Logement : les nouvelles prisons de la précarité

L’approche de la trêve hivernale et les annonces gouvernementales au cours des dernières semaines nous ont inspiré quelques réflexions sur la question du logement. Comme souvent, les mesures promises par les dirigeants, sous couvert de résoudre un problème, risquent bien d’enfermer durablement les plus mal-logés dans la précarité.

« L’hiver sera rude, ils s’ront moins nombreux en avril
Et puis de toute façon, depuis quand les gouvernements s’occupent-ils des gens qui meurent ?
C’est pas l’heure, non ! L’heure est au redressement de leur France
Même le ventre vide, il faut que tu y penses ! »

NTM, Odeur de souffre

Loger à tout prix ?

Il y a quelques semaines, Emmanuel Macron a proposé, pour faire face aux problèmes de logement en France d’« assouplir les normes sociales et environnementales » en matière de construction immobilière. Pour le dire plus simplement, les permis de construire seront accordés plus facilement et plus rapidement. L’objectif affiché est de permettre aux constructeurs d’« enfin » pouvoir construire des logements, qui pourront notamment servir aux plus précaires, ainsi qu’aux étudiants et aux jeunes actifs. L’idée sous-jacente est que pour faire face à la « crise du logement » dont sont victimes les plus pauvres, il faut construire, vite et mal. Cette proposition s’annonce, si elle est appliquée, comme un drame social et humain. Selon la fondation Abbé Pierre, la France ne souffre pas vraiment d’un manque de logements mais est plutôt victime de « mal-logement » : ce terme désigne les logements considérés comme inadaptés, insalubres ou trop petits. Au total ce sont près de 150.000 personnes qui vivent dans la rue en France (dont des enfants) et 3,8 millions qui sont mal-logées [1]. Et la situation ne fait qu’empirer depuis des années, voire des décennies.

Pour expliquer ce phénomène, on peut mettre en avant plusieurs raisons. Tout d’abord, la grande pauvreté étant repartie à la hausse ces dernières années, de nombreux foyers n’ont pas les moyens financiers pour payer le loyer qui correspond à un logement satisfaisant. Ils sont alors obligés de se rabattre sur des logements de moindre qualité, plus petits ou excentrés. Si les familles nombreuses ou les familles monoparentales sont les plus touchées par ce phénomène, ce dernier s’étend bien au-delà de ces deux catégories. De plus, une part importante des logements sont vides, (environ 100 000 à Paris, soit près de 15 % du parc immobilier) ou proposés à la location en Airbnb, ce qui exclut du marché du logement classique beaucoup de biens immobiliers. Les hésitations et les timides tentatives de l’État ou de la mairie de Paris n’ont toujours pas permis de mettre un frein à cet assèchement de l’offre immobilière au profit du porte-feuilles des multi-propriétaires. Enfin, on observe un vieillissement d’une partie du parc immobilier parisien – et francilien – en grande partie issu des années 1950-1970 et un manque de nouvelles constructions, la promesse de 150.000 logements sociaux fait lors du vote de la loi ALUR, en 2014, n’ayant pas été tenue.

La précarité en marche

L’assouplissement des normes va favoriser la construction d’habitations de mauvaise facture alors qu’il faudrait un parc immobilier de qualité, susceptible de permettre une intégration sociale. On remarquera que le raisonnement, en ce qui concerne le manque de logement, est le même que celui qui s’applique au chômage : s’il n’y a pas assez de logements disponibles ou trop de chômeurs, ce n’est jamais la faute des propriétaires ou des patrons, mais toujours celle des normes trop contraignantes ou d’un code du travail trop complexe. La solution est évidente : il faut simplifier tout ça. Les ménages modestes se contenteront bien d’un appartement mal isolé ou très bruyants, de la même manière que les travailleur.se.s pauvres seront bien obligé.e.s d’accepter un enchaînement de petits boulots ingrats pour gagner de quoi manger à la fin du mois. C’est donc ça la « société à deux vitesses ».

Dans ces logements « pour pauvres », on va retrouver un certain nombre de caractéristiques qui vont finir d’enfermer dans la précarité bon nombre d’individus et de familles. Les terrains choisis sont peu chers, car le plus souvent excentrés et mal desservis (à quand des logements sociaux dans le XVIe arrondissement de Paris ?), ce qui freine l’accès aux services publics et au marché du travail. Le regroupement de populations précarisées sur le même espace constitue un facteur de marginalisation : puisque les personnes rassemblées au sein du même espace ont tendance à se voir et à être vues – en particulier par l’État – comme n’étant pas dignes d’intérêt, le quartier va se refermer sur lui-même. Les seuls contacts qu’il peut continuer à entretenir avec l’extérieur se feront par l’intermédiaire des flics (violents et racistes) et des journalistes (à l’affût du moindre fait divers). Pour les habitant.e.s, il est alors bien difficile de se défaire de cet effet de lieu [2] qui les confine, matériellement et symboliquement, dans un espace en marge. Quand les normes de construction sont laxistes, on assiste généralement à un usage de matériaux de mauvaise qualité, voire dangereux, et à une dégradation rapide des bâtiments, rendant les risques d’insalubrité et d’exposition aux maladies plus élevés. Les faibles loyers ainsi que les faibles ressources fiscales n’incitent guère les bailleurs privés et les communes à rénover les bâtiments et à investir en équipements, rendant la situation invivable, au sens propre, sur le long terme.

Les années 1970 nous ont prouvé que cette politique de construire pour des populations considérées comme pauvres, des logements spécifiques et sous-équipés, était socialement, humainement et économiquement une catastrophe, à l’image des cités d’urgence puis de transit [3] . Durant des décennies, ces espaces de relégation ont maintenu des milliers de familles dans la grande pauvreté. L’annonce d’Emmanuel Macron ne modifie donc pas radicalement la donne ; mais elle entérine et légitime un état de fait, faisant rentrer dans le droit et dans les esprits que les pauvres ne méritent pas mieux que des logements de mauvaise qualité.

L’institutionnalisation des bidonvilles en hauteur

Derrière ces politiques, ce sont des vies qui sont gâchées. Les parents se retrouvent exclu.e.s du monde du travail et marginalisés socialement notamment les populations immigrées, – et il y a de fortes chances qu’il en aille de même pour les enfants. Au lieu de s’en prendre aux vraies raisons du mal-logement, que sont une précarisation accrue des classes populaires et le phénomène des logements vides ou destinés au tourisme, le gouvernement a choisi d’adopter une solution qui est bien en conformité avec le reste de sa politique. Aux patrons les cadeaux fiscaux et un droit du travail à leur convenance ; aux pauvres des logements de mauvaise qualité ; le tout parsemé d’une bonne dose d’auto-satisfaction pour faire passer la pilule. Ce sont bien des « bidonvilles en hauteur » qui se préparent avec cette nouvelle politique et non pas une politique de logement intégratrice. Les mal-logés continueront à être mal-logé, mais cette fois ci grâce à Macron.

Face à cela nous estimons que les propositions soutenues par le DAL depuis les années 1990 sont à appliquer en urgence, c’est-à-dire la réquisition des logements vides et l’interdiction d’expulsion sans relogement adapté.

Le SIAMO (Sorbonne Intervention Antifasciste Militante Organisée)

Notes

[1Les chiffres de la fondation Abbé Pierre

[2Voir Pierre Bourdieu, La Misère du monde (1993). L’idée est que la société est non seulement hiérarchisée socialement – verticalement – mais aussi spatialement : certains territoires sont dominants par rapport à d’autres et il est extrêmement difficile pour ces derniers de bouleverser la hiérarchie.

[3En 1954, suite à l’appel de l’abbé Pierre, une des solutions proposées par l’État pour reloger des familles à la rue ou en situation de très grande précarité fut le recours aux cités d’urgence. Construites à la va-vite, avec des matériaux de très mauvaise facture, sur des terrains éloignés de tout, elles devinrent rapidement de nouveaux bidonvilles. Dans les années 1970, en attendant la construction de HLM, certaines familles furent logées dans des cités de transit. Ces cités n’avaient de transit que le nom puisque plusieurs milliers de personnes ont été obligées d’y rester beaucoup plus longtemps que prévu. Sur ce sujet, on peut lire le magnifique livre de Jean-François Laé et de Numa Murard, L’Argent des pauvres. La vie quotidienne en cité de transit (1985).

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