Où se cache la bête immonde ?

Le pouvoir est une malédiction.

Où se cache la bête immonde ?

Le pouvoir est partout. Il coule, s’insinue, inonde, pollue. On a beau calfeutrer, il se glisse sous les portes, et sous les semelles, et imbibe de son jus inodore jusqu’aux tissus les plus rétifs à cette contamination. Tissus syndicaux, tissus associatifs, tissus apparemment inoffensifs de la plus petite collectivité humaine, même préalablement déclarée non-autoritaire avec fonctionnement horizontal revendiqué. Le pouvoir est cette puissance insidieuse qui ne dit pas son nom, colonisatrice par définition. Connaissant ses germes, il les cache, les maquille, masque tant bien que mal ses caractères intrinsèquement totalitaires. L’exercice du pouvoir est une activité fasciste dissimulée. La vérité ne se dit pas, il faut aller la découvrir, gratter le vernis du pouvoir pour qu’émerge sa véritable singularité : c’est un dévorateur de libertés.

Le pouvoir étatique d’aujourd’hui, occidental et modernisé, technocratique, technologique, oligarchique, pour démocratique qu’il se prétende, est en réalité un fascisme déguisé, inavouable, imperceptible aux moins lucides, puisque sans bruit de bottes ; ce micro-fascisme soft diffuse son venin dans les vaisseaux capillaires du peuple pour que ce dernier oublie sa soumission et se tienne prêt à donner sa vie pour la défense des désirs du maître. La distillation du venin se fait via une variété de discours : discours politiciens aux thématiques récurrentes (sécurité, croissance, compétitivité, devoirs, efforts, récompenses…) ; discours démagogiques publicitaires (désirs, besoins, addictions positives, effets de manque…) ; discours médiatiques et discours d’experts assermentés (confirmation de la pertinence des réformes, intoxication, confusions et contradictions…) Le rapport de domination devient la normalité à l’intérieur du collectif, qui ne peut plus se définir comme tel mais plutôt comme amas d’individualités isolées et aveugles, avec pour conséquence dramatiques une anthropologie simpliste, dont le diktat mou, mais destructeur, tient en quelques formules du type : la nature de l’Homme est mauvaise ; l’Homme a besoin de chefs… etc.

Comment le pouvoir parvient à ses fins ? La méthode est élémentaire : il organise consciencieusement l’homogénéité qu’il nomme harmonie sociale. Ce fut une spécialité du pouvoir nazi pour qui l’homogénéité sociale devait être globalisée, une et indivisible, le peuple dans son entier devant lever le bras comme un seul et même corps massifié, décérébré, dévitalisé, anesthésié. Mais nous avons changé d’époque ; on ne lève plus le bras pour saluer le maître, on baisse les yeux, on pousse son caddie, on ingurgite l’info-spectacle et le divertissement analphabète.

Par nécessité, le pouvoir d’ici et maintenant divise la masse en une juxtaposition d’homogénéités multiples (argument de la pluralité) imperméables les unes aux autres, chacun dans son milieu, sa case, sa fonction (avec une peur au ventre incontrôlable inventée par le système capitaliste de l’abondance : la peur de manquer) ; le pouvoir construit des murs, des zones, des camps. Le camp des détenus (parmi lesquels un nombre important de psychotiques livrés à ce sort par la politique désastreuse de l’accueil psychiatrique en France et le découragement des professionnels du secteur), le camp des salariés du privé (livrés au chantage patronal dont le mouvement n’est possible que grâce au chômage de masse organisé et instrumentalisé), celui des fonctionnaires (désignés comme les privilégiés d’un système d’assistanat et haïs pour cela), celui des intermittents du spectacles (réduits à compter des heures chaque mois de leur vie pour s’assurer qu’ils pourront bien continuer à exercer le métier qu’ils aiment), celui des fous (que l’on recommence à enfermer, à isoler, à droguer… pratiques qui démontrent qu’on peut juger une société à la manière dont elle accueille les marginaux), celui des banlieues (que les incompétents successifs ont laissé pourrir jusqu’à ce qu’elles deviennent les usines funèbres d’un sous-monde abandonné qui ne produisent plus que du désir de vengeance), celui des réfugiés, des ruraux, des citadins… etc. Ainsi, par cette méthode de division par groupes homogénéisés, réduits à leurs caractéristiques propres, sans lien, sans ouverture, jugés incompatibles entre eux, et dont la convergence représenterait un danger pour la merdocratie des évadés fiscaux et de leurs larbins élus, par cette patchworkisation de la société dont chaque carré est entouré de murs conçus pour être infranchissables, le pouvoir crée le sentiment d’impuissance, la tristesse et la fatalité, l’inertie. Puis la méfiance, puis la haine. Tout bénef pour l’éternité, le croit-il.

Sauf que. Avec les Nuits Debout, grèves, actions et manifestations sauvages, occupations et blocages, quelque chose vacille dans cette société composée d’homogénéités imperméables, sur ce territoire zonifié, sillonné de murs. Le collectif hétérogène réapparaît. C’est un événement assez inattendu dont la charge révolutionnaire n’est pas à négliger. Car le pouvoir qui, méthodiquement, a séparé les êtres selon leurs fonctions, leur âge, leur sexe, leur milieu, leurs goûts, leurs pensées, leurs situations géographiques, leurs langages… pour les parquer dans des zones artificielles, arbitraires, en rayant du vocabulaire tous les mots en rapport plus ou moins proche avec le mot solidarité (entraide, écoute, empathie, soin, soutien, échange, partage…) afin d’inaugurer un champ lexical militaire, communicationnel, publicitaire et consumériste (réussite, victoire, mérite, stratégie, et moi-libre d’entreprendre, et moi-libre de choisir…), ce pouvoir semble avoir omis qu’il y a société, contrairement aux affirmations délirantes de la capitalo-fasciste Thatcher. Oui, il y a société, qu’on le veuille ou non, c’est la loi inaltérable de notre Humanité. Donc, il y a collectif. Des collectifs, des grands, des petits, des régionaux, des nationaux, des continentaux… et un collectif planétaire. Certains de ces collectifs, ces jours-ci, ont une fâcheuse tendance à se mélanger, à recouvrer une hétérogénéité originelle ouverte à tous les métissages. Ça se croise, ça se cause, ça partage de la colère et de la joie, ça utopise, ça se rebelle, ça invente, ça modifie, ça propose, ça expose, ça poétise, et ça ne se laisse pas embobiner.
De la place de la République et des autres places du pays semble émerger un peuple au sortir d’une léthargie entretenue par le pouvoir depuis trop longtemps. La collectivité des collectifs se retrouve là, comme groggy par des années de silence et d’entre-soi, presque en convalescence et paradoxalement fort active ; la place de la République comme celle d’un hôpital dont on attendait de sortir, sans comprendre vraiment pourquoi on y avait été enfermé. Alors les langues se désengourdissent, les poumons se regonflent, les oreilles se débouchent, on reprend contact avec l’esthétique car, étymologiquement, on sort de l’an-esthésie (l’absence de sensibilité). Voici donc venu le temps de la guérison, et de la fête ; la coupe est pleine, il faut la vider !

Le collectif homogène n’existe pas. C’est une ineptie de vouloir le créer, un délire de dictateur, un fantasme de paranoïaque, car il s’agit d’un régime de malades. Il ne peut que prendre possession des sujets par l’action répressive du système, du chef, du capo, exécutant les ordres du pouvoir. Mais prétendre homogénéiser un collectif est le premier pas du barbare vers son crime contre l’Humanité. Derrière l’homogénéisation flotte l’ombre effrayante du pyjama rayé.
Seul le collectif hétérogène existe.

Parce que, merde ! Qu’est-ce que ça veut dire, enfin, ce mystère d’être là, vivants, ensemble, sur une planète perchée dans le cosmos sans début ni fin, ensemble et différents dans une éternité, un temps incommensurable, des milliards d’être depuis des milliards d’années, nous, ici, depuis l’amibe, à remuer nos anciennes nageoires, parcourant cette terre d’un bord à l’autre et s’y multipliant, qu’est-ce que cela suppose ? en terme de création, par exemple ? des langues, des œuvres, des déplacements, des outils, des danses et des chansons, des petits mickeys sur les murs ! Et, soudain, une méprisable tripotée minoritaire de fous furieux (à l’échelle géologique : une crotte de puceron) veut homogénéiser tout ça ? faire des paquets bien emballés ? paquets de pauvres noirs, paquets de pauvres blancs, paquets d’esclaves, paquets de femmes et paquets d’hommes, dans un marché globalisé avec les avantages du forfait à 19,90 euros + SMS illimités ? Non, ça ne marche pas comme cela.

Le collectif hétérogène est par définition créatif. Inutile de lui désigner des chefs à l’intérieur, il se débrouille très bien tout seul pour créer. C’est par le rapport hétérogène des sujets le constituant que le collectif devient inventif. Là où la connivence règne, le monde peut se construire. Avec les entre-soi séparés, le fascisme n’est pas loin.

Le pouvoir comprend parfaitement ce qui est en jeu dans les manifestations et les révoltes de ce printemps 2016. Si l’hétérogénéité gagne du terrain, se répand comme une traînée de poudre, si elle s’amplifie jusqu’à devenir potentiellement porteuse d’alternatives, elle deviendra un ennemi difficile à abattre. Il faut procéder à son avortement anticipé, déployer immédiatement toute la force répressive d’un État menacé pour enrayer la machine libératrice métissée, empêcher coûte que coûte l’effondrement des frontières, ré-homogénéiser ce joyeux foutoir : les casseurs ici, les syndicalistes là, les nuitsdeboutistes ailleurs. Surtout ne laisser aucune chance au retour du vocabulaire de rassemblement. Non à la solidarité des ensembles. Diviser, remonter les murs effrités, colmater les frontières grignotées, interdire les connections de pensées. Retour au bercail illico presto, et pas d’incivilités, s’il vous plaît.

Or, il se trouve que l’hétérogénéité, qui désespère le pouvoir, apparaît plus résistante que prévu. Des jeunes et des vieux, des intellos et des prolos, des chômeurs et des travailleurs… qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Le danger persiste. Alors on sort l’artillerie lourde, on fait le coup de main, on cogne dur, on mutile, on arrête, on emprisonne, on juge, on condamne, et peu importe que le masque tombe et dévoile le groin enragé de la bête immonde, tous les moyens sont bons pour briser l’espoir. On possède la force policière et militaire, la stratégie de l’infiltration et de la provocation, on ordonne aux médias de se taire ou de lire le texte concocté, on sait faire pourrir le grain en le mélangeant à de l’ivraie importée, empoisonner une rivière pour polluer le fleuve.

L’action fascistoïde du pouvoir ne révèle pas ce qu’il devient dans l’adversité, mais ce qu’il est en permanence. L’acte de voter sera par conséquent une forme de collaboration avec l’ennemi.
Quand il n’y aura plus que 2% d’électeurs, le débat pourra commencer, la puissance du peuple s’exprimera dans le silence démesuré de l’abstention et les questions seront posées.
Peut-être que nous sommes en train de vivre cela, puisque le débat a lieu et que des questions se posent.

Olivier B.
90 mars 0001

Mots-clefs : démocratie | nuit debout

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