On s’baladait sur l’avenue, le coeur ouvert à l’inconnu...

Récit de la soirée de ce vendredi 11 novembre 2016 sur les Champs-Élysées, entre commémoration du groupuscule d’extrême droite « Action Française » et souvenirs volatiles.

(afin de respecter l’anonymat de chacun, tous les prénoms ont été modifiés)

Vendredi 11 novembre 2016. Il est 19h30 sur les Champs Élysées. Et sûrement ailleurs. Mais c’est là où je suis.

Ce vendredi 11 novembre, Action Française, groupe issu d’un courant de pensée royaliste et nationaliste (et accessoirement, d’extrême droite), se rassemble près de l’Arc de Triomphe pour célébrer la mémoire de ceux qui, le 11 novembre 1940, ont « résisté » en commémorant la victoire de 1918 « malgré les interdits ».

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Ils sont une centaine, face à une allée de drapeaux levés arborant la fleur de lys, écoutant les prises de parole d’anciens combattants et autres orateurs devant lesquels quelques badauds s’arrêtent. Croyant certainement à une cérémonie officielle de commémoration de l’armistice de 1918.
Je suis accompagnée d’un photographe, Pierre. À notre arrivée, nous remarquons que plusieurs hommes nous regardent avec insistance. Pas de doute, nous sommes surveillés.
L’un de ces hommes vient nous voir. Il demande à mon ami pour quelle agence il travaille. Souhaite savoir pour qui il prend des photos. Et c’est tout.

Je me balade un peu autour.

Je ne suis pas là pour commémorer quoi que ce soit.
Je suis là parce que ce courant de pensée me hérisse, pour le dire poliment.
Je suis là parce qu’un appel à une action a été lancé.

Certes, l’appel n’a peut-être pas été lancé « comme il faut », relayé sur des réseaux potentiellement surveillés. Mais. Si l’appel avait été lancé plus discrètement, il y aurait quand même eu des gens préparés à nous accueillir de l’autre côté. Et les flics auraient de toute façon été présents.
Mais voilà, je suis là pour rejoindre un groupe.
Il est 20h et je les rejoins.
Eux, ce sont des ami.e.s et ami.e.s d’ami.e.s.
Nous sommes environ dix.
Peu nombreux, donc.
Mais. Nous sommes restés. Peut-être chacun pour des raisons différentes. Je ne peux pas parler pour tous.
Moi, je suis restée par désir de voir de mes propres yeux.
Je suis restée parce que lutter contre des idées fascisantes me paraît avoir du sens. Je serai tentée de rajouter « et d’autant plus aujourd’hui ».

Naïve ? Certainement.

Et puis, le milieu militant parisien, je ne le fréquente que depuis peu. Mais qu’importe. J’étais là, et nous étions là.
Nous sommes là. Sur le côté, à l’écart du groupe qui commémore.
Le photographe qui m’accompagne fait des allers-retours entre nous et eux, se faufile entre les gens d’Action Française.
Vers 21h30, nous décidons de nous avancer près d’un banc, regardant le rassemblement de loin. Nous repérons un certain nombre de flics présents, qui circulent sur les Champs et près de l’Arc de Triomphe.
Les gens d’Action Française entonnent un chant, qui trouve son apogée dans un grand « Vive le roi ! Vive le roi ! ». Ça fleure bon l’enthousiasme et le désir de mémoire.
Le rassemblement semble arriver à sa fin. Les fleurs de lys surmontées d’un joli « AF » se replient, les gens commencent à s’éparpiller, laissant apparaître des gerbes de fleurs posées contre le mur.
Nous sommes sur le banc. En face de nous, à quelques dizaines de mètres à peine, nous remarquons qu’un groupe de personnes (je dirais, entre 30 et 40) issues du rassemblement, sont restées pour discuter.
Nous ne nous en soucions pas plus que ça.
Une fanfare passe, casques et cuivres scintillants, et va jouer sous l’Arc de Triomphe. Le photographe nous quitte pour aller faire quelques clichés.

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Il est environ 21h30.
Galya et moi remarquons que quelques hommes d’Action Française, parmi ceux qui sont restés, nous regardent depuis quelques minutes.
Autour de nous, des touristes, des badauds, des flics, des gens qui vont écouter la fanfare. Tout ceci ajouté à l’activité habituelle des Champs Élysées. Pas de quoi s’inquiéter. Mais quand même, ils nous regardent depuis un moment… Avec Galya, on se dit qu’on ferait peut-être mieux de…

Ils viennent vers nous.

Un petit groupe de dix.
Grands, costauds.
« Alors, c’est vous le comité d’accueil ? »
Qu’ils nous disent.
« C’est vous les antifas qui nous insultez sur internet ? »
Qu’ils poursuivent.
Je remarque qu’ils ne sont pas juste dix… Une autre dizaine arrive derrière eux. La forêt cachait la forêt. Moi, j’ai du mal à cacher ma peur.
Ce ton condescendant et la multiplication soudaine de leurs effectifs, tout cela ne présage rien de très fleuri.

« Nous, on est là pour discuter ».

Ah, alors dans ce cas, pas de…
Premier coup de tête. Selon Galya, c’est Rachid qui l’a pris. En pleine figure.
C’est le coup d’envoi.
Le groupe s’abat (littéralement) sur quelques-uns d’entre nous. Notamment sur Antoine qui est juste devant moi. Je fais quelques pas en arrière. Ils ont des armes mais je ne les identifie pas. Matraques, bâtons, je ne sais pas.
Je peine aujourd’hui à remettre les images dans le bon ordre.
Tout s’est passé en quelques secondes. Des coups dans tous les sens. Des pluies de coups. Je remarque que certains d’entre nous ne sont plus là. Je vois une paire de lunettes voler.
Je me souviens de m’être éloignée de quelques pas et d’avoir fait le tour du banc.
Je m’aperçois que là, sous les poings et les pieds de ces cinq ou six hommes, c’est Hakim.
Je cours vers eux, je tente de m’interposer.
Les types le traînent plus loin, je n’ai le temps de rien. Ou peut-être que je ne peux rien faire.

À côté, il y a une autre poignée de types qui mettent Antoine à terre.

Je ne sais pas trop ce que je fais, je dois être quelque part entre la stupéfaction et l’envie de me jeter à corps perdu là-dedans pour arrêter tout ça – ce qui ne servirait certainement à rien.
Je me demande à nouveau où sont les autres, s’ils vont bien. J’ai du mal à savoir qui est encore là, sous leurs coups méthodiques.

Je suis restée et pourtant je ne me souviens pas.

J’ai cette image persistante en tête : Hakim à terre, trois ou quatre types qui lui sautent dessus à pieds joints, à plusieurs reprises, avant de partir en courant.
Et ça y est, c’est fini.

Hakim ne bouge plus. Je me précipite sur lui, prend sa main et essaie de lui parler. Ses yeux sont ouverts mais rien ne se passe. Deux personnes s’arrêtent – ce ne sont pas les seules mais celles-ci ont été les premières à me demander s’il fallait appeler les pompiers.
Je leur dis oui.
Antoine est à côté de moi, à terre, il s’inquiète également de l’état d’Hakim. Il me demande où est Galya.
Je ne sais pas.
Je me demande à nouveau où sont les autres. Depuis quelques minutes, cette question me semble impossible à résoudre, comme si la seule réponse probable était « ils n’ont jamais existé ».
Je continue à parler à Hakim.
Une caméra nous filme.
Il reprend peu à peu connaissance. Ses yeux bougent. Ses lèvres essaient de formuler quelque chose mais les mots ne sortent pas. C’est comme s’il avait oublié comment on parlait.

Les autres reviennent. Galya, qui s’est pris un coup dans la tête, Rachid, qui saigne du nez et jusque dans la bouche, et deux filles et un gars qui étaient avec nous. Pierre, mon ami photographe, est également avec eux, stupéfait de découvrir ce qu’il s’est passé durant les quelques minutes où il était absent.
Hakim ne parle toujours pas mais veut absolument se mettre debout. Je lui répète de rester allongé.
Après quelques minutes, il se relève. Ses lunettes ont disparu. Son arcade saigne.
Je me rends compte qu’Antoine, lui, ne peut pas se relever. Galya a tenté de l’aider à se remettre debout mais son genou a flanché. Je remarque enfin l’œuf qu’il a sur le front – que je n’avais pas remarqué jusqu’alors. Et pourtant, difficile de le louper. Les gens autour sont effrayés.

Des flics arrivent.
Ils étaient sûrement occupés à surveiller la fanfare de l’autre côté.
Certains d’entre nous leur expliquent ce qu’il vient de se passer.

Puis, soudain, un homme arrive avec une barre de fer dans la main. Je reconnais l’ami d’ami avec lequel nous étions tout à l’heure. Il est visiblement très énervé. Les flics le prennent pour l’un de ceux qui nous a frappés. Nous tentons de leur dire que non, qu’il est avec nous, mais c’est trop tard, les flics foncent tête baissée. Après un corps à corps assez intense entre lui et les flics, et une voix enfin entendue (il est avec nous !), les flics finissent par le lâcher.
S’ensuivent des discussions de certains d’entre nous avec les flics.
Entre temps, Antoine est pris en charge par les pompiers. Fauteuil roulant pour aller jusqu’au camion. Les pompiers bandent la main de l’ami d’ami – sûrement plusieurs doigts cassés.

Moi, je fais une fixette sur les lunettes d’Hakim. J’ai les yeux rivés sur le sol, comme si j’attendais qu’elles poussent.

J’entends un flic dire à l’un de nous : « en même temps, vous venez à un rassemblement comme ça, vous vous doutez bien que ça va mal se passer ». Et un autre de nous expliquer qu’ils (les flics) nous avaient repérés depuis un moment, qu’ils surveillaient pour voir si ça ne dégénérait pas.

Vous étiez où alors ?
Je ne le demanderai pas souvent, mais là, oui, je pose la question : vous étiez où ?

Nous sommes sûrement dans l’un des quartiers les plus surveillés de Paris un 11 novembre, sur l’une des avenues les plus « fameuses » de la capitale, et donc, il a suffi de quelques secondes d’inattention de tous les flics présents pour qu’on se fasse passer à tabac par vingt types armés ?

J’essaie, mais je n’arrive pas à y croire.
Naïve ? Certainement moins que tout à l’heure.

Hakim, mon ami photographe et moi rejoignons Galya près du camion de pompier. Ils emmènent Antoine à l’hôpital. Galya l’accompagne.
Hakim, Rachid, Pierre, les autres, et moi partons.
Pierre, Hakim et moi décidons de partir à l’hôpital. Hakim a besoin de voir un médecin.

Nous arrivons là-bas vers 22h30.
Antoine a été examiné par une infirmière, il faut maintenant attendre de voir un médecin. Il se prend pour un Moïse cornu, fruit d’une erreur de traduction de la Bible.

Galya et lui plaisantent sur le fait que le camion de pompier, ce n’est pas très confortable.

Tous les cinq, on refait la scène, à coup de blagues et de rires un peu nerveux.

Galya me raconte qu’elle s’est pris un coup sur la tête, est tombée puis a couru, accompagnée de Rachid et les autres, pour aller derrière les gradins qui avaient été installés devant l’Arc de Triomphe. Ils craignaient d’être poursuivis. Derrière les gradins, ils ont croisé Pierre, à qui ils ont rapidement expliqué qu’une vingtaine de types d’AF nous étaient tombés dessus.
Ensuite, ils sont revenus vers nous.

Chacun rapporte sa pièce du puzzle. Cela ne rend pas les choses moins douloureuses. Ou plus compréhensibles. Ces quelques minutes sont un choc pour nous tous, mais nous nous disons que cela aurait pu être pire – maigre consolation.

Pierre et moi quittons l’hôpital.
Plus tard dans la nuit, j’apprendrai qu’Antoine a les ligaments croisés abîmés – pour le moment, on ne sait pas à quel point – et un arrêt de travail d’une semaine au moins. Il gardera une attelle pendant trois semaines. A priori, rien de grave à la tête, malgré la taille de l’œuf.

Hakim a une côte fêlée et des douleurs au niveau du foie.

Trois camarades qui avaient eu vent de tout ceci se sont déplacés à l’hôpital dans la nuit. Ils ne nous connaissaient pas, et ce geste de soutien a été fort apprécié.

Le lendemain soir, nous nous retrouverons à nouveau. Et ne pourrons nous empêcher de revenir sur les événements de la veille. Hakim se sent coupable de ne pas avoir réagi comme ci ou comme ça. Galya a perdu d’énormes mèches de cheveux pendant qu’elle aidait Antoine. Moi, je m’inquiète de ne pas arriver à remettre les images dans le bon ordre. Comme si je ne me souvenais de rien. Antoine a mal.

Mais nous sommes ensemble.

P.-S.

Photo : Pierre

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