Quand pour mettre les familles à la rue police, mairie et préfecture sont solidaires

Récit de l’expulsion du bidonville de l’avenue de Stalingrad, Saint-Denis (jeudi 5 janvier 2017).

Jeudi 5 janvier 2017, 9h45. Enseignantes de l’éducation nationale en antennes scolaires mobiles, nous venons faire classe sur le bidonville situé au 41 avenue de Stalingrad à Saint-Denis. 13 camions de CRS sont sur place, depuis 8h nous dit-on. Ils sont dehors, équipés, matraque et flashball en évidence, police et préfecture à leurs côtés. Un monsieur de la préfecture en cravate et lunettes de soleil rigole franchement, il n’arrêtera pas de la matinée.

Il ne reste que trois familles dont deux qui, sur le départ, finissent de charger leurs affaires dans un camion. La pelleteuse démolit déjà les baraques. La troisième, une mère de famille en panique au milieu de ses enfants et bagages parce qu’elle ne sait pas où aller, demande où est l’hôtel qu’ADOMA (société chargée d’effectuer le diagnostic social avant l’expulsion) lui a promis la semaine précédente : personne ne s’approche ni ne répond.

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Nous nous dirigeons vers les CRS afin de trouver une réponse, la personne de la préfecture chargée des relogements est bien avec eux, liste des personnes devant être relogées en main. Bien qu’équipée de bottes et de sur-bottes en plastique, elle n’a pas pris la peine de parcourir les 5 mètres de pelouse qui la séparent de la famille pour lui parler. La mère inquiète fait pourtant partie de la trentaine de personnes (sur 300) qui ont droit à un hébergement. Devant la mère et les 7 enfants, la personne de la préfecture (qui a refusé de donner son nom) tient tout de même à vérifier une à une les cartes d’identité des 9 membres de la famille « On ne sait jamais, des fois ils prennent d’autres enfants à la place. » chuchote-t-elle à sa collègue... Problème suivant : le père est absent. Parti du bidonville le matin, il est en route pour rejoindre sa famille mais « Les logements sont pour les personnes présentes au moment de l’expulsion, si le père n’est pas là il n’y aura pas d’hébergement. On a réservé pour 9, pas pour 8, c’est n’importe quoi ! », elle ajoute : « C’est toujours pareil avec eux, on leur réquisitionne des places en urgence, il n’y vont pas et nous on paye pour rien. Les logements restent vides alors que d’autres auraient pu en profiter ». Outre le fait qu’elle n’ait pas donné d’elle même l’adresse de l’hébergement à la famille, rien n’était prévu par la préfecture pour le transport de la famille et ses bagages jusqu’à la résidence située à Argenteuil... quelle famille peut déménager en prenant les transports en commun ? En attendant que nous puissions l’aider à s’y rendre, la famille est venue se mettre au chaud dans l’un de nos camions.

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Je m’interroge devant la personne de la préfecture : comment se fait-il que la liste des personnes ayant droit à un relogement soit si courte ? La réponse est simple, seules les personnes vulnérables (i.e. ayant des enfants en bas âge ou très âgées) y ont droit, et il fallait aussi être présent au moment du passage d’ADOMA sur le bidonville la semaine précédente. Tant pis pour ceux qui n’étaient pas chez eux ! Je lui demande tout de même si par ces températures en dessous de zéro, tout le monde n’est pas vulnérable dehors. Gêne - elle même a visiblement très froid, elle vient de conseiller à sa collègue d’aller se mettre au chaud - mais réponse : « C’est mieux que rien, il n’y a pas de place pour tout le monde. Vous savez c’est dur pour nous aussi de faire une hiérarchie dans la misère ». Son jugement est pris depuis un moment de toute façon, les personnes d’ADOMA ont été mal accueillies sur le terrain lorsqu’elles sont passées pendant les vacances de Noël annoncer l’expulsion et diagnostiquer les familles : « C’est qu’elles ne veulent pas vraiment de logement ». Le témoignage d’une médiatrice de l’ASET 93, rom roumaine qui a vécu cela, a heureusement pu lui faire comprendre que personne n’aime vivre dans cette misère.

Ce sont aussi les personnes d’ADOMA qui lui ont raconté que nous avons été mal accueillies par les personnes sur le terrain, que les familles ne voulaient pas coopérer pour inscrire leurs enfants à l’école. Bizarre, car nous avons été bien reçues ! La preuve de ce qu’elle avance ? Depuis septembre aucun enfant n’a été inscrit à l’école ordinaire. Pourtant les enfants étaient très assidus dans nos classes et les dossiers ont bien été préparés par les parents, demandeurs d’une scolarité classique pour leurs enfants, avec l’aide des médiateurs de l’ASET 93, notre partenaire privilégié. Mais malgré nos sollicitations la mairie bloque les inscriptions depuis début novembre : après plusieurs semaines de relances les deux premières élèves (sur 7 dossiers déposés) ont enfin été inscrites hier...

Aude Jolivel
Enseignante de l’éducation nationale en antenne scolaire mobile, niveau collège

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