pas consulté l’université, c’était logique qu’il fallait protéger l’endroit, sinon ils allaient pouvoir entrer là comme dans un moulin. Avec les gens de la Okupa essentiellement, on a fermé le carrefour à l’aide de dix-huit bus et un poids lourd. Voilà, la ville était coupée en deux avec cette barricade. Nous sommes ensuite allés fermer l’autre côté qui était à découvert, le côté du centre commercial. Au fur et à mesure, on a vu arriver à Cinco Señores des bandes de jeunes qui travaillaient dans le coin, qui ont commencé à s’organiser, à vouloir faire partie de tout ça, et nous nous sommes alors concentrés sur la barricade du centre commercial. Cette autre barricade a été très symbolique, parce qu’en plus de la fermer avec des voitures et des bus, on l’a renforcée avec tous les caddies du supermarché. On a passé la journée à emboîter les caddies, rangée après rangée. Peu à peu, on s’est organisés, pour voir comment on allait y vivre, comment on allait se répartir les tâches, parce que cette barricade-là a été permanente. Au bout d’une semaine, on s’est rendu compte que la barricade de Cinco Señores allait être très problématique.

L’intégralité de l’entretien est à lire sur infokiosques.net. Une version brochure/PDF est disponible au format cahier imprimable/photocopiable et au format page par page.

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