Ce qu’est réellement la police

Face à l’offensive idéologique menée par la bourgeoisie pour promouvoir la sécurité et ériger la police en gardienne de l’ordre établi, il est urgent de réfléchir ensemble et de proposer une critique radicale de la police, hors des considérations citoyennistes qui ne blâment que les crimes les plus visibles.

Devant la crainte, inspirée par les souvenirs encore vivaces du printemps 2016, que pourrait représenter un hypothétique mouvement social s’opposant aux nouvelles offensives néolibérales avancées par le gouvernement Macron, les tabloïds qui constituent le paysage médiatique français ergotent à qui mieux mieux sur un tonitruant retour de « l’ultra-gauche » qualifiée pléonastiquement d’« anarcho-libertaire ».

Ne reculant devant aucun procédé pour effrayer le citoyen cloisonné dans son rapport fantasmatique à la sacro-sainte sécurité, la nouvelle cellule de communication policière, ambitieusement baptisée Synapse, s’attache à construire une figure esthétisée du « casseur » opposée à celle du « policier » faisant respecter la loi et l’ordre – blanc, masculin et bourgeois.

Cette dualité manichéenne des deux pôles co-constitutifs du rapport social sécuritaire, le « délinquant » et le « citoyen » protégé par l’État-Roi (nouvelle égérie des modernités capitalistes, après les fétiches, les divinités et la Couronne), incarne l’essentiel du corpus idéologique hégémonique dans les sociétés capitalistes modernes et fonctionne de manière versatile afin de s’adapter à n’importe quel ennemi socialement construit : tantôt le casseur, tantôt le terroriste, tantôt un subtil mélange des deux : le fameux raffineur-en-grève-qui-nous-prend-en-otage, sublimé dans les éditoriaux de Franz-Olivier Giesbert ou les caricatures incisives de l’inénarrable Plantu.

Qu’il soit cagoulé ou qu’il aille à la mosquée, c’est souvent par son rapport prétendument haineux aux forces de l’ordre, et à la démocratie républicaine ipso facto, que l’ennemi politique est défini et attaqué.

C’est ainsi que le nouveau leitmotiv de la Préfecture et de ses supplétifs est devenu la « haine anti-flics », régulièrement avancée comme explication rationnelle et exhaustive par les experts de la place Beauvau pour comprendre les agissements sauvages des barbares qui troublent l’ordre public et nuisent à la sérénité de l’accumulation ininterrompue du capital.

Le terme même de « haine » renvoie à un rejet aveugle et insensé et contribue ainsi à la dépolitisation effective d’une contestation pourtant légitime et construite de la domination policière.

En réalité, ce qui est ébauché (consciemment ou non) dans les actes de révolte qui effraient tant les thuriféraires de l’ordre social et policé, c’est une critique systémique de l’institution policière qui tend à appréhender correctement le rôle fonctionnel de la police. C’est-à-dire un contrôle social permanent par le biais d’une normalisation spectaculaire de l’autorité et si besoin une disciplinarisation physique des corps -on pourrait dire un dressage- que subissent de plein fouet les prolétaires, en particulier racisé.e.s.

Les analyses superficielles de la police se contentent généralement d’égratigner la violence exacerbée qu’elle peut exercer en tant qu’organe répressif de l’État, notamment lors de mouvements sociaux. Cette critique partielle se concentre sur le choc visuel que peuvent procurer certaines images visibilisant les pratiques policières les plus brutales (tabassages, gazages à bout portant, blessures graves, etc) pour dénoncer une police qu’il faudrait réformer, humaniser, afin de préserver le « citoyen » d’éventuels abus.

C’est alors uniquement sous son aspect réactif qu’est dénoncée la fonction policière – parfois réduite aux Compagnies Républicaines de Sécurité -, alors envisagée comme un simple déploiement conjoncturel, par le Capital et son État, d’unités de maintien de l’ordre afin de sauvegarder ses intérêts matériels en cas de menace directe.

Si la répression des corps dissidents potentiellement subversifs a toujours fait partie intégrante de l’ADN de la police, son rôle effectif ne se résume pas à cela. L’institution policière a avant tout une fonction de normalisation spectaculaire de l’autorité et la présence ostentatoire et omniprésente d’agents en uniforme n’est que la forme la plus phénoménale du rapport social sécuritaire qu’elle personnifie.

Le rôle principal de l’institution policière n’est pas d’arrêter des individus ayant contrevenu à la « loi » bourgeoise, conséquemment à un acte donné. Il s’agit plutôt de faire régner l’ordre de manière diffuse, par l’établissement idéologique d’une autorité supérieure.

Les premiers prototypes historiques de la police telle qu’on la conçoit de nos jours remontent au XVIIe siècle, à l’époque où le maintien de l’ordre commençait à s’assujettir aux premières formes économiques prémodernes de capitalisation monétaire, qu’il fallait impitoyablement sécuriser pour éviter toute interférence extra-économique dans ces ébauches de processus spéculatifs : ainsi il n’était pas rare qu’un voleur à l’étalage soit condamné à mort, démonstration de force qui servait à asseoir l’autorité suprême du Marché.

La police représente l’une de ces forces disciplinaires précapitalistes qui ont transformé le temps de vie en temps de travail, avant même la domination totale de l’économie que l’on connaît de nos jours, sous sa forme libérale. Elle est l’un des piliers de l’économie marchande, assurant tout à la fois la reproduction pérenne du capital et la naturalisation de l’éthique dominante sous une esthétique civilisatrice bâtie autour du mythe républicain.

Par une savante distillation idéologique, le policier apparaît à la fois comme l’autorité étatique matérialisée, en ce qu’elle est d’inébranlable et d’infaillible, et comme l’humanité dans sa vertu la plus pure, pour nous rappeler que l’homme qui tient le taser ou le tonfa est pourvu de sentiments. C’est ainsi que s’explique l’impunité judiciaire dont jouissent les policiers : non pas que l’État se soucie réellement du devenir singulier de ses fonctionnaires en tant qu’individus, mais condamner un agent mandaté pour exercer son autorité reviendrait à reconnaître la possibilité qu’un flic, et donc indirectement l’État qu’il représente, puisse commettre une faute.

En complémentarité, les matchs de foot « conviviaux » auxquels participent des gardiens de la paix en compagnie de civils ou la prétention socialiste à construire une police de proximité en opposition à l’uniforme morbide qui nous rappelle les coups de matraque et les humiliations incessantes participent au consensus policier qui vise à nous faire accepter et à intégrer dans notre vie quotidienne la sécurité du spectacle et le spectacle de la sécurité.

Accepter la présence du flic dans nos rues, dans nos manifestations, dans nos quartiers, c’est déjà capituler et reconnaître l’État comme un arbitre efficient de ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. C’est occulter toute la conflictualité contenue dans la menace perpétuelle de l’arbitraire d’individus armés reconnus comme légitimes par le pouvoir à exercer l’usage de la force.

La subjectivité de l’individu-policier n’est finalement que secondaire par rapport à son rôle structurel sécuritaire. Il faut quitter le terrain moral pour s’engager sur la voie de l’analyse politique : ce n’est pas parce que Tonton Gilbert qui travaille à la BAC vote à gauche et est très gentil par ailleurs qu’il ne remplit pas une fonction primordiale dans la défense acharnée de l’ordre capitaliste. Il n’y a pas de « bon flic » comme il n’y a pas de « mauvais flic » pour le prolétaire, il y a plutôt des fonctionnalités sécuritaires assumées par des individus qui font plus ou moins le travail qui leur a été confié, selon les circonstances. Les indignations ébahies qui suivirent la répression des électeur.ice.s lors du référendum sauvage en Catalogne sont empreintes de naïveté : l’État est et sera toujours prêt à recourir à la violence proportionnellement au risque qu’il pense affronter, et n’hésitera pas à tirer sur la foule en cas de force majeure, comme en Syrie ou en Egypte.

L’intensité contestataire du mouvement contre la loi El-Khomri a amené l’État à révéler sa véritable nature : c’est un aveu de faiblesse (certes à relativiser) que de l’avoir conduit à l’obligation d’employer une doctrine du maintien de l’ordre extrêmement brutale et agressive à l’encontre de populations habituellement non-visées (la petite-bourgeoisie blanche de Nuit Debout) par ce type de pratiques réservées aux habitant.e.s des quartiers populaires.

En effet, depuis 1986 et les émeutes qui ont suivi l’assassinat de Malik Oussekine par des voltigeurs pourchassant des manifestant.e.s étudiant.e.s, la gestion des mouvements sociaux se targuait d’être aussi peu violente et « démocratique » que possible, à l’aide d’une pacification des conflits sociaux qui passe par une reconfiguration de l’arsenal policier (armes « non létales », tirs de sommation, gaz lacrymogène…) et des tactiques de contrôle des foules.

Le coût politique que pouvait représenter les meurtres de « citoyen.ne.s » et l’émotion populaire qu’ils suscitaient sont ainsi atténués par leur raréfaction, faisant passer ces crimes produits industriellement par les corps policiers pour de simples « bavures » qu’il conviendrait simplement d’éviter à l’avenir (rappelons que malgré tous les efforts du ministère de l’Intérieur pour limiter, camoufler voire justifier les assassinats policiers, 15 personnes meurent chaque année en France des mains de policiers).

Ce sont les populations construites comme ennemies, représentées dans la figure du « délinquant », qui peuvent faire l’objet de pratiques policières extrêmement violentes sans que la société civile ne s’en émeuve outre-mesure.

Ainsi, la police s’appuie sur les segmentations raciales préexistantes pour user d’une impunité sans limites dans les quartiers populaires. Si l’assassinat de Rémi Fraisse a été étouffé par les discours citoyennistes, il a tout de même pu bénéficier d’un relatif soutien de la part de la gauche blanche [1], qui ne daigne pas s’intéresser au sort d’Adama Traoré, Yacine B., Babacar Gueye ou bien Shaoyo Liu.

La police, et plus précisément les Brigades Anti-Criminalité, héritières des Brigades Spéciales de Nuit qui sévissaient en Algérie, a donc toute latitude pour exprimer sa violence répressive envers les populations marginalisées et isolées politiquement. Ces brigades jouent un rôle de gestion des populations excédentaires, souvent constituées d’immigré.e.s ou de descendant.e.s d’immigré.e.s, jugées comme potentiellement subversives car vivant quotidiennement dans la misère et ghettoïsées au sein d’espaces géographiques cloisonnés. C’est ce que Mathieu Rigouste appelle la ségrégation endocoloniale (voir son ouvrage La Domination Policière).

Cette violence étant subie au quotidien, banalisée et ignorée voire acceptée par les forces politiques de la gauche blanche, elle finit pas être intériorisée par celles et ceux qui en sont victimes alors qu’elle apparaissait comme exceptionnelle pour la majorité des participant.e.s aux manifestations contre les lois travail. Comme le notifiait un militant des quartiers populaires « Voir tous ces gens choqués par la répression, ça m’a fait comprendre que ce qu’on vit n’est pas normal ».

En définitive, le « bon flic » est probablement plus dangereux que « le mauvais » : il ne fera pas défection et exécutera ses prérogatives sans sourciller, s’appliquant à défendre les intérêts de classe de la bourgeoisie qu’il protège.

Les flics en tant que personnes ne nous intéressent guère. Accepter « Monsieur le policier » c’est risquer de se faire percer les côtes. Ce que tout le monde déteste, c’est la Police.

- Une suite à cet article sera écrite, elle concernera la superstructure judiciaire et son rôle d’auxiliaire de la police, légitimant politiquement et symboliquement son action.

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Notes

[1La qualification de « gauche blanche » vise à dénoncer les franges majoritaires de la gauche fortement empreinte d’un racisme qui ne dit pas son nom.
Bien entendu, en cas de fort écho médiatique, il advient que ces forces politiques soient amenées à publier quelques communiqués pour dire que tout de même ce n’est pas très bien de tuer dans les banlieues (par exemple Adama, il aurait tout de même été un peu gros de se taire complètement au vu de la mobilisation qu’a suscitée ce meurtre), mais il ne s’agit que de communiqués sur internet et rares sont les actions concrètes. Malgré ce soutien de façade, les Ruffin ou autre Autain ne manquent pas de fustiger « l’insécurité » qui règne dans les quartiers populaires et de s’en remettre aux versions policières pour criminaliser les banlieues.
Il va de soi que Mélenchon a craché sur les zadistes comme il crachait sur les antifas avant la mort de Clément, je me fiche de ce qu’il pense réellement en toute sincérité, la vérité c’est qu’aux hommages à Rémi Fraisse, il y a encore et toujours des élu.e.s LFI, des élu.e.s EELV etc. C’est de la récupération politique, évidemment, mais le font-iels pour les autres ? L’emprisonnement de Yacouba il y a quelques jours a été totalement ignoré par ces franges de la gauche.
Et depuis le meurtre d’Adama, combien de victimes dont la mort a été passée sous silence ?
Il y a un fort isolement socio-politique des populations racialisées qu’il convient de dénoncer.

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