Du MLAC au collectif Tenon : « À un moment on s’est dit qu’on allait devoir se remettre à faire des avortements vu comment la situation se dégrade »

Une militante du MLAC, membre du collectif Tenon témoigne de son engagement actuel autour de la question de l’avortement.
Le MLAC (Mouvement pour la Libération de l’Avortement et de la Contraception) a été fondé en 1973, sous l’impulsion de syndicats, associations diverses, partis de gauche pour défendre les questions liées à l’avortement.
Le centre IVG de Tenon avait fermé en novembre 2009. Il a réouvert en septembre 2011. Depuis sa réouverture, une association ultra-catholique, SOS Tout-Petits, y organise un samedi par mois des séances de prière de rue.

Vous pouvez me raconter votre expérience au collectif Tenon ?

Je ne vais plus aux réunions du collectif Tenon, j’ai arrêté quelque temps après la réouverture du Centre IVG parce que je n’étais plus vraiment en accord avec les actions qui ont été décidées alors, en particulier de manifester systématiquement contre les intégristes de SOS-ToutPetits. La présence massive des flics, la venue de tous ces militants qu’on n’avait jamais vus aux réunions du Collectif, avec leurs drapeaux, rêvant d’en découdre... non, ça ne me disait pas trop. Mais avant ça, pendant les deux ans de lutte, il y a eu beaucoup de rassemblements, de pique-niques dans le square, de discussions publiques pour informer les gens. J’ai admiré la façon dont le petit groupe de militantes les plus actives, particulièrement Josée et Jeanine, ont su à la fois organiser les actions et mener les négociations avec l’administration ou d’autres personnes d’influence.

Vous auriez pensé à quoi pour poursuivre quelque chose autour du centre IVG ?

Déjà il faut dire que même si le centre IVG a réouvert, ce n’est pas tout à fait ce qu’on attendait ou ce qu’on pourrait attendre pour un centre IVG. Pour commencer, les aspirations sont faites dans le service de chirurgie ambulatoire, par des médecins qui ne connaissent pas les patientes. Ensuite, il n’y a pas vraiment de secrétariat, ce sont les infirmières qui s’en occupent. A ce sujet on a écrit un papier à l’intention de l’hôpital pour dire ce qu’on voulait vraiment pour le centre IVG. Dedans il y avait différentes choses, comme par exemple : un personnel suffisant et volontaire, une information claire et juste sur les méthodes pour permettre un choix éclairé, et surtout le choix de l’anesthésie (l’anesthésie locale n’est pas proposée).
Dans le Collectif, j’aurais voulu qu’on s’oriente plus sur de l’information à propos de la contraception, et puis sur la connaissance par les femmes de leurs corps. Pour la dernière discussion au « Lieu-dit », le 29 janvier, on avait fait des panneaux d’information avec les anciennes du Mlac. Mais pour l’instant ça en est resté là.

Vous pouvez nous parler du Mlac ?

Dans le Mlac où j’étais, c’est-à-dire d’abord dans le 19e puis surtout dans le 20e arrondissement, on ne faisait pas que des avortements, mais aussi ce qu’on appelait des consultations collectives, où on apprenait à s’examiner, à diagnostiquer tel ou tel problème gynécologique, à poser des stérilets... Pour les avortements on ne faisait pas vraiment de publicité parce que c’était illégal comme pratique mais cependant on affichait ou on diffusait les heures et lieux de nos permanences. On était un groupe de femmes (non mixte), qui se réunissait au début dans un squat près de la Place des Fêtes. Dans ce squat, qui s’appelait le 46 (rue du Pré-St-Gervais), il n’y avait pas que nous : il y avait une "boutique de droit", c’est-à-dire des consultations juridiques collectives, et aussi des gens qui faisaient de la musique et nous faisaient chanter... J’ai même appris à jouer de l’accordéon ! Il y avait une copine qui faisait une cantine tous les midis. Il y avait aussi un groupe d’actions pour les prisonniers.

Avant ça, on avait pratiqué des avortements de 1973 à 1975-1976. Mais comme la loi Veil tardait à être appliquée, on a repris en 1977, après le procès d’Aix, jusque dans les années 1980. C’était aussi pour l’exemplarité, on pensait qu’on le faisait mieux que les médecins.
Nous étions surtout des militantes, on aurait voulu que les femmes qui venaient se faire avorter restent avec nous et se mettent à faire des avortements. C’est arrivé quelque fois mais pas si souvent qu’on l’espérait.

Les avortements ça se passait comment ?

On essayait de faire en sorte qu’il n’y ait pas de spécialisation (d’un côté celles qui faisaient l’avortement et de l’autre celles pour "tenir la main"). Chaque fois, il y avait quelqu’un qui apprenait quelque chose, puisque c’était ainsi que la pratique s’était transmise depuis le début. Les avortements avaient lieu dans les appartements des femmes ou des militantes. La méthode Karman c’est quelque chose de simple, comportant très peu de risques, ce qui veut dire que si on utilise une anesthésie locale il n’y a aucune nécessité d’être à l’hôpital.
J’ai cherché des informations sur l’inventeur de la méthode, Harvey Karman, mais il n’y a presque rien sur internet : il a inventé la canule souple et l’aspiration douce ; il pensait que c’était aux femmes de le faire, voire même d’aspirer leur règles si elles ont un doute, comme ça, chez soi, entre copines.

Il y a des services qui sont bien, avec des gens formidables, mais ils manquent de plus en plus de moyens. Aux Bluets, par exemple, ils sont un peu dans le collimateur parce que la tarification rend le service non rentable. C’est une lutte externe, pour les budgets, et interne aussi, pour que tout le personnel se comporte bien avec les femmes qui viennent avorter.
Par ailleurs, il y a des débats sur les différentes techniques, mais je pense que le problème principal c’est l’accompagnement, ne pas laisser les femmes seules. Pour l’accouchement c’est pareil. Je suis devenue sage-femme après le Mlac, on était quelques-unes à vouloir faire ça... Et bien même pour l’accouchement on a l’impression que c’est le règne des technocrates.
À un moment on s’est dit, un peu sur le mode de la blague, qu’on allait devoir se remettre à faire des avortements vu comment la situation se dégrade ! Espérons qu’on ne devra pas en arriver là.
Tout de même, quand on a montré la valise lors de la réunion publique de janvier dernier, ça a fait sensation, les choses devenaient ainsi plus concrètes.

P.-S.

Première publication en octobre 2012 sur Paris20

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