A comme Applaudir (ne pas)

Alors que nous sommes nombreux à constater que le confinement perturbe la temporalité officielle, nous sommes aussi nombreux à être rattrapés par cette temporalité quand, tous les soirs, à 20h, éclate le concert des applaudissements. On pourrait remarquer là une tentative de cribler le temps de repères, afin de ne pas être avalé par une temporalité nouvelle et effrayante, de baliser le temps. On pourrait aussi y voir des élans symptomatiques de la nécessité probablement vitale de s’inscrire dans une force collective. Mais souvent on voit aussi chez ceux qui applaudissent un épuisement de toute pensée politique. Pas systématiquement, mais souvent - certains concertistes rattrapent leurs camarades benêts en donnant à leurs applaudissements le retentissement d’une pensée politique. Par exemple en exaltant les médecins qui luttent dans des territoires complètement abandonnés par le pouvoir, occupé depuis une trentaine d’années à acheter plutôt des armes de guerre pour sa police que des masques ou des lits de réanimation pour ses médecins. Mais en réalité, on ne voit pas ça. On voit surtout des bons citoyens attendre qu’il soit 20h pile pour applaudir avec des voisins qu’ils voient tous les jours et qu’ils ne rencontrerons pourtant jamais, pour ensuite rentrer chez eux, satisfaits de leurs actes citoyens journaliers. Ils ne pensent pas une seconde que c’est toute l’année qu’il faut applaudir les médecins qui luttent, sans quelconque aide du pouvoir, contre le Sida, contre le cancer etc. Ils ignorent qu’ils ont voté pour les politiques qui s’accomplissent dans la ruine de l’hôpital public, et que ceux qu’ils applaudissent ont manifesté - une fois n’est pas coutume - quelques semaines avant le confinement et se sont fait littéralement tabasser par la police, matraqués et gazés à bout portant*. On aimerait qu’ils se rendent compte que leurs applaudissements, aussi enthousiastes et appuyés soient-ils, n’effacent pas le sang qu’ils ont sur les mains. Peut-être serait-il plus intéressant de tricher avec les micro parcelles d’extérieur qui nous sont imparties : poser des banderoles, rencontrer, danser, chanter ou crier. Habiter autrement l’espace qui nous est imposé.

Joseph RS

Article initialement publié sur Verity Journal

Note

*Par exemple, en février, les infirmiers répétaient les mêmes réclamations : « arrêt des fermeture de lits et de services et la réouverture de lits où cela s’avère nécessaire, définition de ratios soignants/patients en adéquation avec la charge de travail par service, augmentation de l’ONDAM (Objectif National des Dépenses d’Assurance Maladie) à hauteur des dépenses de santé, attribution de fonds permettant aux établissements de soins la mise en place d’effectifs proportionnels aux charges de travail, le remplacement de l’absentéisme ainsi que la gestion des postes aménages, reconnaissance de la pénibilité des métiers soignants, revalorisation salariale de tous les professionnels de santé au regard de leurs responsabilités et compétences » (infirmiers.com). Les manifestations du 14 novembre ou du 14 février ont été sévèrement réprimées.

Mots-clefs : coronavirus

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