Retour sur l’expulsion du camp de la Chapelle du mardi 2 juin

Article d’après-expulsion sur ce que vous ne verrez pas à la télé, ni ne lirez dans la presse.

Dès 6 h 30, les migrants étaient expulsés. Le camp montaient jusqu’à 450 occupants, selon les dernières estimations d’acteurs de terrain (donc déjà un peu plus que les 350 avancés par la Ville, l’État et les médias).

Pour les évacuer, l’État a fait appel à la compagnie SAVAC, un affréteur de cars bien connu. Certains syndicats utilisent leurs services, d’ailleurs. Des groupes scolaires, aussi. La question que l’on se pose déjà est : est-ce que SAVAC a déporté, dans un de leurs bus avec un panneau codé, des migrants vers un centre de rétention ou vers un aéroport ?

272 étaient emmenés, apparemment. Selon les médias, seuls 160 relèveraient (pour l’État et les assos France Terre d’Asile et Emmaüs, donc) du droit d’asile. Que va-t-il advenir de la centaine de personnes embarquées qui ne bénéficieront pas du statut de réfugiés ? On commence à avoir des éléments de réponse...

A noter, la forte présence de Pierre Henry, boss de France Terre d’asile (FTDA), soupçonné de détournement de fonds publics et de chantage sur des sans-papiers. Rappelons que FTDA gère toujours la Paomie, guichet unique d’"accueil" pour les jeunes isolés étrangers. Le traitement indigne qui y est dispensé aux jeunes les avaient amenés à se révolter le 26 février dernier, suite à la perte d’un œil par l’un des jeunes.

Les migrants ont été amenés dans toute sorte de villes exotiques, Châteauroux, Conflans, Melun, etc. pour rejoindre des hébergements d’urgence... ou même le 19e, destination très exotique qui permet de retenir un migrant quelques heures, le temps pour les flics de détruire sa tente et jeter ses affaires. Certains avaient des billets pour Marseille, sans promesse d’hébergement. En règle générale, après les expulsions, ces propositions d’hébergement ne durent que de deux à trois jours. On comprend qu’elles puissent être de véritable bouffées d’air quand on a vécu les conditions atroces de survie sur un camp... La vérité reste qu’elles demeurent précaires et permettent surtout l’éclatement des groupes.

De nombreux migrants voulaient entrer à l’intérieur de la zone sécurisée pour intégrer les bus, brandissant le papier qui leur avaient été remis quelques jours auparavant dans le gymnase de la Goutte-d’Or ou à la pref du boulevard Ney. Sans succès. Les cerbères empêchaient toute approche.

Beaucoup de migrants ont perdu le peu d’affaires qu’ils avaient, notamment des tentes, distribuées par des associations humanitaires, qui leur permettaient d’un peu dormir à l’abri.

Comme le dit Carine Fouteau, sur Médiapart, l’expulsion n’est pas une "solution humanitaire" comme voudrait le faire croire la pref :

Il ne s’agit pas de dire que les conditions de vie étaient acceptables dans ce campement. Elles ne l’étaient pas. Les déchets commençaient à déborder de partout. Mais la question est de savoir si une prise en charge médicale et un soutien en nettoyage n’étaient pas plus adaptés qu’une « évacuation » pour empêcher une épidémie.

Ce terme d’« évacuation », ensuite, est problématique, même s’il a une existence administrative, tant il euphémise la réalité. Répété en boucle par les responsables politiques et repris par les journalistes, il a pour effet de minimiser la violence subie par des hommes et des femmes sommés de quitter l’abri qu’ils s’étaient constitué. Expulsion, en ce sens, est plus approprié. Sinon, pourquoi boucler la zone au petit matin ? Pourquoi recourir aux forces de l’ordre ? Pourquoi empêcher les personnes de récupérer leurs affaires ?

[...] De nouvelles sortes d’accueil correspondant aux besoins doivent être trouvées. Une politique renouvelée pourrait commencer par renoncer à faire appel aux forces de l’ordre quand le projet est de « venir en aide » aux migrants, comme l’affirme le communiqué de la Ville de Paris, aucune technique de contrôle des corps n’ayant jamais produit de l’hospitalité.

Quelques migrants chassés essayaient de revenir sur le site du camp, aujourd’hui mercredi 3 juin. Preuve que l’hébergement d’urgence est une vaste plaisanterie. Mais le site Eurovia (copyright Vinci) est maintenant gardé en continu par des maîtres-chien et une ou deux voitures de flics. De puissants luminaires l’éclairent, comme un stade ou une cour de prison. Le terrain est entouré de barrières de chantier et couvert d’un filet. Inutile de préciser que la Ville de Paris a bouclé les squares du quartier. Des brigades cynophiles y patrouillent.

Pour ceux en hôtel à perpète, de nombreux infos affluent comme quoi ils sont livrés à eux-mêmes au milieu de nulle part. Ils n’ont reçu aucune aide ni indication pour, par exemple... se nourrir. D’autres ont été remis à la rue dès le lendemain. Le 115 ne répond plus du tout (quand on dit plus du tout, c’est plus du tout, c’est-à-dire encore plus "plus du tout" que d’habitude).

Rappelons enfin qu’il reste un camp, celui de la Cité de la mode à la gare d’Austerlitz. La pref lui a promis le même sort dans les jours prochains.

Mise à jour au 5 juin 2015

Jeudi 4 juin, hier donc, migrants et soutiens se sont réunis, comme tous les soirs à présent, à 17 heures, devant l’église Saint-Bernard (pas loin du métro La Chapelle, en remontant la rue Affre ou Stephenson). Ils ont été très vite encerclés par les flics. Il y avait des brigades cynophiles, ce qui rajoute à l’effet « traitement comme du bétail » (ouais, en ce moment, ils ont bizarrement un gros délire sur les chiens façon Gestapo à la pref). Certaines personnes ont été mordues et blessées par les flics.
L’accès à l’église Saint-Bernard et à une salle rue Saint-Bruno a été bloqué. Quelques migrants auraient pu dormir dans cette salle (ils y étaient autorisés, notamment les mères et leurs enfants).
Il y a donc une volonté claire de foutre à la rue. Ça n’a pas manqué, les migrants dorment à présent à la rue, notamment ceux qui n’ont pas d’hébergement d’urgence et ceux qui ont été mis à la porte dès le premier jour (pour ceux-là, les flics sont venus spécialement les chercher dans leur hébergement d’urgence pour les mettre à la rue).
Voilà donc la solution humanitaire tant vantée par Pierre Henry de France terre d’asile, Versini, la Ville de Paris et la Préfecture.
Petit florilège, M. Briant, l’adjoint au logement de la mairie du 18e, aurait même dit à des associatifs qui réclamaient une véritable solution d’hébergement : « On n’est pas chez Mickey, ici ! »
Tout le monde se retrouve donc doucement à la rue : le Camp de la Chapelle, c’est Paris maintenant. Avec chasse à l’homme. Mais ça n’est pas nouveau dans le quartier qui subit régulièrement des opérations de bouclage et de rafles. La plus grosse à ce jour avait eu lieu quasiment le lendemain de la mort de Clément Méric. A deux ans presque jour pour jour, ça continue…

RDV tous les soirs à 17 h. devant l’église Saint-Bernard, pour faire le point et se tenir informé (précision, c’est plutôt blindé de flics tout autour...). On ne laissera pas faire.

Note

Photo de Louis Witter.

Localisation : la Chapelle

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