Communiqué des Éditions du Bout de la ville [1]
20 novembre 2025
J’aimerais que ce livre contribue à combattre les idées préconçues sur la prison et à briser les stéréotypes souvent associés à ceux et celles qui s’y trouvent. »
Moben
Moben est un auteur de notre maison d’édition. Nous avons appris avec consternation son transfert, ce mardi 18 novembre à la prison de haute sécurité de Alençon-Condé-sur-Sarthe au sein du nouveau QLCO (Quartier de lutte contre la criminalité organisée). Il est puni pour avoir écrit avec l’aide de Gaëlle Hoarau, Mange ta peine, les recettes du prisonnier à l’isolement, livre édité par nos soins et sorti en librairie en septembre 2025.
Mange ta peine est avant tout un livre de cuisine. Les 79 recettes du livre, gourmandes et faciles à réaliser avec des moyens limités, sont précédées d’un entretien qui documente la rigueur de la vie à l’isolement carcéral. Pour Moben, l’art de cuisiner est devenu un moyen de survivre à la sécheresse de la prison et à la dureté de ce régime assimilé par la Cour européenne des droits de l’homme à une « torture blanche ».
Son inventivité culinaire, sa poésie, ses analyses autant que sa générosité nous ont convaincus de la nécessité de publier ce livre. Conçu au cœur d’un dispositif qui tend à déshumaniser, ce livre est une leçon de partage, d’humanité et de combativité.
En octobre 2025, Moben reçoit son livre au centre pénitentiaire (CP) de Moulins-Yzeure. Quelques jours plus tard, une brigade d’intervention de surveillants lui confisque son exemplaire. Ce que la direction du CP lui reproche est simple : « Hormis les recettes, vous décrivez votre vie en détention en particulier à l’isolement et en réalisant une critique de la prison. On y retrouve également une copie de bon de cantine du QMC de Moulins de mars 2025 et des dessins représentant une cellule du QMC (…) Cela met en évidence votre volonté et votre capacité à communiquer pendant plusieurs semaines avec des personnes à l’extérieur en contournant les règles de contrôle de l’administration pénitentiaire ». La sanction tombe : Moben est conduit au quartier d’isolement pour attendre son transfert en QLCO !
Nous contactons immédiatement la direction du CP pour rappeler que le livre n’a pas été écrit à l’insu de l’administration : Mange ta peine est en effet le résultat de conversations téléphoniques légales (écoutées et enregistrées par l’AP) entre Moben et Gaëlle Hoarau qui les a ensuite retranscrites.
Le 18 novembre à 6h, une équipe de surveillants cagoulés (Eris) transfère Moben en QLCO sous le regard d’une caméra embarquée de BFM TV. Dans la vidéo, pas question d’un livre de recettes de cuisine à l’origine du transfert ; les éléments de langage tournent autour de prétendus risques d’évasion. La méthode est grossière. La parution du livre de Moben est à l’origine de l’engagement de la procédure de transfert vers le QLCO de Condé-sur-Sarthe qui relève dès lors d’une décision punitive.
Rappelons ici que Moben avait quitté le quartier d’isolement pour la détention normale il y a un an ; qu’il n’a pas utilisé de moyens de communications illégaux avec l’extérieur ; qu’il est déjà conditionnable à ce jour et libérable d’ici 3 ans. En attendant, Moben verra ses proches derrière une vitre en plexiglas. Il n’aura plus que 4 heures de téléphone par semaine et trois interlocuteurs autorisés. Pour un homme en fin de peine, cette désocialisation semble pour le moins contradictoire avec la mission de réinsertion censée être attribuée à la prison.
En effet, ces nouveaux QLCO constituent une nouvelle variante plus poussée de l’isolement, donc de la « torture blanche ». Toute la publicité qui en est faite depuis des mois tourne autour de cela : ces endroits doivent « couper du monde » et faire plier les êtres, c’est leur but. Il semblerait que Moben a été brutalement aspiré dans la campagne médiatique menée par le Garde des sceaux pour promouvoir les quartiers de haute sécurité (QHS) et sa « guerre au narcotrafic ». La sortie de son livre rencontre un agenda politique dont Moben fait les frais.
Nous appelons nos proches, nos collègues éditeurs et éditrices, nos partenaires professionnels, journalistes ou libraires, ainsi que les personnes et organisations investies dans la question carcérale et dans la défense de la liberté d’expression à se mobiliser à nos côtés, à ne pas laisser cette situation sans réponse en communiquant à leur tour et en manifestant leur solidarité avec Moben.