Jeunesse et loi travaille

Analyse sur la place des jeunes dans le mouvement en cours et dans la société en général.

Ayant reçu quelques questions quant au mouvement en cours d’un groupe brésilien sur notre page facebook Mouvement anti-loi travail, nous avons choisi de faire part à tous et toutes des ces analyses sur le mouvement en cours :

1) Dans les grandes lignes, quelles sont les attaques que cette loi représente pour la jeunesse et pour les ouvriers français ?

Pour nous, cela représente une tentative de basculer vers le « modèle » allemand qui domine en Europe : une baisse considérable des salaires, aucune sécurité pour les travailleurs : ils/elles peuvent être viré-e-s plus facilement, mais il s’agit aussi de l’individualisation du rapport au travail : la loi ne sera plus la même pour tous, mais elle sera différente pour chacun selon son entreprise ; ce qui veut dire aussi que nous ne pourrons plus lutter en tant que classe, mais seulement en tant qu’individus.
Ces conditions existent malheureusement déjà pour une partie du prolétariat français : avec cette loi, l’État vient donc la légaliser et la généraliser à tous les travailleurs.
Cela s’inscrit dans la restructuration générale du capitalisme, et toute l’Europe l’a déjà subie : en Angleterre avec Thatcher et Blair, en Allemagne avec Schröder (réformes Hartz, années 2000), et en Europe du Sud plus récemment autour de 2010 : Grèce, Espagne, Portugal, Italie (Job Act, 2015). Pourquoi n’est-elle pas arrivée plus tôt en France ? Parce qu’il y a eu de multiples mouvements sociaux contre les réformes libérales : 1995, 2003, 2006, 2010, et maintenant 2016 !

2) On a vu que les ouvriers ont bloqué par la grève des raffineries, des transports publics et même les journaux de la presse bourgeoise, en même temps que la jeunesse résiste à la répression des CRS. Quelle est l’articulation entre la lutte de la jeunesse et la lutte des ouvriers ?

La jeunesse est en effet nombreuse en tête de cortège des manifestations, et a montré sa colère à travers la destruction des symboles du capitalisme comme les banques, les magasins de luxe et lors des affrontement avec la police. Le fait que tant de gens rejoignent le devant de la manifestation, et qu’ils s’affichent sans parti ni syndicat, mais de façon autonome, est un phénomène nouveau. Des milliers de jeunes et de moins jeunes se retrouvent à cet endroit, s’affrontent avec la police et ont même adapté des techniques de contre-répression : il y a une équipe de « street medic » qui est mobile pour secourir les blessés, ne pas les laisser isolés, un collectif de défense juridique, « Defcol », qui assure une aide pour le suivi juridique des personnes arrêtées en manif.
Ce phénomène est le plus médiatisé, mais ne rend pas compte de l’ensemble de la manifestation, car si les jeunes y sont quelques milliers, les travailleurs représentent des dizaines de milliers de personnes dans ces manifestations. Eux aussi sont combatifs, eux aussi sont très énervés. Cela faisait six ans que la France n’avait pas connu de mouvement social, et pendant ces six ans, la répression patronale aussi bien qu’étatique a été très dure : de nombreuses lois sont passées pour libéraliser l’économie et pour durcir le droit contre les pauvres comme avec l’état d’urgence par exemple.
La lutte de la jeunesse qui s’exprime dans la rue s’inscrit autant dans la lutte des classes que la lutte des ouvriers. Les jeunes sont aujourd’hui dans une situation particulière : ils sont beaucoup plus touchés par la pauvreté et par la précarité sociale, car ils subissent plus le chômage que les jeunes des générations précédentes, et que les travailleurs plus âgés aujourd’hui. Leurs conditions d’embauche sont précaires (CDD, intérim, alternance...) quand les autres travailleurs ont des emplois fixes (CDI, contrat a durée indéterminée).

Cette jeunesse, qui voit ses conditions matérielles se dégrader, a aussi vu ses conditions de lutte se durcir profondément. Pour ma part, je suis rentrée au lycée en 2004, et nous avons mené de nombreuses luttes : contre la réforme scolaire (2005), contre le CPE [1] (2006), pour la régularisation de camarades sans papiers (2007). Je suis sortie du lycée, en 2007, et quand j’y suis retournée en 2008 et 2010, j’ai constaté que le climat n’était plus le même et que la répression été plus forte. La police venait très rapidement lors des blocages, même avec des flash-ball, alors que quelques années auparavant la police ne venait pas ou très tardivement. Aujourd’hui, la police vient systématiquement devant les lycées, même les lycées bourgeois, pour empêcher les blocages. La répression contre les lycéens continue à s’intensifier : ces dernières semaines, plusieurs dizaines de lycéens ont été emmenés en garde à vue pour des feux de poubelles, d’autres ont vu 100 CRS arriver alors qu’ils tentaient d’occuper leur lycée (Colbert, à Paris), ce qui paraissait complètement impossible il y a quelques années.

De plus, l’école publique est aussi progressivement devenu un lieu de la répression : les filles portant un voile ont été exclues, même une fille portant une jupe trop longue a été exclue ! [2] Après les attentats, des enfants qui avaient tenu des propos positifs vis-à-vis des terroristes ont eux aussi été amenés à la police pour apologie de terrorisme. [3]
Ces répressions très médiatisées, qui diabolisent les jeunes, masquent le fait que l’école a de moins en moins de moyens et n’essaie même plus de prétendre que chacun peut réussir : elle fabrique des prolétaires en nombre. Ces phénomènes de répression très médiatisés sont, selon moi, eux aussi liés à la restructuration : la jeunesse est traitée très durement par l’État, et ce traitement très médiatisé, qui diabolise une partie de la jeunesse, ne sert qu’a opérer une dégradation de ses droits et de sa valeur sur le marché du travail.

Ainsi, les jeunes (classes moyennes et classes populaires), qui se mobilisent à chaque mouvement social, et aussi lors d’émeutes de 2005 (la jeunesse pauvre) constituent un enjeu particulier dans la société française : c’est aussi par elle que s’opère la baisse du salaire et la baisse du droit civil. Elle est donc particulièrement combative, comme les autres travailleurs. Ce qui a été un élément nouveau et positif, c’est aussi que le mouvement social est plus tolérant vis-à-vis de la violence anticapitaliste que lors des derniers mouvements. Les travailleurs, dont certains ne sont pas d’accord avec ces violences mais ne se désolidarisent pas, constatent que le mouvement contre la restructuration et la loi travail est multipolaire : au travail via la grève, dans la rue avec les manifs dont le cortège de tête est offensif, dans les entreprises ou sur les routes avec les blocages de sites.
Ainsi nos forces, jeunes et moins jeunes, se mobilisent quand les villes comme Le Havre et Saint-Nazaire sont paralysées par des grèves dans les secteurs stratégiques (dockers, pétrole) et des points de blocage partout en ville, que sur les piquets de grève où se retrouvent les précaires et grévistes pour participer aux blocages des dépôts pétroliers comme à Lille ou à Marseille, que dans les manifestations où la jeunesse montre sa colère, comme à Nantes, Rennes et Paris, ou dans les actions collective de blocage partout en France.

3) Ici au Brésil, on souffre aussi des attaques du gouvernement (restriction de l’assurance-chômage, des coupes dans l’éducation et dans le système de santé, reforme du système de prévoyance, les dépenses absurdes pour les jeux olympiques) et la jeunesse et les ouvriers ont résisté à ses attaques, notamment après juin 2013. Vous avez un message pour la jeunesse brésilienne qui lutte ?

Tout d’abord, bravo pour vos luttes ! Nous avons été très impressionnés par les mouvements de 2013 qui ont eu un écho particulier Place Taksim en Turquie, et partout dans le monde. Avec les révolutions arabes, puis 2013 au Brésil et en Turquie, et les mouvements en Grèce, Espagne, cela a représenté pour nous un nouveau rapport dans la lutte des classes : le monde entier était en colère, et capable de se soulever !

Notre facebook : Mouvement Anti-Loi Travail

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