100 balles ou la taule, brèves de justice

Vendredi 2 novembre. Un après-midi banal à la 23.1, ou comment les comparutions immédiates reflètent la justice...
On est là, une vingtaine. Deux copines se sont faites arrêter pour un vol à go sport, histoire de vivre sans se contenter des 400 balles octroyées par l’État.

Dans le box, des pauvres, étrangers pour la plupart. Vols et deals seront le lot de cet après midi, avec une conduite sans permis pour couronner le non-sens. En face, un procureur qui a pleinement endossé sa fonction, et une juge condescendante, moralisatrice et hypocrite comme le veut la tradition, laissant croire que ses décisions ne sont pas déjà prises, jouent leur rôle à la perfection.

La juge, tout au long de l’après-midi fantasmera un réseau associatif qui prendrait en charge tous les sans papiers en leur offrant un toit et à manger. Cela provoquera espoirs et culpabilisation pour ceux qui n’y auraient pas eu recours...

D’abord le crack

Le premier, assisté d’un interprète, qui comme toujours ne traduit pas tout, est sans-papier et à la rue, se disant gabonais, en France depuis moins d’un mois, arrêté à Stalingrad, avec 4,6g de crack dans la bouche. Lorsque les flics l’étranglent, forcément il se débat, la juge se moque en disant genre « on vous serre le cou et vos bras et jambes bougent tous seuls ?? ». Il sera donc inculpé pour rébellion. Le second, encore assisté d’une interprète, encore sans-pap’ et encore à la rue, s’est fait toper gare de l’est. Les caméras l’ont suivi, errant, puis discutant avec d’autres galériens. Les policiers l’interpellent, persuadés d’une transaction, alors qu’il ne s’agissait que de tickets restos. L’inculpé dit qu’il est consommateur et revend seulement occasionnellement (3 fois depuis un mois) une partie de sa conso pour avoir de l’argent tout de suite. il dit que pour vivre il fait la manche et vend parfois des tours Eiffel. La juge, qui n’a sans doute jamais eu faim, persuadée de juger un « trafiquant » insiste sur son incompréhension qu’on revende, sans bénéfice, un peu de sa conso perso. Bref, Les 0.6g de crack et 80 balles en menue monnaie dans les poches l’emmèneront jusque-là.

Le proc’ fait un grand discours sur le fléau du crack dans le quartier de Stalingrad et l’impunité des dealers, qui n’ont peur ni de la justice ni des flics qui seraient laxistes. Il s’embourbe dans de la sociologie de comptoir sur comment le trafic a migré des périphéries jusqu’à des zones plus fréquentées et même pourvues de cinémas !

Le premier, primo-condamné, prend 6 mois de sursis et une interdiction du territoire français (ITF) de 3 ans, quand le proc’ demandait 1 an ferme et une ITF de 5 ans. Le second, en récidive, partira au trou pour 6 mois, alors que le proc’ réclamait — encore — un an ferme et qu’il a déjà une ITF définitive.

Une réquisition du procureur de la République permettant aux flics de contrôler les personnes sans prétexte aucun visant des quartiers spécifiques de Paris, quelques procès verbaux dits « d’ambiance » et c’est le crack qui est jugé, pas les galériens que le tribunal a devant lui. Pas besoin de voir la vente, un échange hors des yeux des caméras et la possession de drogues parfois en quantité infime suffit à faire de n’importe qui un vendeur. Ce que, malheureusement, les deux ont admis en garde à vue. Le proc’ a expliqué que s’ils voulaient sortir plus tôt de prison, ils pouvaient demander à être expulsés. Dans tous les cas, ils seront sous le coup d’une interdiction du territoire français. La « double peine » a encore de beaux jours devant elle...

Ensuite le cannabis.

Rue des petites écuries, dans le 10e. Une réquisition du proc’ autorise — là encore — des contrôles car ce serait un point de deal. Un homme, jamaïcain, portant des dreadlocks, se fait par conséquent contrôler. Il remet aux policiers un sachet contenant 9 pochons d’herbe (90€), qu’il dit avoir trouvé sur place. L’exploitation du téléphone permettrait de trouver un potentiel acheteur, qui, une fois convoqué par les flics, dira tout ce qu’ils désirent entendre pour l’inculper. Le prévenu, — toujours — assisté d’un interprète, — toujours — sans pap’ et — toujours — à la rue, nie la vente, mais admet fumer beaucoup. Il est en récidive. Le proc’ demandera — toujours — un an, il partira pour 8 mois.

Un square dans le 20e. Les flics sont en planque dans le cadre d’une enquête préliminaire. Mme la juge explique que la surveillance fait suite à des plaintes de riverains subissant des incivilités dans le quartier. Elle plante le décor, à ce moment-là c’est la justice au service des citoyens ! Deux jours durant, ils vont observer le — jeune — prévenu, ramasser des pochons sous un arbre et les revendre. Lors de l’interpellation, 18 grammes de résine seront saisis (80€) et deux billets de 10€. Rien dans le téléphone ni dans la perquiz’ ne permet de démontrer qu’il trafique régulièrement. Il dit vendre une partie de sa consommation personnelle. La juge fait remarquer que la famille n’a pas répondu au téléphone lors de l’enquête sociale. Ce à quoi il répond que sa famille est là dans la salle. La juge n’aura pas un regard ni une question pour eux jusqu’à la fin de l’audience. Visiblement, sa remarque ne servait qu’à montrer l’isolement du jeune homme. En récidive, avec un casier mineur et majeur trop rempli, pour ne pas changer, le proc’ requiert 1 an, il sera envoyé entre quatre murs pour 6 mois.

Encore des histoires de dépendance. Les deux ont déjà été condamnés pour des faits similaires, ont fait l’objet de suivi par la justice ou la PJJ, et de l’aveu même des juges et du proc’, ça ne sert à rien. Donc, on inflige les deux, la prison et le suivi, histoire de bien continuer à broyer ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas survivre par des moyens légaux. Ça justifiera la peine suivante, encore plus de mois enfermés, encore plus de rendez vous chez le CPIP, le psy, l’addictologue. Les clichés vont bon train, et si l’accusé met du temps à répondre, ce n’est surtout pas à cause de la juge qui n’attend pas la fin de la traduction par l’interprète, mais bien que les jamaïcains qui écoutent du reggae sont lents du ciboulot, par exemple. Si l’accusé s’est remis à dealer quelques mois après sa sortie de prison, c’est parce que, contrairement aux honnêtes juges, proc’, greffiers, et policiers présents dans la salle, il est oisif et préfère « l’argent facile » à se lever à 9 heures (sic !) pour aller travailler...

Les vols.

Deux jeunes se disant libyen et syrien, — de nouveau — sans-pap’, — de nouveau — assistés d’un interprète, — de nouveau — à la rue sont vus par les policiers regarder avec intérêt les terrasses de restaurants dans le dixième arrondissement. Ils dérobent une sacoche, sans que le client ne s’en rende compte, puis ils vont se poser sur un banc pour l’ouvrir et regarder ce qu’il y a dedans. les flics les arrêtent alors. L’un d’entre eux est accusé de rébellion : un flic a essayé de l’empêcher de s’échapper, il aurait essayé de l’esquiver puis aurait foncé sur lui les mains en avant pour le faire tomber. En fait, ils sont tombés tous les deux, il s’est d’ailleurs fait mal au genou en tombant. Il assure qu’il n’avait pas compris qu’il s’agissait de policiers alors que les flics disent s’être annoncés. La juge assène « vous ne parlez pas français mais vous connaissez quand même le mot »police« non ?! ». Le flic tombé (« de tout son poids sur son coude », le pauvre !) a eu 2 jours d’ITT et demande 600 euros.

Cette fois-ci le proc’ ne va pas demander d’ITF, probablement que c’est trop indécent au regard des destinations ; à moins que ce ne soit pas réalisable et Mr le procureur a le souci des décisions judiciaires et administratives exécutées...

Pour se défendre, ils expliquent n’avoir jamais été même interpellés par la police et qu’ils avaient faim ce jour là, et se justifient d’avoir tenté d’être mineurs pour éviter d’être expulsé. Le proc’ demande 3 et 5 mois ferme (une peine plus lourde pour celui qui a aussi rébellion). Ils prennent 3 et 5 mois avec sursis.

Deux copines ont été déférées pour 100 balles de fringues volées à go sport. Ce sont les seules de la journée à demander un délai pour préparer leur défense. L’une a d’abord déclaré un nom aux flics qu’elle voudra corriger par la suite, et l’autre a refusé de décliner son identité. En garde-à-vue elles ont refusé les empreintes et l’ADN, chefs d’inculpations qui se rajoutent au classique vol en réunion. Elles ont aussi refusé l’enquête de personnalité et l’argumentent, expliquant qu’elles préfèrent que la juge fasse sa sale besogne en se penchant sur les faits uniquement et pas sur l’origine et la situation sociale. La juge leur répondra qu’elles n’ont rien compris, qu’on ne juge pas les gens en fonction de s’ils sont riches ou pauvres mais qu’on individualise les peines en fonction de leur situation, à aucun moment elle ne parlera de juger sur les faits ! Devant la juge, attestations d’hébergement (pièce d’identité de l’hébergeur, facture ou bail, lettre manuscrite), attestations RSA et photocopie de leur pièces d’identité sont fournies. Au vu des casiers et de leur discours, ce ne sera pas suffisant, et la juge renverra l’audience au 14 décembre, soit le délai maximum, 6 semaines, en envoyant les copines en détention provisoire d’ici-là.

Cette fois-ci, ce sont des histoires de survie « simples », sans « préjudice » ni pour go sport, ni pour les personnes bien loties en terrasse. Pourtant, on entendra pour la première fois le procureur avoir de la compassion... pour la « victime », il se met naturellement à sa place, attablé avec des amis au restaurant, loin loin loin de lui l’idée de se mettre à la place de ces deux gars qui disent qu’ils avaient faim ce jour là. La Justice ici, ne se cache même pas pour montrer que sous couvert d’impartialité, d’objectivité, de « bien commun », elle se venge, punit, pour faire peur à celleux qui refusent de se résigner à crever la dalle quand certains bouffent au resto. Si les deux jeunes, car « primo-délinquants », s’en sortent avec un sursis simple, les copines sont punies de ne pas avoir voulu collaborer avec la justice, et de le lui avoir dit en face : « Si vous nous envoyez en prison, admettez que c’est une mesure punitive et pas une mesure préventive. Vous savez qui on est, vous avez nos casiers, il existe des garanties. On va pas partir en cavale aux Bahamas pour 100 balles à GO sport ». Après la décision, la salle comme les copines crient ce qu’on pense de la juge, du proc, et de la justice. Tout le monde se fait sortir, et les copines se font brutalement bousculer par les flics.

La répression n’arrêtera pas nos rébellions Crève la justice et la prison, Liberté pour toutes et tous !

Mots-clefs : justice | procès | prison
Localisation : Paris

À lire également...