Sur l’affaire Budapest
En 2023, une mobilisation antifasciste s’est opposée au Jour de l’Honneur, un rassemblement néonazi organisé chaque année autour du 11 février à Budapest pour célébrer la résistance de l’armée hongroise et des SS allemands aux troupes soviétiques. La suite est connue : des nostalgiques et des fanatiques du IIIe Reich perdent des plumes, et le régime hongrois lance une traque aux antifascistes à l’échelle européenne, à grand renfort de mandats d’arrêt européens. C’est le début de « l’affaire Budapest », dans laquelle 18 antifascistes sont poursuivi·es.
En Italie, elle est médiatisée après que la militante antifasciste Ilaria soit présentée enchaînée et tenue en laisse à ses juges hongrois, provoquant une indignation nationale et une mobilisation pour la faire élire au Parlement européen, conduisant à sa libération. Un autre militant italien, Gabriele, échappe à l’extradition vers la Hongrie, où la peine encourue est jugée disproportionnée et le procès inéquitable. En France, la justice se prononcera également contre l’extradition d’un militant antifasciste, Gino, et doit à présent statuer sur l’avenir d’un autre camarade, Zaid. En Allemagne, les nouvelles sont beaucoup moins bonnes.
Avant d’aller plus loin, précisons qu’il n’est pas question de savoir si les antifascistes sont coupables ou innocent·es. Cette question est totalement impertinente.
- En France, la justice a créé un précédent avec le cas de Gino, mais rien n’est joué pour Zaid. Son audience prévue aujourd’hui, mercredi 12 novembre à 16h au Palais de Justice, a été renvoyée au mercredi 14 janvier à 16h. Si nous gardons notre optimisme révolutionnaire comme boussole, nous n’oublions pas la tentative d’extradition de dix ressortissants italiens soutenue par le président et son ministre de la Justice, en violation absolue de la « doctrine Mitterrand » qui avait conditionné leur exil, finalement rejetée par la Cour de cassation le 28 mars 2023.
- En Hongrie, où l’on est en droit de se demander si le régime ne cherche pas à fabriquer des coupables, le procès des militant·es antifascistes s’est tranformé en procès du mouvement entier, considéré comme une idéologie terroriste depuis le 26 septembre 2025. Orbán copie Trump, qui copiera Orbán ?
- En Allemagne, l’affaire Budapest doit être analysée en lien avec une autre affaire dite « Antifa Ost » (Antifa Est), à travers laquelle les forces politiques de droite comme de gauche espèrent siphonner des voix à l’AfD en réprimant spectaculairement l’extrême gauche et le mouvement antifasciste. À bien des égards, c’est la situation allemande qui présage le plus d’un avenir possible du processus de fascisation en cours en Europe.
Pour suivre l’actualité de l’affaire, nous vous conseillons de suivre les publications du BASC (Comité de Solidarité avec les Antifascistes de Budapest) et du Comité Solidarité Budapest.

Sur le continuum répressif
Il faut d’abord dire un mot du « mandat d’arrêt européen » (MAE). Instauré après les attentats du 11 septembre 2001, il étend au droit pénal le principe de reconnaissance mutuelle des décisions de justice déjà en vigueur dans le droit civile et commercial. L’extradition perd, du point de vue de son exécution, sa dimension politique en se réduisant à un acte judiciaire et procédurier. Les personnes menacées d’extradition sont en conséquence encore plus exposées qu’auparavant aux aléas des relations diplomatiques et des rapports de force entre les États membres de l’Union Européenne et leurs partenaires.
On nous objectera peut-être que la justice est indépendante, et qu’il existe des garde-fous visant à protéger les personnes visées par une demande d’extradition. Il n’y a rien à objecter à la première objection, tant elle est ridicule. Quant à la seconde, il est vrai qu’en théorie, une extradition ne peut être ordonnée que si le pays émetteur de la demande garantit le respect des droits de la personne, des conditions de détention conformes aux exigences européennes, un procès équitable et une peine proportionnelle en cas de condamnation. Dans les faits, l’État peut extrader une personne en toute illégalité pourvu que le pouvoir exécutif, dont on sait qu’il s’autonomise dangereusement, le décide. C’est arrivé à Maja, embarqué·e de force dans un hélicoptère le 28 juin 2024 et déporté·e en Hongrie alors que la justice allait se prononcer contre son extradition. Plus de 500 jours après, Maja est toujours enfermé·e dans les geôles du régime d’Orbán.
Pour comprendre d’où vient le MAE, dans quelle histoire répressive il s’inscrit, il faut évoquer la Convention Européenne pour la Répression du Terrorisme, adoptée en 1976 par les ministres des Affaires Etrangères du Conseil de l’Europe. Cet outil purement répressif visait à faciliter l’extradition des militant·es politiques dans un contexte de coopération croissante entre les organisations révolutionnaires armées au niveau européen et international. On constate cette filiation répressive non seulement dans le recours grandissant aux unités et juridictions antiterroristes dans la répression de la contestation politique, mais jusque dans l’emballement médiatique autour de l’affaire Antifa Ost, dans laquelle les inculpé·es ont été directement comparé·es à la Fraction Armée Rouge (RAF).
Le continuum répressif ne trouve évidemment pas son origine dans le cycle de luttes de l’après-68 : les outils développés à cette époque sont venus supplanter ceux rendus obsolètes par le passage du temps. Sans se hasarder à dater l’origine de ce continuum répressif, nous pouvons toutefois rappeler que les Lois scélérates de 1893 et 1894, pointe avancée de la lutte contre les courants révolutionnaires de leur époque, n’ont été que partiellement abrogées en 1992. Et plus généralement, que tout travail de renseignement et de fichage opéré par des régimes démocratiques est un outil de liquidation sociale et politique en puissance. L’exemple de la Commission Internationale de Police Criminelle, l’ancêtre d’Interpol, devrait suffire à répondre aux idiot·es utiles qui défendent le fichage au nom de la défense de la démocratie : fondée en 1923 à Vienne, ses fiches ont été saisies par le régime nazi après l’Anschluss en 1938, et ont fini entre les mains de Reinhard Heydrich, adjoint direct d’Himmler, planificateur de l’extermination par balle des Juifs de l’Est de 1939 à sa mort en 1942.
Le continuum répressif constitue à bien des égards une sorte de « déjà-là » fasciste qui opère en temps de démocratie, ou plus précisément à l’intérieur même de la démocratie, comme un moyen de sa reproduction.

Sur la répression de l’antifascisme allemand
La répression du mouvement antifasciste allemand précède l’affaire Budapest. En 2019, la police criminelle du Land de Saxe se dote d’une unité d’enquête spécialement dédiée à la lutte contre l’extrême gauche, qui va rapidement concentrer ses activités sur le mouvement antifasciste. Cette unité, appelée Soko LinX, fait preuve d’un zèle à toute épreuve, y compris celle de la loi : en 2020, elle mène neuf perquisitions dont deux illégales. Peu de temps après, elle égare des preuves dans une affaire d’incendie criminelle. Elle multiplie également les récompenses en échange d’information pouvant incriminer des militant·es dans son viseur. Des informations relatives à ses enquêtes ou au contenu saisi lors de ses perquisitions fuitent régulièrement dans la presse d’extrême droite. Pire, ses agents seraient même impliqués dans un scandale de détournement de munitions au profit d’un réseau survivaliste néonazi, Nordkreuz, qui a bénéficié d’entraînements au tir organisés par les forces spéciales de la police de Dresde. Le gouvernement du Land de Saxe, qui est évidemment impliqué dans ce scandale, n’a pas estimé nécessaire de revoir la composition et les missions de son unité spéciale anti-antifa composée d’agents philo-nazis.
La répression policière du mouvement antifasciste allemand s’appuie sur une redoutable arme judiciaire : l’article 129 du Code pénal, qui permet à l’État de fabriquer des organisations criminelles pour mieux justifier sa répression politique. Le 4 novembre s’ouvrait, à Dresde, le procès de sept antifascistes dans le cadre des affaires Budapest et Antifa Ost, poursuivi·e précisément au titre de l’article 129. L’accusation de « participation à une organisation criminelle » fait écho à d’autres chefs d’accusation mobilisés pour mieux ficher, filer et réprimer les militant·es politiques, à l’instar de notre « association de malfaiteurs ». La lutte contre le narco-trafic, comme hier la lutte anti-mafia et son article 41 bis en Italie, fournit un autre prétexte aux États pour durcir la loi et les conditions de détention : attaques contre les messageries cryptées et la vie privée, retour des quartiers haute sécurité, normalisation de la torture blanche - fouilles au corps répétées voire systématiques, mise à l’isolement prolongé, transferts sans préavis d’une prison à l’autre (une arme employée en Allemagne contre Emmi, le 3 novembre, pour briser son moral et entraver la solidarité à son égard).
L’extension des pouvoirs de la police est un phénomène généralisé. À Berlin, la coalition de la gauche (SPD), du centre (CSU) et de la droite (CDU) s’apprête à voter, en décembre prochain, une loi liberticide qui élargira l’éventail d’outils cybernétiques et biométriques au service des forces de l’ordre. Cette fièvre policière allemande nous rappelle instinctivement un acte majeur de la répression politique en Allemagne de l’Ouest : le Radikalenerlass du 28 janvier 1972. Ce « décret contre les radicaux » instaurait une enquête systématique des services de renseignement sur les fonctionnaires en poste et les candidat·e à un poste de la fonction publique. Ce décret, en place jusqu’en 1991, aboutit à l’espionnage de 3,5 millions de candidats pour l’enseignement, 11 000 actions judiciaires, 2 200 procédures disciplinaires, 1 250 interdictions professionnelles et 265 licenciements.
Le tout justifié au nom de la défense de la Constitution, garantie par un service de renseignement à part entière, l’Office Fédéral de Protection de la Constitution créée en 1950 et placée sous l’autorité du ministère de l’Intérieur. De ce point de vue, le processus de fascisation allemand vise moins à conquérir l’ordre institutionnel pour le subvertir qu’à le défendre à tout prix. C’est une fascisation démocratique, constitutionnelle, qui se manifeste sous la forme d’un républicanisme de guerre faisant feu de tout bois pour sauver une démocratie représentative entrée en phase terminale. Aucun outil démocratique ne nous sauvera, car tous sont dans les mains de la bête immonde. Résonne la formule deleuzienne : « Il n’y a pas lieu de craindre ou d’espérer, mais de chercher de nouvelles armes. »

Paris, le 12 novembee 2025