Il n’y a pas d’identité politique, seulement des pratiques politiques

Retour sur la manif contre le FN du dimanche 16, deux semaines après. Appel à une discussion.

Nous nous adressons ici à des camarades, ou des copain-ine-s comme on aime à les appeler. Nous espérons qu’illes recevront ce texte ainsi. La critique est toujours quelque chose d’essentiel, et se doit d’être sévère pour être pertinente, mais pas chargée d’affects personnels. Avant tout bienveillante, donc. C’est cet exercice que nous tenterons d’effectuer ici.

Les événements de la manif anti-FN qui ont éclaté vers la fin entre deux « groupes » ont dû faire parler beaucoup de monde — après avoir fait bien rire les flics et les feufas. Aucun intérêt de ramener le débat à « qui a fait quoi », « qui est responsable ». Aucun intérêt d’entrer dans des querelles de chapelles. Chacun a sa version des faits, et ses affinités personnelles dans l’affaire. La discussion se doit d’être politique et stratégique.

Nous demandons d’abord à certains copains (nous ne féminisons pas ici volontairement) d’arrêter de donner des ordres dans le « black bloc ». Les charges à 15 sur trois voitures de flics à 100m, qui obligent tous les autres à suivre par sécurité, et qui menacent de diviser le cortège, n’ont aucun intérêt. Sans parler des tirs de mortiers qui finissent pour une fois sur trois dans le dos d’un camarade, ou les bouteilles jetées de loin sans faire attention où elles tombent. D’une part, quand il n’y a que quatre banderoles, il n’est pas bien difficile de faire un relais de communication rapide entre elles pour décider d’une stratégie collective, et de voir si les gens derrière veulent suivre. D’autre part, il faut se poser la question de l’intérêt de ce type d’action. L’autodéfense en manif, et sa part offensive lorsqu’il y a des cibles précises, est d’une nécessité évidente partagée. Tenir en respect des escadrons de flics pour créer un espace libre, qui permet de s’attaquer à des cibles précises, c’est essentiel. Il n’y a pas à transiger. Cette pratique était d’autant plus pertinente dans un cortège de tête hétéroclite et massif, avec des enjeux stratégiques (rapport de force physique et symbolique) qui relèvent parfois de la bataille (prendre un pont, faire une brèche, tenir un lieu). En bref : dégager les flics du balcon surplombant de la Philharmonie était essentiel. Mais le plaisir de jeter des cailloux, et de trouver dans une telle pratique une fin en soi relève plus d’une nostalgie du mouvement « loi travail » que d’une tactique réfléchie, et d’un acte politique conscientisé.

La pente vers un certain autoritarisme dans les cortèges est un piège à éviter à tout prix. Mais cette pente, on l’a aussi vue chez ceux qui se sont improvisés et autoproclamés service d’ordre de la manif. En quel nom ? Nous avons passé un printemps entier à critiquer ce genre de pratique, et on se retrouve, dans nos propres rangs, à faire de même. Quand bien même il y a des jets de bouteille mal placés, comment peut-on s’arroger le droit de tabasser des copain-ine-s parce qu’on n’aime pas ce qu’illes font, ou ce qu’illes seraient supposé-e-s avoir fait ? Donc maintenant on va commencer à se taper dessus sur les rendez-vous qui nous sont communs ? Ou on fera des événements séparés ? On sera beau, tiens, à 50 chacun-e dans notre coin. L’un de nos amis s’est trouvé à terre roué de coups par le « SO » parce qu’il se trouvait là au mauvais moment, et qu’il était cagoulé (il va falloir s’en justifier maintenant…). De l’autre côté, que certain-e-s jouent le SO n’est pas une raison pour que des mecs agressent une copine. Passage à tabac d’un côté, agression sexiste de l’autre. Tout cela n’est pas anecdotique, malgré un constat désolant : on le passe sous silence.

Donc nous faisons un appel à une discussion collective, maintenant qu’il n’est pas trop tard, entre les militant-e-s qui se retrouvent toujours dans les mêmes cortèges, qui partagent les mêmes combats et les mêmes pratiques. A quoi ça sert de se dire anti-autoritaire et anti-capitaliste pour jouer le flic ou le cheffaillon, frapper des copain-ine-s , les mettre en danger et réintroduire des rapports de domination entre nous ? Il faut travailler à l’indistinction la plus totale dans nos cortèges. Et quel sens cela a-t-il de parler d’"autodéfense populaire", si c’est pour ne pas faire attention les uns aux autres, surtout dans les moments d’action ? Il y a déjà suffisamment à faire avec les coups des flics (qui seront sans retenue les 22 et 23 avril, le 1er mai, etc.)… Ne devrions-nous pas ne pas être une menace pour les copain-in-es ? ne pas les exposer inutilement ? Rien n’est possible dans le cortège sans confiance et soutiens réciproques.

De façon plus générale, peut-être devrions-nous nous rappeler combien l’autonomie, et la diversité des tactiques qui en découle, est un des apports majeurs des dernières luttes politiques. Méfions-nous des sigles, des nominations, des effets de groupe, et de leur culte du pseudo-chef-stratège que cela suppose. L’idée fondamentale de l’autonomie, et qui nous différencie des organisations partidaires, c’est que chacun vient en tant qu’individu libre, luttant avec ses ami-e-s et camarades, pour défendre des formes de vie et des types de rapports sociaux débarrassés des rapports de domination. Alors que le stalinisme a disparu il y a plus de 25 ans, on ne peut pas reproduire ses structures d’appropriation des mouvements sociaux. Personne n’en est propriétaire. Puisqu’il s’agissait d’une manifestation contre le fascisme, relisons l’Hommage à la Catalogne de George Orwell, et méditons combien cette volonté de contrôle sur le mouvement a annihilé la dynamique révolutionnaire, et ouvert le voie à la victoire du franquisme. En reproduisant de telles erreurs, nous nous dirigerons immanquablement vers la même catastrophe, et notre fin à tous. L’histoire de l’Espagne insurgée nous rappelle que la lutte contre le fascisme n’est pas réductible à la constitution des groupes antifas contemporains, de même que l’on n’a pas attendu la naissance de l’appellisme pour lancer des insurrections. Personne n’a le monopole de l’insurrection et personne n’a le monopole de l’antifascisme comme mot d’ordre. Tous ces combats participent d’une histoire longue des luttes sociales contre le capitalisme, le fascisme et l’État. Elles ont commencé bien avant notre naissance et se poursuivront bien après. Il n’y a pas de question de l’identité politique, mais seulement des pratiques politiques. Elles indiquent les formes de rapports sociaux pour lesquelles nous luttons.

Des individu-e-s autonomes dans un groupe autonome

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