Filmer la lutte : « Dell’arte della guerra »

Qu’est-ce qu’un cinéma politique aujourd’hui ? Comment filmer une lutte contemporaine ? L’expérience de la lutte est-elle transmissible ? A travers le film documentaire « Dell’arte della guerra » (L’art de la guerre), en 2012, Silvia Luzi et Luca Bellino, deux jeunes réalisateurs italiens répondent partiellement à ces questions et reviennent sur les 17 mois d’occupation de l’usine INNSE, à Milan en 2008-2009 et plus particulièrement sur les huit derniers jours de cette lutte avant la victoire des ouvriers. Article publié pour la 1e fois en janvier 2014.

En août 2009, quatre ouvriers montent sur une grue à vingt mètres de hauteur dans l’enceinte de l’INNSE, dernière usine encore en activité de Milan. Ils veulent empêcher le démantèlement et la fermeture de l’usine. Après 17 mois d’occupation et de piquets de grève, les ouvriers tentent un dernier coup d’éclat : montés sur une grue, ils parlent de se tuer s’ils ne récupèrent pas leur travail. Le bâtiment est encerclé par des dizaines de policiers et de sympathisants venus de toute l’Italie. Après 8 jours passés sur la grue, les 4 ouvriers descendent. Les 49 ouvriers de l’usine ont gagné. Aujourd’hui, l’usine est à nouveau en activité.

Au-delà de la chronique sociale des grèves ou des luttes, le film documentaire « Dell’arte della guerra » revient sur plusieurs questions : Qu’est-ce que filmer une lutte ? Quel rapport historique s’opère encore entre la génération des trentenaires et ceux qui comme ces ouvriers ont la soixantaine et qui ont, de par leur passé, une mémoire militante ? Juchés sur la grue, ils prennent de la hauteur et construisent un point de vue, une perspective sur les luttes passées et présentes. Comme pour un plan d’action à un combat en cours, quatre chapitres structurent le film :

Reconnaître l’ennemi

Comment retrouver l’énergie de la dissociation, de la clarification en sachant reconnaître l’ennemi. Le patron reste l’ennemi invisible, en contre-champ. On ne le verra jamais dans ce film. Les réalisateurs filment volontiers les ouvriers en gros plan, au loin sur la grue, en surplomb sur la situation. Puis plus près, au milieu d’un champs de ruines. Les 4 ouvriers parlent sur le terrain de la lutte, de la situation dans laquelle ils se trouvent (une forme d’esclavage), de la fatigue qu’ils vivent dans leur corps, et de l’affect, la haine qu’ils éprouvent envers le patronat qui les exploite. Une haine non pas personnelle mais structurelle, politique. Une haine des esclaves pour les maîtres.

Créer une armée
Comment reconnaître ceux avec qui on lutte ? Qui sont les camarades ? Les complices ? Ceux sur qui on peut compter ? D’un point de vue de réalisation, se pose aussi la question de qui va incarner la lutte. Au vu du plan des ouvriers, impossible de monter à 50 dans la grue. Ils sont 4 qui se connaissent depuis des années : Enzo, Fabio, Luigi et Massimo et savent qu’ils peuvent compter les uns sur les autres, en termes de résistance et de fiabilité, notamment dans un espace de 2m2 ! Les autres restés en bas organisent le soutien, font des sandwichs, répondent à la presse et restent en contact par téléphone portable.

Défendre le territoire

Les ouvriers de l’INNSEE connaissent l’usine comme leur poche. Ils y travaillent depuis 30 ans et sont de fait les propriétaires du lieu. lls la réoccupent en passant par les souterrains. Mais s’ils referont marcher l’usine pendant quelques mois, étrangement ils ne pratiqueront pas l’autogestion. Ce sera le patron qui continuera d’encaisser les fruits de leur labeur. Le film ne dit rien sur l’ambiguïté de cette position.

Construire la stratégie.
Les ouvriers prennent la parole sans intermédiaire, sans syndicat. Ils savent qu’une fois assis à la « table des négociations », ils auraient déjà perdus. Les syndicats, eux, se mettent toujours à table. Ici, ils s’organisent seuls, en se distribuant les actions. Les ouvriers qui témoignent dans ce film ne cherchent pas à transmettre un modèle mais à pousser chacun à se saisir des luttes.

Chaque terrain de lutte est une invention. Celle des ouvriers de l’INSSE n’est pas limitée à récupérer leur poste de travail (on pourrait effectivement remettre en question le fait de placer le travail comme central pour beaucoup mais l’enjeu du film n’est pas celui-ci). Il s’agit aussi de limiter le pouvoir d’un patron, de faire une critique de l’État, de l’autoritarisme et sur ces questions, ces ouvriers n’ont pas été réellement entendus, disent-ils. En effet, chacun (les syndicats, patrons, etc) ira de son interprétation et finalement de l’essentiel, les ouvriers n’auront pas pu parler.

« Nous ne sommes pas libres, ils nous ont appris à parler la langue des esclaves » lâche Vicenzo, un des ouvriers. Esclaves, ils le sont, tant qu’ils sont forcés à parler la même langue que parle le pouvoir : la langue de la crise. Alors que chaque usine, chaque lieu peut potentiellement devenir une scène de révolte, de guerre (puisqu’il y a deux « camps » l’un contre l’autre et que l’ennemi identifié est le patron qui représente un système injuste). Et s’il était temps de changer de langue, de déclarer la guerre à l’ennemi ? Et si, pour reprendre le titre du film « Dell’arte della guerra », il était temps de parler la langue de la « guerre » ?

P.-S.

Un extrait du film (italien sous-titré anglais) :

Le site du film : http://www.dellartedellaguerra.com

Il n’y a pas de projections du film en France actuellement, mais les réalisateurs sont joignables par mail info@dellartedellaguerra.com si vous voulez récupérer un DVD et organiser des projections !

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