Jeudi-colère, hôpital-entreprise et Ségur-imposture : jeudi 4 juin 2020, hôpital Robert-Debré

Retour sur la mobilisation des personnels soignant de l’hôpital pédiatrique Robert-Debré le 04/06/2020

Deux jours après le rassemblement devant le tribunal de Paris contre les violences policières, l’impunité judiciaire et le racisme d’État appelé par le collectif Justice pour Adama et d’autres collectifs de familles de victimes ; c’est devant l’hôpital pédiatrique Robert-Debré, le 4 juin que l’on pouvait voir une banderole discrète fendre un cortège de soignant·e·s, on pouvait y lire :

Le racisme étouffe, soignant·e·s solidaires.

Dans les mains d’une centaine de manifestant·e·s se tiennent casseroles, cuillères, drapeaux et pancartes. Cet exercice n’est ni spontané, ni ponctuel, depuis 3 semaines déjà et à l’initiative des collectifs interhôpitaux, interurgences, des syndicats SUD et CGT-santé, actions et rassemblements se succèdent devant l’hôpital Robert-Debré et d’autres centres hospitaliers publics à Paris et en France. Le jour et les formules sont posés : « jeudi colère, #jediscolère ».

Après l’habituelle « casserolade autour de l’hôpital », soutenue et applaudie par passant·e·s et riverain·e·s, les slogans et les chants laissent place à des prises de paroles d’hospitalier·ère·s. Chérine Benzouid, cardiologue à l’hôpital Robert-Debré, choisit soigneusement les termes qu’elle emploie pour présenter ses collègues intervenant·e·s : le rejet de l’héroïsation des soignant·e·s est revendiqué. Ce n’est pas une courageuse soignante dont le fantasme sacrificiel se serait cristallisé durant une crise pandémique mondiale qui vient prendre la parole, mais

« Quelqu’un dont le métier est en danger, car il ne répond pas à cette logique comptable qu’est l’hôpital-entreprise ».

Ce « métier en danger » est celui de la diététique dont l’intervention, bien qu’inscrite dans 11 parcours de soins (dont celui du diabète, de l’allergie, la leucémie ou encore de la cardiopathie), n’est toujours pas prise en charge et reconnue comme acte conventionné, ce qui empêche son remboursement et « a un effet délétère sur la santé des plus précaires ».

Cette méconnaissance spécifique de la diététique, réduite à l’image d’Épinal des prescriptions et instructions des régimes amaigrissants par les gestionnaires des budgets des établissements d’AP-HP, ne serait pas la seule raison pour laquelle ceux-ci restreignent en priorité les budgets liés à l’alimentation et la restauration des patients malgré le fait que la dénutrition soit un phénomène élargi de 20 à 40% des bénéficiaires des services de santé publics.
En effet, à cette méconnaissance de la diététique s’articule le terme « d’hôpital-entreprise » et dénonçant un processus bien décrit par André Grimaldi, auteur de L’Hôpital, malade de la rentabilité (2009, éditions Fayard). Ce processus est celui de la libéralisation de la santé publique gouvernée par la nécessité de la rentabilité au détriment de la qualité des soins et des conditions de travail de celle.ux qui les prodiguent.

Ainsi, André Grimaldi, chef de service à la Pitié-Salpêtrière, prend la parole et se permet de rappeler l’historique de lutte des hospitalier·ère·s depuis 2004 en mentionnant le passage à « une gouvernance d’entreprise » appliquée aux établissements de santé publique puis la transition vers la tarification à l’activité en 2009.
Ainsi, en plus des coupes budgétaires soumises au déficit de la sécurité sociale et du plafonnement ministériel des dépenses de santé publique, se sont ajoutés aux plaies des services de santé publics : la tarification à l’activité.
Ce système de financement et de rémunération dit « T2A » a une influence directe sur les montants fixés par l’ONDAM, fixant les limites à ne pas dépenser en termes de prise en charge par les collectivités et l’État. Ce système se construit sur une valorisation économique de certains actes et prestations au détriment d’autres. Cette catégorisation se faisant sur des critères arbitraires et peu à l’écoute des réalités hospitalières, encouragerait alors une gestion entrepreneuriale des établissements de santé publics dans lesquels cette certaine course à la rentabilité pourrait dangereusement se confondre avec une frénésie managériale dont la survie et la compensation des politiques précarisantes des services publics seraient les objectifs.

Au-delà de cette rétrospective, André Grimaldi nous permet de nous saisir d’une certaine actualité : le Ségur de la santé, celui même au cœur des slogans et des pancartes : « Ségur = Imposture ». Le « Plan hôpital » lancé et construit par Édouard Philippe et Olivier Véran le 25 mai 2020 et supposément élaboré à partir de concertations entre acteur·rice·s choisi·e·s du monde de la santé dans une optique de revalorisation de celui-ci s’esquisse familièrement de cette manière à travers les mots du docteur Grimaldi :

« On vous attrape, vous rentrez dans des négociations, qu’on appelle pas négociations, mais concertations, et le temps passe. Et viendront les vacances : juillet/août. Et après la crise sociale. Et vous oserez encore revendiquer pour les hôpitaux alors qu’il y a des queues pour les restos du cœur ? »

Loin de se limiter à une certaine ironie amère et à cette banale prophétie de l’assoupissement estival des mobilisations sociales, le docteur Grimaldi exige, et appelle à exiger :

“Nous avons 15 jours, [où il faut] qu’ils nous disent combien ils veulent donner, pour rémunérer les carrières, c’est la première chose pour rétablir la confiance. Après on pourra discuter de tout. Vous avez des milliards pour Renault, c’est combien pour l’hôpital public ? Le dernier rendez-vous va être le 16 [juin 2020]. Le 16, il y a une mobilisation générale unitaire. […] Donc le 16, je pense que ça sera une journée fantastique, il faut que les usagers, l’ensemble des personnels sur l’ensemble de la France se mobilisent pour que du Ségur sortent quelque chose pour les soignants.”.

Cet appel à la mobilisation clôture les prises de paroles, et pendant que les soignant·e·s commencent à passer de l’autre côté des grilles auxquelles s’accrochent une banderole, des chants gilets-jaunes retentissent, une fois de plus. Une poignée d’entre eux·elles applaudissent les dernier·ère·s soignant·e·s et se reconnaissent fièrement parmi une foule commençant à se disperser. La prophétie grimaldienne de l’essoufflement des luttes propres aux périodes de vacances d’été résonne malgré tout et réveille les souvenirs d’un triste été 2016 post-El Kohmri.

La banderole « Le Racisme étouffe, soignant·e·s solidaires » me paraît familière lorsque je la vois s’enrouler dans les mains de deux blouses blanches.
Elle a en fait pu être vue le mardi 2 juin devant le parvis du TGI où s’est déroulé le premier rassemblement contre les violences et l’impunité policières. 4 jours plus tard, un second rassemblement était prévu à Paris à l’initiative de familles de victimes de violences policières, et à l’instar de l’appel unitaire des bénéficiaires et des professionnels de la santé publique pour le 16 juin mentionné par le docteur Grimaldi, un appel au rassemblement contre les violences policières et le racisme d’état a été déclaré pour le 20 juin.
Le calendrier estival s’organise et un certain rythme de mobilisations semble s’installer à contre-courant de toute les prévisions inquiètes de la situation de répression accrue dans laquelle les luttes apprennent désormais à s’inscrire et s’épanouir.

Localisation : 19e arrondissement

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