Luttes sociales aux États-Unis à l’heure de la crise du Covid-19

Un aperçu de la situation aux States. Prisons, misère sociale, grèves de travailleurs, grèves des loyers… Gwenola Ricordeau, résidente en Californie, universitaire et militante anticarcérale a répondu aux questions de Mars-infos.

Salut Gwenola ! Tu te retrouves à être confinée en Californie. Tu peux nous dire ce que tu fais là-bas ?

Salut ! J’ai déménagé à Chico il y a presque 3 ans quand j’ai accepté un emploi de professeure assistante en justice criminelle à l’université d’État de Californie. C’est une petite ville universitaire, dans une région rurale (et plus conservatrice que le reste de l’État), avec au sud, les grandes villes de Sacramento et de San Francisco, et au nord, des montagnes connues pour être le principal lieu de culture du cannabis aux États-Unis.

Comment se passe le confinement pour toi ?

L’État de Californie a pris des mesures de confinement le 19 mars, mais j’étais déjà de fait confinée depuis presque une semaine après que mon université ait décidé d’arrêter les cours en présentiel. Le semestre de printemps s’arrête dans quelques semaines, donc je suis encore pas mal occupée par l’enseignement, garder le contact avec mes étudiant·e·s, et puis aussi quelques réunions professionnelles. Comme beaucoup de personnes immigrées, je suis inquiète de ne pas pouvoir quitter les États-Unis avant longtemps – et, par chance, c’est, en ce qui me concerne, ma principale préoccupation.

Depuis longtemps tu milites autour de la question anticarcérale. Ton récent livre, Pour elles toutes, en est la preuve : tu reviens sur la situation particulière des femmes aux prises avec la justice ou la prison. On imagine que tu dois suivre ce qu’il se passe à ce sujet aux États-Unis. Peux-tu nous faire un petit topo sur la question à l’aune de la crise du coronavirus ?

Je passe effectivement beaucoup de temps à suivre ces questions et à partager des informations et des analyses : il y a quelques semaines, j’ai fait une synthèse des défis sanitaires que pose l’épidémie en prison et expliqué pourquoi il y a un large consensus sur le fait qu’« il faut vider les prisons » ; j’ai aussi raconté ici comment les prisons pourraient être « le prochain épicentre de l’épidémie aux États-Unis ».

Il faut savoir qu’aux États-Unis, certaines prisons dépendent du gouvernement fédéral, d’autres des États, d’autres encore des comtés. Donc la réalité des prisons est très contrastée. Pour ce qui est de la Covid-19, nous sommes dans une situation inédite, mais on peut néanmoins y réfléchir à partir de ce qu’on connaît du système carcéral : les prisonniers sont toujours aux premières loges des catastrophes dites « naturelles ». C’est un sujet sur lequel j’ai un peu travaillé avec mon collègue Joël Charbit car je suis très sensible à la question du racisme environnemental.
Il y a, avec la Covid-19 dans les prisons, rien de très nouveau en fait : les prisonniers ont peu accès au matériel de protection, ils ont un mauvais accès aux soins, ils sont davantage exposés que le reste de la population et on les met à contribution pour lutter contre la catastrophe – en leur faisant fabriquer des masques et des cercueils ou en leur faisant creuser des fosses communes. Et leurs proches sont laissé·e·s souvent sans nouvelles (il y a aux États-Unis 2,3 millions de personnes en prison, donc on parle de millions de familles et de proches qui vivent aujourd’hui dans l’angoisse…).

Alors, où en est l’épidémie dans les prisons ? Plusieurs sites permettent de suivre l’évolution de l’épidémie en prison : Covid-19 Behind Bars et la page dédiée de The Marshall. Il y a ce qu’on sait, et puis tout ce qu’on ne sait pas… Or on sait que, comme en témoigne Khabeer J. Brown, des prisonniers ont subi des représailles pour avoir raconté ce qui se passait en détention. Il y aurait déjà 10 000 prisonniers atteints du coronavirus – avec plusieurs États qui rapportent des cas de prisons où le taux de contamination est très élevé : Dans l’Ohio, deux prisons ont des taux de 77 et 81 %, dans l’Indiana, une prison a un taux de 97 % et dans le Michigan, plusieurs prisons ont des taux de contamination supérieurs à 87 %.

J’ai une pensée particulière pour les nombreux prisonnier·ère·s politiques qui souvent ont été incarcéré·e·s dans les années 1970 et sont maintenant très âgé·e·s, avec parfois des maladies qui les mettent particulièrement en danger. Je pense, par exemple, à Mutulu Shakur, un ancien membre de la Black Liberation Army, et à Leonard Peltier, un leader important des luttes amérindiennes. Et puis, bien sûr, pour Mumia Abu-Jamal, sur qui le département correctionnel de Pennsylvanie a fait sciemment courir la rumeur qu’il était atteint du coronavirus…

Mots-clefs : Etats-Unis | prison | coronavirus

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