Sur le concept d’ingouvernable - première partie.

Ingouvernable est un mot clé de l’actualité politique. Mais comment le penser correctement ?

Ce texte fait suite à deux choses. Il est d’une part la tentative de poursuivre/étayer le premier texte « notes sur génération ingouvernable » et secondement fait suite aux discussions « qu’est-ce qu’être ingouvernable » qui a réuni une petite centaine de personnes au total.

Cette discussion a vu immédiatement se poser un problème d’envergure : le contenu positif de ce que pourrait être ingouvernable échappe sans cesse à une définition fixe. D’un côté certains ont posé un métadiscours abstrait, de l’autre on a vu une dissolution dans l’expérience avec une vague tentative de lier la forme-pratique au mot « ingouvernable ». Ainsi le ressors même de la discussion a rebondi entre ces deux tensions : d’un côté un métadiscours, de l’autre des récits de diverses pratiques qui, en vérité, existaient bien avant « ingouvernable » et parfois, bien avant notre naissance. Cela, de telle sorte qu’à chaque fois, ingouvernable retombait dans un contenu dans lequel la rupture, que pourtant chacun pressent, n’est pas rendu consciente et mise en débat. Nous allons tenter de procéder à cette mise en débat par écrit.

Les quatre hypothèses d’ingouvernable

A-Ingouvernable comme conflictualité avec une autorité

Il a été dit, lors de cette assemblée, qu’être ingouvernable est avant tout « se mettre en conflit avec une autorité ». Accepter cette hypothèse n’est cependant pas satisfaisant pour deux raisons. Premièrement parce que le gouvernement n’est pas uniquement un rapport de commandement autoritaire mais aussi de conduite, d’influence et de rapport à soi. Deuxièmement, parce que la conséquence d’une telle définition est l’inclusion illimitée de tout conflit. On en viendrait à penser la « manif pour tous » comme ingouvernable, ou le manager d’équipe se rebiffant contre sa chaine de commandement pour des raisons d’intérêts loin d’être celle de son équipe, ou encore, les services de polices manifestant sauvagement contre le gouvernement.

L’hypothèse « qu’ingouvernable » soit simplement un conflit avec l’autorité n’est donc pas satisfaisante. Elle relève d’une vision Machiavélienne du pouvoir dans laquelle « gouverner, c’est mettre vos sujets hors d’état de vous nuire et même d’y penser.” (Le Prince). Si cette activité du pouvoir est bien présente, gouverner au XXI est tout autre chose également.

B-Ingouvernable comme cartographie des expériences reliée par un mot d’ordre

L’autre fil implicite et dit plus haut, a été de faire d’ingouvernable le cumul d’expériences d’auto-organisation, de déconstructions et de pratiques de solidarités locales, spécifiques ou diffuses. Cette pensée ne suffit pas également. En effet, la solidarité avec les migrants, l’auto-organisation de quartier, les luttes contre la gentrification ou encore les émeutes existent depuis si longtemps que les classer soudainement derrière « ingouvernable » le transforme en une sorte de polyphonie confuse dans laquelle on voit mal apparaitre le trait commun qui pourrait les relier si ce n’est un mot rendu abstrait. Cette proposition va avec cette idée qu’ingouvernable est une « cartographie » des pratiques émancipatrices, offensives qui se retrouvent derrière un « mot d’ordre ». Ingouvernable, s’il est un mot d’ordre, n’est pas réductible à cela pour autant.

C-Ingouvernable comme catégorie politique

Il apparait également de la discussion une tendance à prendre ingouvernable comme une catégorie politique reliée à un (anti)sujet spécifique : celui qui échappe aux classifications et brouille les catégories. Une sorte de cortège de tête continué par d’autres moyens.

1-cortège-de-tête.

Si le cortège de tête réussissait, par un rapport de force, à se poser comme une sorte de catégorie monstrueuse et surgissante, cela a été pour plusieurs raisons. D’abord, on trouvait un espace symbolique à prendre : la manifestation et sa tête. La prise de cet espace symbolique mené par les syndicats, était la condition première pour libérer et rendre possible l’agrégation de forces nouvelles et en recherche de mots, d’espaces et de libertés. « Symbolique » n’est, ici, pas à mettre en contradiction avec quelque chose qui serait « le réel » ou « l’effectif ». Au contraire, le symbolique est une activité motrice qui consiste à produire des liaisons permettant à des forces réelles de se dire, se trouver et partager une conscience commune. Cette conscience commune s’exprima par le fait de se dire, par-delà toute catégorie admise dans la politique classique, « du cortège de tête ». Affirmation d’une solidarité spécifique.

Il semble pertinent de citer un texte paru au lendemain du 14 Juin, "Le 14 Juin 2016 est une date", paru sur lundi.am.

« La solidarité est ce qui transforme une masse en classe et rompt avec l’idée de société. L’inclusif illimité du mot « société » est un piège. Il n’y a de société qu’à la condition d’en expulser toute trace de solidarité pour la remplacer par cette fameuse « solidarité organique ». Chacun devient alors solidaire individuellement, selon sa place dans la division sociale du travail. Ce qui est inclus de manière illimitée est le noyau de « la société » : l’individu seul, fragmenté et séparé de son monde. La société gravite sur elle-même, tournant en rond sur sa propre inclusivité. Tout est social, à la condition que cette totalité ne soit pas la somme des solidarités qui forment une classe et son partage du sensible qui forme son monde, mais la somme des solitudes classées, du sensible impartageable, publicitaire et marchand. Le cortège de tête sort de la société, pendant un fugace laps de temps. Le fragile intervalle de quelques heures ressemble à tout sauf au temps linéaire et homogène du travail ou du loisir. On en voit toute la charge offensive. Car cette solidarité du cortège de tête, livrée à elle-même, ne se perdrait pas. Elle irait se livrer aux pires infamies qu’on puisse faire au pouvoir. Détruire ses marchandises, les regarder brûler, prendre des lieux de pouvoirs pour les destituer. Car la solidarité de classe du cortège de tête sait très bien localiser ses ennemis. »

Le texte possède l’avantage de mettre en évidence la spécificité de cette catégorie politique : elle agissait dans un espace spécifique transformant la masse rendue à cet espace en classe active avec des intérêts particuliers et un sens de la solidarité non-organique.

2-Ingouvernable cortège de tête.

Il serait séduisant de penser qu’ingouvernable agit de la sorte : rendre une masse hétérogène en une solidarité homogène capable de produire ses propres intérêts. C’est le rôle du Parti, au sens fort du mot, lorsqu’il est cette machine à actualiser et garantir un certain partage du sensible lié à un intérêt spécifiquement défini et subjectivement vécu comme stratégie pour l’action. Cependant, la condition de cela est avant tout la nécessité de prendre un espace symbolique, celui de la scène politique. Le cortège de tête a pu se constituer après avoir pris la tête de cortège. Lieu de la manifestation qui était l’espace dans lequel les conflits éclataient et scène politique dans laquelle un certain intérêt devait s’exprimer ou mourir sur le roc des productions symboliques de la politique classique.

Génération Ingouvernable n’a ni d’espace spécifique à prendre, ni de volonté de s’inscrire dans une scène politique, pas plus que la solidarité produite par les divers agrégats organisés qui s’y reflètent effectue une sorte d’homogénéisation. Au contraire il semble que la richesse d’ingouvernable est bien cette capacité à rendre le différend simplement différent et cette différence, la capacité d’impact de ses actions.

P.-S.

La Partie 2 sera dans les bacs la semaine prochaine. On y découvrira la quatrième hypothèse...

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