Manif du 15 septembre : chagrins croisés

Récit personnel de la manif du 15 septembre 2016

Aujourd’hui j’ai été au bord des larmes. Plusieurs choses dans ma vie pourraient en être la cause, mais c’est en arrivant à la manif du 15 septembre contre la loi « travail » que ça s’est produit.

J’avais eu ces derniers jours les informations syndicales sur l’organisation de la manif. Les « autorités » nous invitaient manifestement à être sages, calmes, peu nombreux et dociles. Toutes les stations de métro le long du parcours allaient être fermées, la seule entrée possible de la manif devait être place de la Bastille. Ce qui est complètement con. Si la préfecture de police autorise une manif, puisque c’est sa prérogative, elle s’engage en contrepartie à en sécuriser tout le parcours, et on devrait pouvoir entrer dans le cortège tout du long. Surtout que le parcours c’était Bastille-République par Beaumarchais, pas non plus le marathon de Paris…

Et de plus, fouilles. C’est assez récent. Je n’ai jamais connu, en quasiment 20 ans de manifs, de fouilles systématiques à l’entrée des manifs avant cette mobilisation contre la loi « travail ». Les attentats récents ne sont bien sûr qu’un mauvais prétexte à tout ce cirque. Le but ultime est de faire goûter aux « citoyens » leur servitude et leur impuissance, et de les décourager de revenir. Car évidemment, les « citoyens » les plus remontés et aux moyens d’action les plus violents savent venir plus tôt, passer par le seul endroit non fouillé, et être présents pour ca(re)sser quelques vitrines.

Donc, je sors du métro à quai de la Rapée, je remonte le port de l’Arsenal avec le souvenir d’une manif manège finie au mojito un certain 23 juin (il vaut mieux en rire). J’arrive à l’imposant cordon de véhicules d’anti-émeutes, et je me dis « ah ben ça donne envie de venir manifester tiens ! » Je m’approche sur le trottoir du cordon, j’ouvre docilement mon sac à dos, je retire même le premier truc pour montrer ce qu’il y a en dessous. Je vois que le mec voudrait que j’ouvre l’autre poche de mon sac à dos, mais je lui ouvre à la place ma sacoche, où se trouvent des cours de droit du travail, ironie du sort. J’hésite à lui faire la blague sur le fait que ça sera bientôt interdit, mais j’évite, j’ai quand même envie d’atteindre le saint des saints, malgré tout, pour voir mes potes et ma famille. Le mec regarde, oublie la deuxième poche de mon sac à dos (où j’aurais très bien pu avoir un flingue), et me dit « c’est bon vous pouvez y aller. » Gentil.

Et là, j’ai failli lui dire merci. Je me suis retenu in extremis, j’ai fait un signe de tête et je suis passé. J’ai fait cinq mètres, et j’ai failli m’effondrer en sanglots. J’ai failli remercier un flic de m’avoir fouillé ! Bordel, mais non ! On en est venu à s’habituer tellement, à s’insensibiliser, à se mithridatiser, que ce poison ne nous fait plus rien, ou si peu. On finit par le tolérer, en tout cas on en tolère des doses bien plus hautes qu’on devrait pour notre propre santé mentale et démocratique.

Voir que le cortège n’avait pas encore totalement quitté la Bastille, à 15h30, m’a vite un peu réchauffé le cœur. Ce n’était pas une grosse manif, mais pas une ridicule non plus. Je remonte le cortège presque intégralement. Je prends des tracts révolutionnaires, des tracts pour 2017, des tracts contre les chiens de garde médiatiques. Je prends toujours un peu de tout pour tâter le pouls.

La CGT a fait le boulot, plutôt pas mal. J’arrive près de République, déjà la fin du parcours. Le cortège est bloqué, on voit des nuages familiers au loin. J’estime le cortège à 25 000 personnes, soit 10 000 selon la police et 50 000 selon les organisateurs. Quelques traces de bris de vitres d’abribus, mais JC Decaux est intelligent, même mort, il fait protéger par la mairie les vitres publicitaires de ses abribus, avec des grandes plaques de bois. Alors des gens cassent les autres vitres. Pourquoi pas. Peu de banques sur le parcours. Quelques feux de palettes ou de poubelles. Le cortège de tête était assez nombreux d’après ce qu’on m’en a dit, mais n’a pas eu beaucoup à se mettre sous la dent.

Le cortège repart. Nous pénétrons la place de la République, et je dis prophétiquement à quelques proches que la place sera une nasse gazée à mort dans une demi-heure. À cette heure, les cortèges CGT ne sont pas encore parvenus sur la place, les cortèges de devant se dispersent tranquillement dans le boulevard Voltaire. Un certain nombre de gens errent sans but sur la place, dont je fais partie. Attendant que ça se passe. Car tout le monde sait que ça va se passer.

Et ça se passe. Le cortège de tête fait péter ses bombes artisanales, dont il a apparemment refait un stock pendant l’été. Elles pètent devant l’entrée de la rue du Temple. Tout le monde peut en témoigner. C’est donc le moment opportun choisi par la police socialiste pour balancer des douzaines de grenades lacrymos absolument n’importe comment sur toute la place. Notamment devant le Holiday Inn où des gens étaient paisiblement debout tranquilles. Mouvement de foule, pleurs, on essaye de dire aux gens de ne pas courir, de se diriger vers les sorties, avenue de la République et boulevard Voltaire. Sauf que les flics sont là pour faire un sale boulot. Ils sont là pour faire passer le goût du pain aux présents, pour leur faire bien comprendre que celle-là, c’est la dernière, que la loi elle est passée, que déjà ils sont bien gentils de nous la laisser faire, mais qu’après c’est terminé, ils ont des burkinis à aller contrôler.

Donc ils ferment et ne laissent qu’un tout petit goulot d’étranglement, absolument pas règlementaire si on compare aux normes d’évacuation incendie, pour faire évacuer des centaines de personnes. Tensions. Je sors, j’ai un train à prendre, pas envie de me faire nasser, pas envie de goûter plus que cet avant-goût cette petite lacrymo, dont ils ont eux aussi refait leur stock, on dirait.

Oui mais pourquoi « chagrins croisés » ? T’es le seul à avoir pleuré pour l’instant ? On y vient. En sortant avenue de la République, le passage obligé pour récupérer tous ses proches et faire le premier bilan à chaud, c’est une bière au Toucan, quartier général de la rébellion « républicaine ». Pinte bien méritée, donc, enfin méritée ou pas j’en sais rien, mais pinte quand même.

Une colonne de CRS à casque jaune impressionnante suit un CRS à casque bleu comme des vilains petits canards leur maman en direction de la place. Comme il se doit, on leur chante la marche impériale de la Guerre des étoiles (oui, je suis un peu vieux jeu, je dis pas Star Wars, enfin pas toujours). Et là, l’un d’entre eux enlève son casque, se fait distancer, s’agrippe à un poteau. Quelques collègues l’attendent. Il titube, et s’écroule. Il a l’air un peu âgé, la cinquantaine, alors entre nous on blague sur l’âge de la retraite, sur les cadences infernales, la durée du travail, la pénibilité. L’ironie est palpable.

Mais le malaise de ses collègues suit de près le malaise de celui qui est tombé. Ils accourent. Le mec a l’air dans un état grave. Aussitôt quelques manifestant-e-s infirmier-e-s et médecin-e-s viennent proposer leur assistance, ils peuvent pas faire autrement, c’est dans le serment d’Hippocrate. Leur aide est acceptée, d’autant mieux que les pompiers n’arrivent pas. Ben oui, bande de gros bêtas, quand on boucle intégralement un quartier comme si c’était la 8e guerre mondiale, les pompiers ont du mal à se faufiler !

On comprend vite que le mec est en train de claquer, ou pas loin. Du coup, même si des tas de slogans nous viennent à l’esprit, on évite de les lancer, car on sent les keufs présents bien sur les nerfs. Ils font n’importe quoi, bouclent la rue, puis la bouclent dans l’autre sens, puis la débouclent pour laisser entrer, enfin, le camion de pompiers. Puis arrivent un 2e, un 3e, un 4e camion de pompiers. Ah y en avait pas autant pour Rémi Fraisse je pense… Puis une ambulance du Samu. Ils ont l’air désorientés, comme des fourmis quand on piétine leur trace. Le camion de pompiers qui le prend en charge a du mal à manœuvrer pour ressortir avec tout ce foutoir. Les visages sont sombres.

Le voilà, leur chagrin. Et là, impossible de le partager. J’ai beau essayer, rien. Le type a fait un AVC, s’est-il avéré. Ce mec-là est sûrement un chic papa de trois beaux enfants, vice-président de son asso de pétanque et il a sûrement toujours la blague pour rire après le digeo à Noël. Un héros quoi. Un héros qui deux minutes avant arrosait jeunes, vieux, femmes, hommes, enfants, veaux, vaches, cochons, couvée de monceaux de lacrymo. Ils vont essayer de nous mettre son sort sur le dos, mais nous étions tous là pour témoigner qu’il n’a pris aucun coup, aucun projectile. Il a peut-être respiré trop de lacrymo. Que ses ayant-droit fassent un procès à ses collègues dans ce cas. Il est juste mort en faisant son boulot. Le problème c’est que c’est un sale boulot. Il est mort, ou en tout cas s’est écroulé, en défendant l’accumulation du capital. En défendant l’ordre des patrons. Comment avoir de la compassion ?

Il y a leur chagrin et le nôtre. Le nôtre nous donne au choix de la rage ou de la résignation. Le leur va sans doute les rendre encore plus hargneux pour nous empêcher d’exercer nos droits légitimes la prochaine fois. Mais aussi peut-être que quelques uns vont avoir peur. Se dire enfin qu’ils font un métier de merde, un métier ingrat, qu’en protégeant la loi « travail » ils niquent les conditions de travail, la durée de travail, la rémunération, de leurs frères et sœurs, de leurs fils et filles. Peut-être que si celui d’aujourd’hui est mort, d’autres ayant la cinquantaine vont se dire : « I’m too old for this shit ». Oui, vous êtes trop vieux pour cette merde. Même à 20 ans vous l’êtes. Choisissez votre camp, et subissez-en les conséquences. C’est ce que nous essayons de faire de notre côté.

Voir aussi :

la Nuit Debout du 47 mars
la manif du 1er mai

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