Klinamen 15 ans plus tard, un au revoir

Vies et mort d’un collectif madrilène. Quand les collectifs meurent, il ne reste souvent que leurs archives poussiéreuses, leurs traces laissées au hasard des luttes, des rencontres et des productions. C’est pourquoi le récit qui suit est précieux : après quinze ans d’existence, le collectif de lutte et d’édition Klinamen, basé à Madrid, a décidé de se dissoudre fin 2017.

« Si nous voulons exprimer la défaite commune, nous devons le faire dans les strictes limites de la dignité et de la beauté. »

Leonard Cohen

Que ce soit pour cause de malaise ou d’inertie, il est somme toute assez rare qu’à la fin d’un projet politique, ses membres décident d’expliquer publiquement les raisons de son abandon. Bien qu’habitué·es à des collectifs éphémères, qui vivent rapidement et meurent lentement sans jamais valoriser leur trajectoire, nous pensons que Klinamen mérite un autre sort. Nous voulons tourner sa page en évaluant nos succès et nos erreurs, que cela puisse nous – et vous – servir dans les défis à venir. Nous tenons aussi à dire au revoir avec honnêteté, en partageant nos doutes et en reconnaissant nos contradictions.

Dans le texte qui suit, à la faveur de cette expérience, nous partagerons donc idées et débats qui demeurent toujours ouverts. Pour affronter mieux armé·es ce qui nous attend.

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Il était une fois

Klinamen est né à la fin de l’année 2002 et a traversé différentes phases. Chacune d’entre elles s’est caractérisée par des outils, contenus, thématiques, ou projets particuliers, en fonction de ses participant·es et du mouvement auquel nous prenions part.

Initialement, Klinamen était voué à être un outil servant d’une part à éditer des matériaux intéressants, tout en dépassant le modèle du fanzine qui prévalait à cette époque et en cherchant une stabilité plus forte, et d’autre part, via le travail militant non rémunéré, à trouver de nouveaux modes de financement, autres que ceux des fêtes et des concerts.

À partir de 2005, à la suite du « boom » provoqué par l’arrivée d’internet dans les mouvements sociaux, une grande partie du projet Klinamen s’est tournée vers la maintenance et la gestion de klinamen.org, un site de contre-information semblable à tous ceux qui ont émergé à cette époque. Le site a fonctionné sans interruption jusqu’en 2010, quand des problèmes techniques nous ont obligé·es à repenser complètement le projet (la page étant devenue obsolète). Mais la persistance des problèmes sur le nouveau site, venant s’ajouter à l’épuisement généré par la gestion d’un site de contre-information actualisé quotidiennement pendant cinq ans, nous ont conduit⋅es à tout abandonner. Un abandon au sens propre, puisque aucune fermeture officielle ni valorisation finale de l’expérience n’ont été réalisées.

Depuis, Klinamen s’est recentré sur ses missions originelles : la traduction, l’édition, et la distribution de livres et autres matériaux écrits. Néanmoins, depuis avril 2015, nous sommes entré·es dans un processus (un lent processus, pour être franc·hes) de réflexion et d’autocritique durant lequel nous avons travaillé à la fois sur la pérennité du projet, sa capacité (limitée) d’intervention, et sur les différentes thématiques qui intéressaient ses membres. Diverses propositions ont été formulées pour restructurer et réorienter le projet, mais nous n’avons jamais réussi à les mettre en œuvre, en grande partie parce que nous étions encore trop pris·es par les problèmes qui nous avaient mené⋅es jusque-là… Au regard de ces constats, et fort·es d’expériences antérieures similaires, nous avons décidé de ne pas laisser le projet pourrir faute de soin, ni de lui faire subir une fausse mort. Nous avons préféré arrêter Klinamen pour que le projet connaisse la fin la plus digne possible.

Tout ce processus a été motivé par une crise dans le collectif qui, à ce qu’il nous semble, vaut la peine d’être racontée, au cas où cette histoire pourrait servir à d’autres groupes en butte à des défis internes. La crise dont nous avons souffert à Klinamen avançait sur deux pattes : le politique et le personnel. Deux problématiques qui, nous le savons tou·tes, ne peuvent être séparées que jusqu’à un certain point. Et d’une certaine manière, leurs effets sur le collectif étaient déterminés par la structure même de ce dernier.

Le travail non militant

Dès le début, Klinamen a fait le pari d’un travail militant non rémunéré, c’est-à-dire aussi sans représentation syndicale. Nous nous en sommes déjà justifié⋅es publiquement en rappelant qu’au début du projet, ce choix était plus d’ordre moral, ou « moraliste », que pratique. Notre position à ce sujet a beaucoup évolué depuis. Nous continuons à considérer le travail militant comme une option viable pour porter un projet éditorial, une revue, ou un site web, mais après plus de dix ans, nous sommes conscient·es des limites et des problèmes que cela pose. Nous sommes par ailleurs bien sûr conscient·es que les projets rémunérés viennent avec leur lot de problèmes, même s’ils sont différents, et ce n’est pas à nous de les raconter, pour que tout le monde puisse en tirer des leçons, mais à celles et ceux qui les ont vécus.

Tout d’abord, certaines des tâches nécessaires à ce type de projets sont difficilement compatibles avec la vie dans un système capitaliste. Et en temps de crise, n’en parlons pas… Quand ton travail salarié ne dépend pas du projet, et n’a même aucun rapport avec lui, le manque de temps devient la norme. Si à cela, nous ajoutons les affects de chacun⋅e (couples, enfants, polyamour, etc.), le temps dont nous avons besoin pour traduire, corriger, maquetter, ou même simplement se réunir, devient une chimère.

Cela pose beaucoup de limites : des projets qui n’aboutissent pas par manque de temps, des assemblées qui ne font que lister toutes les choses à faire, déjà évoquées lors des assemblées précédentes mais jamais concrétisées, des personnes qui passent leur temps à culpabiliser envers celles auprès desquelles elles se sont engagées (un euro pour chaque mail d’excuses de Klinamen, oh yeah !), etc.

Cependant, deux problèmes mériteraient peut-être une attention plus particulière. D’abord, le fonctionnement du collectif est d’autant plus sensible aux situations et caractéristiques personnelles de ses membres que ses activités ont lieu sur le temps libre de chacun·e. Cela vient amplifier un phénomène normal dans tous les collectifs : les différences d’implication et les tensions qu’elles génèrent. Il existe des outils pour compenser cela : par exemple dépasser un certain seuil de participant·es dans le collectif pour le rendre plus robuste face aux changements inattendus dans les vies de chacun·e ; ou bien encore développer des mécanismes visant à minimiser ou contrôler les différences d’implication et ce qui en découle (quand seulement une personne sait maquetter, quand la traduction retombe toujours sur les deux mêmes personnes, etc.).

Autre problème : quitte à devoir dédier son temps libre au projet éditorial, autant que les tâches à accomplir soient un minimum « intéressantes ». En général, à Klinamen, nous n’avons jamais eu de problèmes avec la valorisation, la traduction, l’édition ou le graphisme des matériaux, puisque ce sont des choses que nous aimons faire. Sauf quand nous devions de temps à autre travailler un texte dont le thème ne nous intéressait pas pour un sou (que ce soit dans l’absolu ou à ce moment précis de nos vies). Il en va autrement des tâches moins créatives, comme la distribution. Faire des paquets et les envoyer a toujours été d’un ennui profond, et en l’espace de dix ans, nous n’avons jamais été capables de trouver une solution satisfaisante. Ou bien des camarades qui avaient des distributeurs s’en chargeaient pour nous (merci beaucoup a Accio Cultural, Local Anarquista Magdalena, et LaMalatesta), ou bien nous l’assumions nous-mêmes mais toujours tant bien que mal, avec des membres du collectif qui en venaient à « se spécialiser », générant tensions, rappels des engagements non tenus, et débats récurrents sur « comment faire pour que, cette fois-ci, ça fonctionne bien ? ».

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