Frontex, Europol ou une police européenne en devenir

Depuis quelques jours on ne compte plus de listes mails, de communiqués, d’articles qui ne reprennent pas le cri d’alerte du site Statewatch contre l’opération « Mos Maiorum », vaste rafle européenne de migrants, organisée du 13 au 24 octobre. Si le document, émanant du Conseil européen, qui décrit cette opération, est effectivement préoccupant, c’est le contexte qui rend cette opération possible qui est bien plus inquiétant encore.

Edit du 13/10/14 : Face aux inquiétudes croissantes que suscite l'imminence de l'opération Mos Maiorum, Frontex se défend dans un communiqué en se présentant comme un simple prestataire de service, dans une opération commanditée par l'Italie. Pourtant Frontex est de plus en plus présenté par les politiques d'immigration nationales comme l'interlocuteur et l'intervenant providentiel disposant de l'expertise en la matière : http://frontex.europa.eu/news/frontex-s-participation-in-mos-maiorum-BOeKrL

Mos Maiorum n’est pas la seule opération aux relents de Pax Romana qui sort du chapeau de l’Europe : suite au naufrage et à la mort de nombreux migrants en mer Méditerranée, au large de Lampedusa, l’an passé, l’Italie avait lancé une vaste opération de « repêchage » de migrants intitulée « Mare Nostrum », littéralement « Notre mer ».

Comme les « moeurs anciennes » (mos maiorum en latin), Mare Nostrum est lourde d’évocations conservatrices, sinon fascisantes : en 1926, Bénito Mussolini évoque l’idée du Mare Nostrum pour imager une domination italienne sur la mer Méditerranée. L’opération Mare Nostrum a pris fin en août 2014 ainsi que les opérations Hermès et Aenas de Frontex sur la Méditerranée et s’est vue remplacée par l’opération Triton [1], lancée au 1er novembre, avec un budget de 2,9 millions d’euros par mois.

Dans le même temps, Frontex mène partout en Europe, sur terre, air et mer, d’autres opérations de contrôle des frontières, aux doux noms de dieux antiques : Neptune, Jupiter, Hermès, Minerva, etc.

Ce sont des dizaines de milliers de migrants qui sont interceptés et mis sur un vol retour grâce aux charters de retour conjoints [2], affrétés par Frontex, avec des agents Frontex à bord. Le système évite les résistances de passagers et permet d’expulser des migrants d’une même nationalité embarqués dans plusieurs pays européens, au cours d’escales successives.

Au fil des années, depuis sa création en 2004, Frontex s’est graduellement renforcé, avec un budget croissant, des moyens matériels importants mis à sa disposition (avions, bateaux, voitures, etc.) par les états européens. En 2011, l’institution financée par l’Europe pour jouer les cerbères des frontières européennes (avec un ancien militaire à sa tête, le finlandais Laitinen) a même pu accéder à un statut autonome qui l’autorise à faire l’achat de son propre matériel ou à disposer de ses personnels formateurs.

Son mandat s’est étoffé et Frontex est devenu ces dernières années, successivement un centre de formation des gardes frontières de toute l’Europe, un organisme de contrôle des frontières extérieures, intérieures et extra-européennes (grâce à des accords notamment avec les pays nord-africains, l’Ukraine, la Russie, etc.). Tout récemment, avec la Coupe d’Europe de foot en 2012, il s’est transformé en un centre de coordination transnational d’opération de contrôle de l’immigration, de la contrebande ainsi que du trafic humain, aux frontières polonaises et ukrainiennes. 130 officiers de police de 23 pays européens ont ainsi été déployés en support de plusieurs centaines de gardes-frontières polonais et ukrainiens avec un déballage de zodiacs, chevaux, hélicos, jeeps, radars. Le tout a permis de tester les capacités opérationnelles de Frontex depuis son QG de Varsovie et de faire une vaste opération de promo de l’agence pour les années à venir.

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Il faut dire que les ambitions des politicards européens pour Frontex sont grandes : pas plus tard que la semaine dernière, [dans un débat l’opposant à Marion Maréchal-Le Pen] sur la thématique de l’immigration, le présidentiable Alain Juppé suggère que Frontex mériterait de voir son budget et ses prérogatives doublés et que la France devrait se doter d’un « vrai » corps de gardes-frontières (on se demande ce qu’est la PAF).

Par ailleurs, les 5 et 6 juin derniers, le Conseil Justice et Affaires Intérieurs (JAI) du Conseil de l’Union Européenne a émis un document intitulé « Conclusion du Conseil sur le terrorisme et la sécurité des frontières ». Dans celui-ci, on retrouve les prémisses de la loi antiterroriste [3] [4] proposée par le gouvernement français en juillet et actuellement en discussion devant le Sénat (fraîchement renouvelé aux 2/3). Mais ce document préconise également l’utilisation du système d’information Schengen II (contrôle des visas, signalements discrets [5], la généralisation d’Eurodac pour les données biométriques) en lien avec la lutte anti-terroriste et fixe un cadre de coopération européenne qui fait d’Europol et de Frontex les fers de lance de la nouvelle croisade contre les terroristes.

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Conseil UE - dispositions sur le terrorisme
UE - Anti-terro.

Ainsi on peut ainsi lire :

« Que les États membres devraient échanger les bonnes pratiques et les renseignements concernant les capacités de gestion des frontières et le développement de la sensibilisation des gardes-frontières aux questions de lutte contre le terrorisme ainsi que la coopération menée dans ce domaine, et pourraient associer Frontex à ces efforts ; »

Traduction : les gardes-frontières deviennent la police anti-terroriste européenne coordonnée par Frontex.

« Que les possibilités offertes par le système d’information sur les visas à des fins de lutte contre le terrorisme devraient être pleinement exploitées (...) »

Traduction : possibilité d’utiliser et étendre le cadre SIS II (signalements, eurodac, listes des passagers des aéroports, etc.) pour la lutte anti-terroriste

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Application du Système d’Information Schengen II
SIS II

« Que les États membres et Europol, ainsi que Frontex, devraient élaborer et mettre en œuvre des initiatives opérationnelles communes en vue de protéger les frontières extérieures de l’UE contre les menaces terroristes, conformément à leurs mandats respectifs ; »

Traduction : Europol et Frontex vont être amenés à conduire des opérations d’envergure sous prétexte de lutte contre le terrorisme (voir ci-après l’opération Archimède)

« ’Europol et Frontex devraient s’employer à mettre au point leur accord de travail avant la fin de 2014 (...) »

Traduction : on lance quelques opération comme Archimède ou Mos Majorum pour étrenner le système et on fait un retour d’expérience pour entériner la toute-puissance policière de l’hydre Europol-Frontex.

Peu après cette publication, le 18 juillet, a eu lieu une réunion de travail, rue de la Loi à Bruxelles, afin de mettre en place l’opération Mos Majorum.

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Réunion Mos Majorum
Réu Mos Majorum

Le message concernant cette opération de « lutte contre les filières d’immigration » a beaucoup circulé ces derniers jours dans les réseaux militants et jusque dans la presse. On a en revanche peu parlé d’une autre vaste opération coordonnée par Frontex et Europol, le 24 septembre, contre le « crime organisé ». Au cours de l’opération Archimède] (du nom de l’inventeur des grappins qui ont permis aux romains d’arraisonner et d’assaillir les navires carthaginois), 20 000 agents de police ont procédé dans toute l’Europe à l’interpellation de 1 000 personnes et le contrôle de 10∞000 migrants, et la saisie de plusieurs tonnes de drogues [6].

La création d’une armée européenne est un vieux projet [7] qui est régulièrement remis à l’ordre du jour puis remisé dans les cartons. Pourtant l’extension continuelle du mandat de Frontex, la dotation de l’agence en véhicules et en capacités opérationnelles plus militaires que civiles (contingents de gardes-frontières et officiers), son dirigeant militaire laissent planer quelques doutes quant à la nature de cette structure qui ne rend pas véritablement de comptes à grand monde.

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Il faut dire que l’agence externalise le sale boulot de la lutte contre l’immigration et dédouane les pays des conséquences de ses opérations [8]. Frontex se félicite ainsi d’avoir diminué le nombre de morts aux frontières européennes, mais ce qu’elle omet c’est de comptabiliser le nombre de morts aux frontières des pays voisins, hors-EU, avec lesquels elle a conclu des accords pour qu’ils fassent barrage (Lybie, Maroc, Egypte, etc.) « Un mort qu’on ne voit pas n’existe pas » pourrait être la devise de l’agence qui, après plusieurs interpellations au parlement européen de la part de députés inquiets, s’est dotée d’une responsable éthique en charge du respect des droits fondamentaux ; c’est pas du green-washing mais de l’ethic-washing !

Au final, l’agence polit les angles dans des rapports policés où elle sauve les migrants d’eux-mêmes et lutte contre le trafic humain (et bientôt contre les djihadistes qui voudraient troubler la Pax Romana), mais on peut se demander si bientôt les activistes politiques catégorisés « à surveiller » ne seront pas aussi dans le collimateur de Frontex ( dans ses mises en garde, Europol a déjà par le passé pointé du doigt les militants du réseau No Border (mobilisés à Calais entre autres) et les écologistes. L’agence serait alors le bras armé de toutes les polices d’Europe dans les opérations de répression et de contre-insurrection à grande échelle (lors des grands rassemblements internationaux ou lors d’importants mouvements sociaux par exemple).

Et que penser d’un organisme qui s’affranchit des frontières nationales et croît en pouvoir et en autonomie avec la bénédiction de la majorité des classes politiques européennes, trop contentes de sous-traiter l’innommable ?

Frontexit ou Frontexplode, en tous cas il faut cesser d’ignorer l’existence de ce monstre qui croît à l’ombre de l’indifférence et de l’ignorance généralisée.

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Notes

[5Dispositif mis en place en 2007 et qui permet aux pays européens de signaler les passages à des postes de contrôle ou le contrôle par la police d’individus susceptibles de représenter une menace à la sûreté nationale, tels que de supposés terroristes ou de « dangereux » activistes ; certains pays comme la France ont usé et abusé de ces signalements qui ont sans doute permis à la DCRI d’affirmer à l’époque des émeutes grecques de 2008 que les anars français allaient suivre des stages d’insurrection hélénique

[8En 2011, HRW avait épinglé Frontex pour sa complicité dans la situation désastreuse des migrants en Grèce.

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