Des « agents provocateurs » aux « antifas infiltrés » : histoire d’une notion raciste, un entretien avec Spencer Sunshine

Le 31 mai, Donald Trump promet par un tweet de mettre « ANTIFA » sur la liste des organisations terroristes. Il voit dans la révolte qui suit le meurtre de George Floyd, la main de ceux qu’il nomme des « agitateurs extérieurs » au mouvement. Pour revenir sur l’origine anti-noirs et antisémite de cette notion proche de « l’agent provocateur » ou aujourd’hui du « casseur infiltré », le site nord-américain It’s Going Down a publié à cette occasion un entretien avec Spencer Sunshine, chercheur spécialiste de l’extrême-droite états-unienne.

Cet entretien a initialement été publié en anglais sur le site It’s Going Down

Vu que tout le monde - depuis Trump, en passant par les éditorialistes, de faux comptes « antifa » gérés par l’extrême-droite, jusqu’à des gouverneurs d’État - répète en boucle des théories du complot et de fausses informations à propos de qui serait « derrière » la révolte actuelle, à la suite du meutre policier de George Floyd, nous nous sommes dit que ce serait le bon moment de traiter de l’histoire du motif récurrent de l’« agent provocateur » (ou peut-être « casseur infiltré » dans un contexte de mouvement social français)

« Ma rumeur préférée du moment : certains flics pensent que des commerçants font semblant de se faire piller pour toucher l’assurance »

Bien que le terme lui-même désigne initialement des policiers et membres du Ku Klux Klan qui attaquaient des participants au mouvement des droits civiques, on peut remonter plus loin encore dans l’histoire pour retrouver l’origine de l’idéologie raciste qui suppose que la lutte des Noirs étatsuniens relèverait du « communisme » et qu’elle serait menée par « les Juifs ».

« Twitter rapporte que le groupe néo-nazi American Identity Movement, une subdivision du mouvement »Groyper« mené par Nick Fuentes + Michelle Malkin, serait derrière de faux comptes »ANTIFA« appelant à la violence. Ces publications ont été promues par des arnaqueurs tels que Andy Ngo. »

Voulant en savoir plus, nous avons contacté Spencer Sunshine, chercheur spécialiste des mouvements d’extrême-droite.

IGD : Pourquoi l’extrême-droite répand-elle l’idée que les personnes noires n’auraient pas la capacité de mener leurs propres luttes et devraient donc d’une manière ou d’une autre avoir besoin d’être dirigées par des forces extérieures ? Que gagne-t-elle à avancer cette interprétation des événements ?

Meme si ces idées peuvent être par la suite blanchies par des conservateurs plus mainstream comme FOX News ou adoptées par des droitards juifs et/ou racisés, elles trouvent leur genèse dans les conceptions antisémites des suprémacistes blancs. C’est important parce que les allégations que vous mentionnez reflètent fondamentalement ces postulats racistes.

Une caricature émanant de l’Alt Right : les juifs sont dépeints comme manipulant les « forces dégénérées » de la société

Les suprémacistes blancs voient les personnes noires comme des animaux, qui seraient incapables de penser la complexité et de s’organiser ; il serait donc inconcevable qu’elles puissent construire des mouvements de libération complexes. Les juifs, en revanche, sont vus comme rusés et manipulateurs - ils tirent les ficelles mais ne se saliraient pas les mains. Les juifs sont donc dépeints comme manipulant les activistes noirs contre les intérêts supposés des blancs non-juifs (les juifs « de couleur » n’existant pas dans la vision du monde des suprémacistes blancs). Nous voyons ceci très clairement aujourd’hui dans les allégations qui disent que George Soros - un financier et philanthrope « progressiste » juif - est à l’origine des manifestations en cours.

Ce cadre d’analyse antisémite est très cohérent pour eux. Il leur permet :

  • d’utiliser tous leurs récits diabolisants, et donc de les renouveler
  • d’expliquer comment les personnes noires, qu’ils voient comme inférieures à eux, sont capables de mettre en échec les Blancs, qui sont supposés leur être supérieurs
  • et de faire diversion du vrai problème, à savoir que c’est la pratique de la suprématie blanche qui est à la racine des révoltes.

L’argument « les juifs contrôlent les luttes de libération noires » permet à la droite d’accuser les autres, de mobiliser sa base, de ne jamais regarder la réalité sociale en face, ni d’endosser la responsabilité de ses actions.

IGD : De quand peut-on dater l’émergence de ces théories complotistes  ?

Cette trame narrative complotiste récurrente a été créé par deux auteurs de la fin du XVIIe siècle qui étaient des tenants du féodalisme chrétien. Ils s’opposaient aux nouvelles structures démocratiques que la Révolution française était en train de mettre en œuvre, et accusaient les francs-maçons à l’origine du soulèvement. L’antisémitisme existait depuis longtemps en Europe sous une forme similaire (accuser les juifs de complot contre les chrétiens), et les deux trames narratives ont fusionné au début du XIXe siècle pour créer ce que nous connaissons aujourd’hui comme l’antisémitisme moderne.
Comme le remarque Moishe Postone, cette trame narrative est centrée sur le rôle des juifs comme des manipulateurs d’abstractions, par exemple la finance et les médias. Si on examine leur origine, on constate qu’un nombre effarant de théories du complot actuelles sont soit inspirées par des versions épurées de l’antisémitisme, quand elles ne s’y réfèrent pas directement.

On trouve des théories du complot dans les mouvements progressistes aussi. Le mouvement pour l’abolition de l’esclavage prétendait qu’un complot des esclavagistes tentait de répandre l’esclavage plus largement. Plus tard, des livres comme Race et raison de Carleton Putnam (le livre pro-ségrégation le plus populaire de la période du mouvement des droits civiques) accusait les juifs d’être à l’origine de la diffusion des idées d’égalité raciale.

Les théories du complot peuvent donc être utilisées tant par la droite que la gauche. Le mouvement pour la « vérité » sur le 11 septembre a notoirement des soutiens de part et d’autre de l’échiquier politique. Et parfois ces adversaires politiques utiliseront ces théories pour tenter d’affaiblir l’autre camp.
Par exemple, certaines personnes à droite aujourd’hui prétendent que Soros est à l’origine du mouvement pour l’abolition des frontières, tandis que simultanément d’autres, à gauche, le voient comme l’archétype du néolibéral soutenant le soft power étatsunien.

IGD : Pouvez-vous nous parler de la John Birch Society, qui a joué un rôle clef dans la construction de l’opposition d’extrême-droite aux droits civiques et aux luttes des personnes noires, tout en défendant la thèse complotiste que ces luttes n’étaient qu’un facade du communisme ?

La John Birch Society n’est pas reconnue à sa juste valeur concernant son rôle dans la formation des idées de l’extrême-droite étatsunienne depuis sa fondation en 1958. Elle est importante parce que c’était une vaste et puissante organisation qui se drapait dans un ultra patriotisme étatsunien, mais qui en réalité était fondamentalement antidémocratique. Les « Birchers », comme on les appelle, admettent en leur sein des juifs et des personnes de couleur - c’est pourquoi j’aime bien décrire les Proud Boys [Organisation masculine "pro-occidentale. ]] comme « Un gang de rue de Birchers ».

Mais le rôle principal de la John Birch Society était de dédiaboliser les théories complotistes antisémites pour les rendres plus digestes - elle renomma « les Juifs » les « Initiés » (Insiders). Elle a joué le rôle d’un think tank pour l’extrême-droite étatsunienne, élaborant constamment de nouvelles théories complotistes, les raccordant à chaque nouvelle cause droitarde, depuis l’opposition au mouvement des droits civiques jusqu’à devenir les premiers opposants aux lois environnementales ou aux « terres publiques » [1].
Le mouvement des milices des années 1990 était en grande partie mû par leurs idées, et l’Alt Lite d’aujourd’hui correspond en gros à la John Birch Society, tout en présentant mieux. [2]

De manière très similaire à l’Alt Lite d’aujourd’hui, les Birchers étaient capables de recruter des personnes noires, de les abreuver de concepts crypto-antisémites, pour parvenir à les monter contre la déségrégation car tout cela était supposément un « complot communiste ». En y réfléchissant, c’est un bel exploit.

IGD : Le Parti Nazi Américain, mené par George Lincoln Rockwell, a poussé ces théories du complot un cran plus loin en y ajoutant une composante explicitement antisémite - pouvez-vous nous parler de cet impact ?

C’est une autre organisation dont l’influence n’a pas reçu la reconnaissance qu’elle mérite. Ce n’est pas une coïncidence que le précurseur de ce même Parti Nazi Américain soit fondé la même année que la John Birch Society. Chaque entité représentait deux voies différentes pour la suprématie blanche antisémite : une voie explicite, l’autre plus codée. (En fait, un troisième groupe important, lui aussi fondé en 1958, le Parti des Droits Nationaux des États de J.B. Stoner, a pris une voie médiane en vendant un crypto national-socialisme au Ku Klux Klan et autres ségrégationnistes.)

George Lincoln Rockwell, le fondateur du Parti Nazi Américain, désenchanté de la frange plus mainstream de l’extrême-droite, décida que la droite avait besoin de proclamer plus ouvertement ses positions pour créer un point de ralliement idéologique. Il était écœuré par ce qu’il nommait des « Nazis furtifs », qui n’assumaient pas publiquement leurs positions, et sa réponse a été de « hisser la swastika ».
Mais, à bien des égards, Rockwell était néanmoins un suprémaciste blanc typique de son époque et n’adhérait pas à bien des positionnements du national-socialisme d’Hitler. Par exemple, il était favorable au libre-échange et voulait instaurer une République chrétienne, presque comme ce que promeuvent les groupes issus des milices et du mouvement Patriot [3]. Sauf qu’il plaçait un antisémitisme assumé au cœur de sa politique raciste.

Donc en gros ceux qui voulaient un antisémitisme déguisé allaient voir les Birchers ; mais ceux qui préféraient l’assumer pouvaient rejoindre Rockwell. De nombreux meneurs suprémacistes ont débuté leur carrière politique comme des grouillots de base chez les Birchers avant de se lancer dans un racisme totalement assumé.

Meme si Rockwell n’a pas eu énormément de succès de son vivant, sa postérité est durable (son parti existe encore, bien qu’aujourd’hui ce ne soit qu’une petite secte appelée New Order qui pratique un nazisme ésotérique et voue un culte divin à Hitler). Mais l’impact réel de Rockwell est ailleurs. A lui tout seul, il créa l’espace politique pour un néo-nazisme public - tabou depuis la 2e Guerre Mondiale. L’américanisation bien particulière du national-socialisme que proposa Rockwell — y compris sa définition de la blanchité, son négationnisme, ses liens avec l’identité chrétienne, son verbe provocateur et ses meetings pour attirer l’attention, des recrues, et des dons — est de plus en plus pratiquée depuis. Bien sûr, pour Rockwell, et contrairement à d’autres nationalistes blancs, l’antisémitisme tenait une place de premier plan.

IGD : Aujourd’hui, comme c’était prévisible, nous trouvons des arguments similaires à droite, mais aussi chez les centristes et les libéraux. Comment ces arguments entrent-ils en résonance et comment peut-on les lier à ce qui provient des réseaux sociaux de l’extrême-droite ?

Dans les années 1990, les théories du complot ont percé la bulle de l’extrême-droite et se sont largement répandues. Les complots ont également été ironiquement appréciés par la gauche, même par quelque anarchistes, et certains en ont fait un terrain de jeux.

Les théories du complot sur l’assassinat de JFK étaient populaires dans les milieux « slackers » [4], à la fois de manière ironique, et très sérieusement.

Les pourvoyeurs de théorie du complot, comme Alex Jones, ont utilisé leur nouvelle audience comme un tremplin à partir duquel ils se sont développés et ont augmenté leur diffusion. Alors que Jones glisse toujours plus vers la droite depuis lors, les théories du complot ont profondément infiltré la gauche.

Les conspis se sont attaqués à des sujets populaires depuis des décennies, qu’on peut trouver dans le discours de la gauche, sur la mondialisation, le néolibéralisme, la désindustrialisation, les empires médiatiques, les OGM, et la politique états-unienne au Moyen Orient.

Aujourd’hui, voilà pourquoi les théories complotistes au sujet des manifestations pour George Floyd proviennent à la fois de la droite et de la gauche.

A gauche, on explique que la violence et les pillages des manifestations sont du fait des suprémacistes blancs, à droite, qu’ils sont le fait des antifas.

Bien sûr, on voit que beaucoup de progressistes utilisent exactement ces mêmes théories du complot. Il est hallucinant de voir que la « police des manifestations » la frange libérale emploie des éléments de langage repris directement à Donald Trump pour attaquer les « anarchistes blancs » et les « antifas » qui « détournent » les manifestations.
Exactement comme la théorie du complot antisémite qui défend que les personnes noires ne peuvent organiser elles-mêmes leurs propres mouvements, et cette vision des choses induit implicitement que la colère des personnes noires contre l’oppression ne pourrait jamais déborder dans la destruction de biens ou des actions de ce style.
C’est du délire.

Notes

[1Foncier détenu publiquement par l’État ou autres entités publiques

[2Alt Lite : frange de la droite dure étatsunienne qui ne veut pas être assimilée à l’extrême droite, en refusant le nationalisme blanc par exemple.

[3Le mouvement des miliciens est une mouvance politique survivaliste, proche de l’anarchisme de droite ou du national-anarchisme, de tendance paramilitaire qui est apparue dans les années 1980 dans un mouvement d’opposition à l’interdiction des armes à feu ; le mouvement des patriotes est un ensemble de petits gouvernements conservateurs, indépendants, principalement ruraux, de petite taille, de mouvements sociaux nationalistes américains aux États-Unis.

[4frange de jeunes nords-americains, parfois apolitiques, refusant le travail

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