Témoignage subjectif d’une soirée parisienne le 8 décembre

De passage sur Paris à l’occasion de la 4e montée des gilets jaunes sur les Champs-élysées, je retiens principalement une soirée de justice sociale. La diversité des cortèges dans la capitale, la présence extra-ordinaire des flics autour des champs et aux alentours, la détermination des personnes présentes là où je me trouvais, tout cela a montré pour moi la force et la puissance des humain-es lorsqu’iels se révoltent et qu’iels sont solidaires.

Je propose ici un rapide témoignage de ce à quoi j’ai participé avec quelques copaines en début de soirée, ce samedi 8 décembre 2018.

Spontané, mobile et conscient

Aux alentours de 17h, nous avons quitté quelques copaines et moi la place de la République après une marche pour le climat en demi-teinte malgré quelques banderoles déter ayant pris la tête de la marche en forçant la main aux organisateurs-rices (alternatiba, notamment) et permettant, au cours de cette marche, un cortège de tête autrement plus conséquent politiquement que ce qui pouvait suivre. Tout est néanmoins resté très lisse et très sage.

On essaye de rejoindre les champs car des ami-es nous informent que ça continue de bagarrer. Evidemment, un nombre impressionnant de stations de métro sont fermées (ce qui était déjà le cas les deux samedi précédents, confirmant la victoire que constitue déjà cette rupture de la normalité dans les quartiers riches de Paris). On aboutit, après un peu de marche, à St-Lazare d’où était parti un beau cortège inter-luttes le matin même. Sur place, les personnes présentes n’ont visiblement pas l’intention d’abandonner le pavé face aux flics. Collectant ici et là quelques infos sur la localisation des flics, on rejoint les masses de personnes qui évoluent autour de la gare, alternant les moments de précipitation pour échapper aux lacrymos, aux charges de CRS ou à la BAC et les moments plus calme où on se demande où aller et que faire. J’ai n’ai aucune idée du nombre de personnes présentes à ce moment autour de nous ; plusieurs centaines, peut-être un ou deux milliers. Poussé-es par les lacrymos, un nombre important de personnes commence à remonter la rue de Rome le long de la gare st lazare. A ce moment, quelques personnes chopent des barrières de chantiers et les balancent en travers de la route ; un mouvement collectif prend et rapidement, nous sommes plusieurs à choper tout ce qui nous tombe sous la main pour le balancer au milieu de la rue. Ceci fait, les groupes de personnes continuent de remonter la rue pour s’éloigner de la gare, rendant impossible une quelconque possibilité de stationner derrière ce début de bout de barricades. Un nombre important de personnes semble également peu ou pas équipé, non-masqué et visiblement plus à même de battre le pavé de manière mobile pour s’éloigner des barrages de flics et esquiver la BAC qui tourne dans les rues.

On décide alors de continuer vers les champs, tout de même. On avance au milieu du 8e arrondissement et nous n’avons pas pu rejoindre les champs car un spectacle incroyable nous a saisit. Il se déroulait dans ce 8e arrondissement à l’extérieur de la nasse géante que les keufs avaient constitué autour des champs. Des groupes de personnes évoluaient de façon complètement spontané dans le quartier, pour fuir la BAC ou contourner une colonne de keufs. L’espace nous appartenait alors. Dans la mesure où on échappait à la BAC et qu’on se tenait suffisamment éloigné des barrages de keufs. Mais l’espace nous appartenait. Protégé-es par le nombre de personnes arpentant les rues du quartier, protégé-es par un certain nombre masqué tout de même, protégé-es par la nécessité pour les keufs de tenir leur nasse et leurs barrages et l’impossibilité pour la BAC de coffrer tout le monde (bien qu’ils aient essayé). Les vitres des voitures explosaient sous nos coups de poings, de pavé, de grilles ou de marteaux ; certaines étaient déplacés en travers de la route et d’autres encore étaient enflammées. Les monoprix, carrefour et autre grande surface étaient ouvertes et nous assistions à une auto-réduction générale dans tout le quartier. Nous regardions les personnes sortir les bras chargés de bouffe, d’alcool et d’autres. La tension était grande ; la BAC débarquait rapidement et nous avons dû courir souvent pour leur échapper. Les portes d’un magasin « Nicolas » (vins / champagnes / liqueurs / ...) sont copieusement défoncés et sortent en flots du champagne, du vin et autres alcools de luxe. Des « les pauvres au champagne », ou « c’est Macron qui paye ! » fusent autour de nous. Il est clair que les personnes présentes savent où elles sont : chez les riches. Elles savent que les richesses présentes nous sont hors d’atteinte tout le reste du temps. Ces pillages prennent la forme consciente de réappropriation de richesses. On a le temps de discuter avec une personne au détour d’une rue et il nous balance : « Macron, c’est pas le problème, faut faire tomber le capitalisme - ma famille, elle me dit que je suis fou mais moi, je sais ce que je dis, je le dis à mes potes ; le problème, c’est le capitalisme ». Une pote relève que parmi toutes ces personnes présentes, un nombre largement majoritaire sont des mecs cis. Cela se ressent : dans le virilisme face aux keufs ou le sexisme face aux bourgeois-ses paniqué-es sur leurs balcons.

Beauté et laideur d’une soirée

Aux alentours de 20h, fatigué-es et stressé-es, on finit par s’en aller vers les tuileries, sortant un peu du périmètre sur-fliqué. Ce que nous avions vu ce soir était largement beau. C’était aussi englué dans trop d’oppressions entre nous (nous, qui battions le pavé dans ces rues de riche) et englué dans trop de réflexes à la con (qui c’est qui court le plus vite quand la BAC arrive ; alors que beaucoup savent que c’est en courant groupé et en laissant le moins de monde possible derrière qu’on risque le moins de se faire choper par les baqueux). Comme beaucoup ont pu le dire après le 1er décembre ou le 8 décembre : « ce qui compte, c’est la suite ». La suite de ces colères qui débordent (enfin !) ; la suite de ces blocages, émeutes, grèves qui concernent réellement la classe révolutionnaire. Celle des pauvres dans toute notre diversité, celle des exploité-es dans toutes nos inégalités face à l’oppression, celle de celleux « qui ne sont rien » comme dirait l’autre.

Personnellement, je crois qu’on peut renverser nos sociétés contemporaines en renversant toutes les structures de domination (patriarcat, impérialisme et colonialisme, spécisme et anthropocentrisme, capitalisme). Et je crois que c’est en se révoltant avec les pauvres, en tant que pauvre ou en tant qu’allié-e qu’on y arrivera. Les pauvres contre l’appropriation du monde par les riches ; ça n’est pas, selon moi, une binarité stupide. C’est la tension qui existe entre la concentration des pouvoirs et le partage des richesses pour l’autonomie.

Un énervé.

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