Récit à chaud, la peau couverte de l’odeur des lacrymos d’une manifestation qui a « mal tourné »

Perso, je le sentais mal depuis ce matin. Je me suis levé avec une odeur de fiente au fond de la gorge... Mais bon, si on se fie toujours à sa parano, on fout jamais rien.

Je prends le métro. Deuxième signe. Le trafic sur la 9 est interrompu entre Saint Ambroise et Havre Caumartin. Le chauffeur nous dit que c’est à cause d’une agression à l’arme à feu [1]. Sympa, ça fout dans l’ambiance.
Habituellement, je suis plus jouasse quand je vais en manif, mais là, putain de boule au ventre... et faut dire que les cohortes de condés en robocop tout le long du chemin sont pas là pour me redonner un semblant de sourire. Et pourtant en arrivant à Barbès, ça le fait. Y a du monde, disparate, les slogans fusent, l’ambiance est plutôt au bon poil. Pas de quenelles toutes les 15 secondes, pas de "mort aux juifs" ou saloperies dans le genre. Quelques slogans religieux, mais qui n’entraînent pas l’adhésion d’une foule immense contrairement au plus beau des slogans "nous sommes tous palestiniens".

On retrouve les copains, le sourire reste un peu, je suis pas tout seul, l’ambiance, ça va. Bon on est entourés de flics. Dans le genre encerclé, ça se posait là et dès le début de la manif. Tous les potes, et les bruits autour font état que le dispositif est assez ouf. Et ça, ça pue. Ça pue, parce que dès le début on sent que ça va se jouer sur le pourrissement. Il fait chaud. Très chaud. On est pas des masses à avoir pensé au collyre et au citron. C’est pas une manif pour NDDL où t’es entouré de gens politisés que tu croises partout depuis 10 ans. Beaucoup de gens autour de nous ne sont pas habitués des manifs, en tout cas pas de ce genre-là. Puis l’émotion est grande, palpable. L’armée israélienne est entrée dans Gaza, les morts se comptent sur les visages de tout le monde.
Le cortège démarre, et pendant, je ne sais pas, une demi-heure, trois quarts d’heure peut-être, on avance pépère. Mais déjà le cortège est distendu, beaucoup de monde devant, beaucoup de monde derrière, du flottement au milieu. Pas vraiment de meneur. Et en face, des flics. Une armée de flics. Qui ne bouge pas. Qui nous attend.

Arrive donc l’inévitable.

Le cortège s’arrête. En plein cagnard. Grand moment de "qu’est-ce qu’on fout ?" Est-ce que l’on avance, est-ce qu’on prend une autre rue. Oui, mais laquelle ? Et le cagnard... Les gens s’éparpillent un peu, vont dans les rues adjacentes. Ça discute, ça boit à la fontaine, assez convivial en fait.
Certains se rapprochent des uniformes... Les premières grenades de dispersion tonnent. Une, deux, trois... Ça panique léger dans le cortège. Autour de nous, on déconne, en disant que ce ne sont que des gros pétards... Le calme revient. Puis un mouvement. Et là, l’odeur. Cette odeur dégueulasse qui te chope au fond de la gorge. La fumée qui suinte, qui te colle à la peau. Le début de la pluie de lacrymo. Une pluie qui ne s’arrêtera pas de toute la manifestation. Le mouvement de panique divise la foule en quatre, pour ce que j’en ai vu. Une rue à droite, deux rues à gauche, le cortège central où le ton monte. La lacrymo appelle les projectiles. Les plus chauds récupèrent des trucs sur un petit chantier à coté. À partir de là et pendant, je ne sais pas, une heure, peut être plus, les flics avanceront petit pas par petit pas. Le cortège du milieu avance et recule au gré des lacrymos. On commence à distribuer le collyre, à citronner et vinaigrer les keffieh. Un moment on se tente dans une rue à gauche. Une rumeur bizarre disant que la LDJ attaque commence à se répandre. En fait de LDJ, ce sont les CRS repoussant les manifestants de l’autre rue de gauche. On se met à gueuler de pas courir, de rester calmes, les CRS repoussent sans charger. On est encore dans une phase d’intimidation.
Le reflux nous entraîne vers le point de départ, toujours encerclé de flics, mais "calme". Enfin calme... Les slogans fusent toujours, l’énergie, bien. L’ambiance n’est pas la même que devant.

On retourne devant voir ce qu’il s’y passe.

Le jeu est toujours le même. On avance, on lance des trucs, on se fait gazer. On recule. Les gaz retombent, on recommence. Ça bosse sur le pourrissement. Mais je suis agréablement surpris. Pas de casse aberrante à noter, pas d’embrasement de colère absurde. La violence est tournée contre les robocops en face de nous. Le stock de collyre s’épuise rapidement. On sent que pas mal de manifestant-e-s vivent ça pour la première fois. Ça chiale, ça manque de s’évanouir, quelques-uns vomissent à ce stade, y a encore des gamin-e-s, des familles... Le jeu semble fait pour durer.
On retourne derrière. Et là, je n’ai toujours pas compris ce qu’il s’est passé. La rumeur de la LDJ se fait de nouveau entendre, ils seraient dans le métro et s’attaqueraient à ceux qui quittent la manifestation. Une cinquantaine de personnes se mettent à attaquer la grille. Au milieu les flics se mettent à avancer. La grille cède, ils/elles s’engouffrent. De l’autre côté de la rue, deux trois personnes empêchent la foule de caillasser les CRS les plus proches.

A ce stade tout devient confus

Dans le métro, des détonations se font entendre. Encore une fois, en guise de LDJ, des CRS, et des CRS avec des flashballs. En ces temps de crise, les gros du BTP faisant toujours du bon business, un petit chantier non loin se fait dépouiller de tout ce qui est balançable à la gueule des cognes. Je le note plus, mais depuis l’attaque du métro, les lacrymos viennent interrompre toute notre histoire à intervalles réguliers (moins de 10 minutes entre chaque salve, une dizaine de cartouches par salve).
Donc ça se fritte assez sévère devant, où les flics se sont mis à avancer, et dans le métro, c’est au bord du contact. On se fait refouler un peu plus loin, et là, bim, je vous le donne dans le mille, toujours ce truc "la LDJ est là". La foule fonce, alors que plusieurs personnes encouragent au contraire à aller soutenir ce qu’il se passe devant. De la petite rue où était censée être la LDJ, devinez qui ? Les CRS. Mais cette fois, un groupe au fond derrière qui semble nous faire des doigts. Je n’ai pas vu plus, interrompu dans mon « reportage » par des lacrymos qui nous tombent dessus (vraiment dessus). Mais l’un des camarades, les yeux bien rouges m’a confirmé qu’il y a effectivement un groupe en civil derrière les CRS.
À partir de là, la situation va naturellement suivre sa pente dégueulasse, le pourrissement en acte. La pression policière s’accentue, violemment, le cortège se fait morceler de partout. De notre côté on en rajoute en fabriquant une barricade, mais en se bloquant des autres.
Les flics en profitent. On ne fait que reculer. On arrive au marché, où restent cagettes et barres de fer. Elles sont emportées, balancées sur les CRS où servent à détruire une bagnole de la RATP. L’odeur de feu se mêle à celle des lacrymos, on perd carrément le fil de l’histoire. On essaye de pas se faire piéger dans les ruelles, les flics bouclent, mais sélectivement. Ils ne sont pas là pour rafler ceux qui refluent. On sent qu’ils ont tout intérêt à faire diminuer le nombre de manifestants, signe qu’on était bien nombreux. Ils attendent tranquillement afin de resserrer l’étau sur ceux qui restent coincés au milieu de leur dispositif. Plein de petites poches...
On se retrouve derrière les flics, une quarantaine de personnes sont là. Et là on assiste à la manœuvre, les flics attaquent par roulement. Une quinzaine de gars en civil avec flashballs reviennent d’une petite rue, une quinzaine font la route en sens inverse. Le manège se reproduit plusieurs fois. Nous étions loin, je ne sais pas ce qu’il s’est passé là-bas, mais je présume que c’est à ce moment que les interpellations ont commencé.
Lorsque la situation a semblé se calmer, on a pris la direction de Gare du Nord en passant devant la zone d’affrontements, jonchées de cartouches, de bois brûlé et de balles de flashball.

Les journalistes parleront bien entendu du jour d’après, d’une zone de conflit, et toutes ces conneries... Mais ils ne parleront pas de ce qui a été vécu.

Après cette avalanche de faits, j’aimerais tout de même préciser des points assez réjouissants de cette manif.
Je n’ai assisté qu’à trois débordements antisémites verbaux, et ils ont à chaque fois été réprimés par d’autres manifestant-e-s, et pas forcément des « petits bourgeois blancs ». Exemple, un type se fait prendre en photo en faisant la quenelle devant les CRS (il a pas dû voir les photos de CRS faisant des quenelles), et un mec vient lui parler pendant une dizaine de minutes en lui expliquant très calmement et un mec vient lui parler pendant une dizaine de minutes en lui expliquant très calmement que non, la bande des deux fachos, ne sont pas de notre coté mais de celui des flics. Très pédago. Le quenellier semble avoir compris à la fin de la discussion. La jonction entre militants politiques et les autres manifestants s’est faite assez naturellement sous les lacrymos. Chialer ensemble, ça créé toujours des liens, et j’ai personnellement vécu de beaux moments de camaraderie dans cette manif.
L’autre élément réjouissant, c’est qu’au vu de l’absence de coordination du cortège, du manque de culture de manifs un peu violente, cela aurait pu être largement pire ! Beaucoup de débordements ont été évités par des interventions de manifestant-e-s non assimilés à des organisations. Ainsi le caillassage d’un hôtel a-t-il été interrompu par des mecs du cortège, on empêchait de s’en prendre aux bagnoles civiles...

Tout ça pour arriver à ma conclusion concernant le dispositif des forces de l’ordre. Et là on rentre dans l’accusation sans preuve, mais bon, au point où on en est...
Il me semble évident que les CRS se rendaient compte qu’ils n’avaient pas affaire aux autonomes, à des black-blocks ou des cheminots de SUD Rail. Qu’il n’y avait aucun groupe au sein de la manifestation assez organisé pour mener des actions de contournement, des replis ou des charges efficaces. En gros, les condés risquaient pas grand chose et ils le savaient. Alors que j’occupe rarement (voir jamais) cette place, on s’est retrouvé à deux trois copains à donner les directives de base (courrez pas, écrasez les lacrymos...), et à se faire écouter alors qu’habituellement, y a toujours un SO d’orga ou un groupe constitué sur le coup. Là, y avait degun. Et les flics en ont clairement profité. Ils y sont allés comme des bourrins, sachant qu’ils ne seraient pas pris au piège, et ils ont pilonné comme des barbares, sans considération aucune, avec cette arrogance dégueulasse des mecs supérieurs en nombre qui risquent que dalle.
Et je me permets d’insister, il y a eu des trucs pas clean clean dans cette manif, comme foutre le feu devant un service d’urgence, mais au vu du climat anxiogène créé par le dispositif policier, la pluie continuelle de gaz, les tirs de flashballs, cela aurait pu être mille fois pire. Quatre heures de lacrymo pour deux bagnoles brûlées, cela me paraît relativement peu.

Moralité, les flics ont gagné, comme souvent. Les médias répandront leur flot de saloperie sur ce qu’il s’est passé, comme toujours.
Cependant, malgré l’interdiction, nous fûmes des milliers à manifester notre soutien au peuple palestinien, et j’espère que ce soutien aussi symbolique soit-il aura redonné un peu de courage à ceux qui résistent là-bas.

Note

Un autre article de compte-rendu de ce qui s’est passé à Barbès ici : http://paris-luttes.info/article1408
Une manif sauvage a également réussi à passer entre les mailles du dispositif policier, et est partie du Sacré-Coeur à Châtelet le récit minute par minute là : https://paris-luttes.info/urgence-palestine-malgre-interdits

Notes

[1Il s’avère qu’un braquage a eu lieu et à entraîné une fusillade dans le métro, mais tout cela n’a rien à voir avec notre histoire.

Mots-clefs : Palestine
Localisation : 18e arrondissement

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