Vacances d’été, vacance d’humanité. À propos de l’évacuation du campement Wilson à Saint-Denis.

Sur l’évacuation du campement Wilson à Saint-Denis le jeudi 4 août 2016. Article mis à jour le 15 août (3e expulsion).

L’expulsion du bidonville de Wilson était prévue depuis le mois de Mai 2016, à la suite d’un arrêté pris par Monsieur le maire PCF de Saint-Denis, Didier Paillard, pour des raisons d’hygiène et de sécurité. Rappelons qu’à la date de l’arrêté, le bidonville existait depuis un an et demi environ sans que la Mairie ait pris le soin de recenser les personnes présentes ou de chercher à résoudre les problématiques qu’elle soulève, comme le montre l’extrait suivant, tiré de l’arrêté :

Considérant qu’aucune autre solution technique ou humaine, ne pourrait permettre de remédier à cette situation de dangerosité constituée par le fort potentiel d’incendie créé par la présence d’amas de déchets, de nombreux cabanons en bois construits à proximité les uns des autres et la vétusté des branchements électriques sauvages, et l’absence de tout moyen de lutte contre l’incendie...  [1]

C’est dans le cadre de l’action du collectif École dans la rue, qui vise à la scolarisation des enfants vivant dans des conditions de grande précarité, que nous avons pu rapidement constater ces réticences.

Les habitants du bidonville dit « Wilson » se préparaient donc à une évacuation depuis plusieurs mois. Mais le jeu pervers de la préfecture est de menacer pendant longtemps et de ne jamais donner le jour exact. Ainsi, la police est passée plusieurs fois sur le bidonville pour prévenir d’une évacuation imminente, sans qu’il y ait de suite. Il s’agit pour les policiers de faire un aller-retour dans le bidonville, en disant aux quelques personnes qu’ils croisent de préparer leur affaires. Aussi, le jour où celle-ci a réellement lieu, personne n’est prêt, parce que personne ne peut être sur le qui-vive pendant quatre mois. Quel est donc l’intérêt de faire peser constamment une telle menace, si ce n’est de maintenir les habitants dans un état d’insécurité et de les empêcher d’obtenir un semblant de stabilité ? L’officier de police en charge de l’opération d’évacuation relève l’impréparation des personnes. C’est pourtant le même officier qui, passé sur le bidonville le jour d’avant, a avoué ce jour-là connaître la date précise de l’expulsion, mais ne pas être autorisé à la donner.

Nous sommes le Jeudi 4 août 2016, à 6h15 du matin. Nous observons, depuis un pont, une vingtaine de camions de CRS qui se dirigent vers le bidonville. Les personnes de la préfecture arrivent en même temps avec voiture de luxe et costumes cravates.

L’expulsion se passe dans le silence, tout le monde sait ce qu’il a à faire et les habitants sont résignés, ils n’attendent pas même de sommation de la part des CRS. On sent le poids de l’habitude. La plupart des personnes vivant ici ont déjà été expulsées à plusieurs reprises, certaines il y a moins de six mois. Ce qu’on entend le plus, ce sont les blagues insultantes des CRS. Avec le sourire, voire de francs éclats rires, ils passent taper à chacune des portes pour faire dégager les gens. Entre autres choses, voici ce qu’il nous a été donné d’entendre ce matin-là :

  • Au sujet d’un enfant du bidonville : « Regarde-le, il a six ans et déjà une tête de délinquant ! »
  • Un CRS à un autre : « Tu cherchais pas une maison ? - Ah non, les portes en contreplaqué, merci, c’est pas de la qualité ! »
  • Ou encore : « Ils auraient pu faire un effort, il y a un tas de cartons là. Ils auraient pu les préparer avant ! »
  • Un CRS essayant d’ouvrir une porte fermée à clef : « On pourrait prendre la tête du monsieur, elle est assez grosse pour faire un bélier ! »
    Ensuite, les CRS réveillent par des insultes un homme de 70 ans, complètement désorienté, qui vit sur le terrain depuis 17 ans et ne comprend pas ce qu’il se passe. Ils le font sortir sans qu’il ait eu le temps de prendre ses affaires. On le retrouvera plus tard, devant un hôtel de Saint-Ouen l’Aumône attribué par la DRHIL (Direction Régionale et Interdépartementale de l’Hébergement et du Logement), dans le même état hagard. C’est une bénévole qui l’y a déposé, lui et son vélo. Il ne saisit toujours pas ce qu’il fait là et s’ingénie à répéter qu’il habite Paris. Il donne vraiment le sens de l’absurdité de la situation, perdu dans un grand hypermarché situé à 40 minutes à pieds. Là encore, ce sont des bénévoles qui l’ont accompagné, car à l’hôtel, il n’y a pas de cuisine. L’homme est vraiment affaibli, il a de l’arthrose et n’arrive même pas à se saisir de ses conserves.
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Enfin, une mère de famille se rend compte, une fois dehors avec toutes ses affaires, qu’elle a oublié sa carte d’identité sur le terrain. Mais l’officier en chef ne l’autorise pas à aller la récupérer, alors même que l’évacuation a eu lieu en un temps record [2]. Face à un bénévole qui en appelle à l’indulgence des officiers de la loi, un CRS posté-là choisit ce moment pour affirmer qu’il « ne fait QUE des choses bien dans la journée ».

Même si on met provisoirement à part le fait que les policiers exécutent des ordres sans s’interroger sur leur bien-fondé, on ne peut que constater le manque de déontologie dont ils ont fait preuve ce matin-là.

Après avoir pressé les habitants de quitter leurs maisons, les services de la préfecture cherchent, parmi celles qui sont restées, les personnes qui souhaitent des hôtels. La manière d’organiser l’expulsion interroge : pourquoi ne pas avoir d’abord proposé les hôtels, avant de mettre les gens en fuite, puisque les services de la préfecture étaient en possession d’une liste de personnes « vulnérables » transmise par l’AIOS (plateforme d’accueil, d’information, d’orientation et de suivi des populations vivant en campement et bidonville) suite à un « diagnostic » sur le terrain ? Très peu de solutions d’hébergement sont proposées. Pour le peu de personnes qui y avaient droit, l’hôtel ne représente pas une solution : elles se retrouvent éloignées de leur lieu de travail, à assumer le coût des transports et dans l’impossibilité de faire la cuisine. Au total seulement 2 familles et une personne isolée rejoindront une chambre d’hôtel.

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En outre, une famille de cinq personnes, listée comme une famille de trois, se retrouvera dans une chambre avec un lit double seulement. Quand nous contactons la préfecture pour signaler cette situation, ajoutant que deux personnes travaillent jusqu’à 1h du matin à Paris et ne peuvent rejoindre en transports, à cette heure tardive, l’hôtel situé très loin, Monsieur Bruno Gorizzutti, directeur de la sécurité et des services du cabinet de la préfecture de police de Seine-Saint-Denis, nous répond que cette famille n’était pas sur la liste « officielle » (notons les guillemets qui sont de sa main) et que, dès lors, le seul recensement valable est celui effectué sur site lors de l’expulsion. Les personnes parties travailler tôt et donc absentes lors de celui-ci ne sont pas prises en compte.

Les habitants expulsés restent avec leurs bagages sur le trottoir en attendant de trouver un moyen de transport. A ceux qui ont un hôtel, pourquoi le préfet ne fournit-il pas un accompagnement ? C’est que, de son propre aveu, il souhaite éviter de donner l’image d’une déportation. On repense effectivement à l’expulsion du platz de la porte de Clignancourt en février dernier, où des bus aux sièges couverts de bâches, sans soute pour les bagages, ont emmenés les gens vers des destinations qui leur étaient inconnues, aux quatre coins de l’Île-de-France. Ne rien proposer à la place, est-ce vraiment plus digne ?

Quinze minutes après l’expulsion, nous entendons dans les talkies walkies : « Attention, on signale une dizaine de personnes évacuées du campement qui se dirigent vers la porte de Paris ». Il eut fallu qu’elles se soient évaporées !

Le lendemain matin, deux familles qui s’étaient réfugiées sur un autre terrain à Saint-Denis sont à nouveau sous la menace d’une expulsion. Le terrain où elles se sont installées avec une caravane est entouré de palissades. Un agent de sécurité de l’agence Première Ligne Sécurité les tient enfermés à l’intérieur et empêche deux mamans de rejoindre leurs enfants. Interdiction aussi de faire passer de la nourriture. Un bébé d’un mois est pourtant sur le terrain. Vers midi, la police nationale arrive pour constater l’occupation, à la demande des employés de la tour SFR voisine. Les deux agents attendront la relève. Entre temps, nous entamons une discussion avec l’un d’eux. Ému, ce dernier reconnaît la souffrance des personnes mises à la rue sans solution. Et, se dédouanant de toute responsabilité, il s’en remet à l’État (dont il est, rappelons-le, un agent…) et à la Mairie. Pour ce qui concerne le désengagement des pouvoirs publics, nous ne pouvons qu’être d’accord avec lui. Mais, notre interlocuteur refuse d’admettre les conséquences de l’inaction de l’État, à savoir que des personnes n’aient d’autres solutions que d’occuper des terrains privés dans des conditions indignes. Encore une fois, il aurait fallu que ces personnes se rendent invisibles, tout simplement !

Finalement, l’officier en chef arrive sur les lieux avec pour objectif de procéder à l’évacuation du terrain, sur demande du propriétaire et avec autorisation du préfet. La décision du préfet est immédiate : il ne sent pas contraint de la motiver, de la justifier. C’est un pur acte administratif qui reconduit des gens à la rue. A ce moment-là, nous retrouvons l’officier qui avait dirigé les opérations de la veille. Après avoir sorti les personnes du terrain, il se sent obligé de se justifier auprès de nous : après trois ans d’étude, un concours exigeant, sa vocation d’aider les gens (en l’occurrence, son exemple concerne une « petite dame qui se fait arracher son collier ») peut bien justifier de faire un peu de mal, de mener une action qui « ne (lui) fait pas plaisir » mais qu’il n’a pas le choix d’exécuter. Et puis, selon lui, il a procédé aux évacuations sans violence, ramenant celle-ci à une violence purement physique et même au seul fait de porter des coups. Nous essayons de lui montrer le vice de ce raisonnement, mais c’est nous qui sommes accusés de ne pas avoir d’empathie pour la police ! C’est indécent. Une des personnes expulsées, entendant ces propos, n’en revient pas.

La mauvaise foi de tous les exécutants de ces expulsions est effarante. Il n’y a qu’à citer Monsieur le Préfet Galli, qui à l’issue de l’expulsion du campement Wilson, se congratule de faire énormément de choses pour les Rroms, notamment pour la scolarisation des enfants. Rappelons que sur le bidonville, presqu’aucun enfant n’était scolarisé et que la Mairie n’a jamais accepté de procéder à des inscriptions systématiques en l’absence de domiciliation… Remercions donc Monsieur Galli de ses efforts.

Suite : Récit de la 3e expulsion en 1 semaine

Le dimanche de la même semaine, soit le 8 Août 2016, les familles nous recontactent : elles ont repéré un grand terrain avec une maison, vraisemblablement inoccupée depuis longtemps, à Clichy. Nous nous y rendons le soir même, où trois personnes sont déjà sur place. Le lendemain, une dizaine d’autres les rejoindront. Nous faisons alors des attestations de témoin précises, mentionnant toutes les personnes présentes sur place, adultes et enfants. Nous commandons également avec elles une pizza, en espérant que la facture puisse constituer la preuve d’une présence de plus de 48h au moment où la police arrivera. Le terrain appartient à la ville de Paris. Il s’agit d’une ancienne fourrière qui n’est plus en activité depuis longtemps. Outre un bâtiment en bon état, avec douches et toilettes, mais ni eau, ni électricité, dans lequel les familles sont installées, il y a une grande demeure, abandonnée depuis peut-être plus longtemps encore. Somme toute, les lieux pourraient accueillir un grand nombre de personnes. Les familles se sont installées avec des matelas. Elles sont contentes d’être là, trouvent les lieux beaux et calmes. Elles peuvent s’y reposer. Elles y fêteront même un anniversaire, la veille de leur expulsion.

Les jours s’écoulent. Nous voyons passer 48, puis 72 heures. Nous faisons également des démarches pour faire mettre l’électricité, ce qui est à la fois une bonne preuve d’occupation des lieux et un petit gain de confort pour les familles. Le problème, c’est que le seul compteur sur place a brûlé. Il faudrait donc en faire installer un nouveau, ce qui prend un peu de temps. Or, la police s’est montrée particulièrement réactive : débarquant au bout de trois jours, en moins de 24h elle menace de poursuites judiciaires pour effraction, fait fi des documents fournis par les témoins et trouve même un témoin affirmant que la présence des familles remonte à seulement 24h. Il n’y a pourtant pas d’habitations dans la proximité directe du terrain, et le bâtiment occupé par les familles est lui-même tout au bout du terrain, du côté de la route.

Un employé de la Mairie de Paris à la Direction du logement et de l’habitat, Philippe Deborde, accompagne la police : c’est lui qui s’occupe du terrain. Il nous avoue qu’il est passé le lundi sur le terrain et a remarqué des détritus, qu’il attribue aux familles et a fait ramasser par la suite. Il nous annonce aussi que la Mairie a un projet de construction pour ce terrain. Conclusion à tirer : elle est donc pressée de faire évacuer les personnes présentes, car elle ne voudrait surtout pas d’un bidonville, relativement plus long à expulser. Et elle est parfaitement secondée en cela par les forces de l’ordre, capables de trouver le témoin-clé.

Le jeudi 11 Août, les familles sont donc expulsées, même si elles sont là depuis plus de 48h et que donc légalement elles peuvent rester, même si elles ont des preuves de leur présence, même si le terrain n’a pas d’usage dans l’immédiat, même si elles n’ont aucune autre solution.

Aude Jolivel, Camille Jolivel, Sandra Moreau, Barthélémy Seyer

P.-S.

Photos d’Anne-Charlotte Compan - © Anne-Charlotte Compan / Hans Lucas
Collectif l’Ecole dans la rue

Notes

[1Dans un autre extrait, le maire soulève l’absence d’extincteurs, qu’il s’est refusé à installer. Nous rappelons également que le maire a fait couper l’eau sur le bidonville et que la communauté d’agglomérations a mis plusieurs semaines à installer une benne à ordures, ce qu’elle a fait uniquement à la demande des associations. Il est certes plus facile de dire que l’on ne peut rien faire quand on a laissé le problème empirer pendant plus d’un an…

[2Il faudra l’intervention du préfet pour qu’elle soit autorisée à récupérer sa carte d’identité.

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