Turnaround, le guêpier du 23 juin

Retour sur la journée du 23 juin à Paris.
Certains ont dû bien se marrer pendant qu’on tournait en rond et acceptait ces miettes de démocratie qu’on voulait bien nous jeter. Le dispositif sécuritaire, le parcours, la durée, le traitement d’une aspiration sociale forte, par des moyens frontaux ou sournois, confirment l’ère de la répression.

« En raison d’une manifestation, la station Bastille est fermée ».
Descente de mon wagon à Ledru, et remontée vers le Génie de la Liberté. Mais quelques dizaines de mètres après, barrage et fouille. Les génies n’existent pas, j’avais oublié. Un CRS fort aimable (ça fait toujours bizarre) me dit : « Je voudrais voir le fond de votre sac, je peux me permettre ? ». Et si je te dis non, tu me laisses quand même passer ?

C’est que je voudrais vite rejoindre cette boucle infernale, ce manège où on ne fait qu’un tour et je suis déjà en retard car j’ai mis longtemps à me décider. Avec cette chanson de Bonnie Tyler qui tourne en boucle aussi dans ma tête, je poursuis ma ligne droite avant le cercle. Il me tarde de rejoindre cette foire et de trouver une place dans ce carrousel frustrant qu’on appelle victoire.

Sur mon chemin rue du Faubourg Saint-Antoine, je pense à ce piège. Cette nasse dessinée en amont, validée de concert et brandie comme un trophée, m’horripile au plus haut point depuis hier. Pourvu que les Black Blocs ne soient pas là. C’est ce que je disais à mes potes… ils ne viendront pas… les coups de filet seraient terribles. Pris en tenailles entre les flics et les SO, c’est une partie de chasse organisée… Ne venez pas camarades, voir ce piège se refermer sur vous, je ne supporterais pas… car je vous sais libres et moi comme d’autres, nous nous mettrions en danger pour vous extirper de ce bourbier.

Honte. Pas envie d’y aller à cette manif qui n’a de manif que le nom. Mais je ne veux pas que le mouvement se meure. Deuxième barrage… mais je viens de me faire contrôler y a 200 m… Moins cordial et il me parle de l’index ce bleu-là. Bon, ok, je rouvre mon sac. Turn around

14h15. Certains ne sont même pas arrivés que d’autres sont déjà loin. Je ne « rêve » pas non… la manif est bien emmenée par la police. A bonne cadence, histoire de torcher le petit tour et puis s’en vont. Les gros ballons sont là, 100 mètres derrière les jeunes sans étiquette et ça suit le rythme. Quelques mois que je ne me reconnais plus dans ces drapeaux rouges, qui scandent les refrains restrictifs « retrait, retrait, retrait de la loi El Khomri », ou ceux devenus obsolètes, « les jeunes dans la galère, les vieux dans la misère »… La précarité n’a plus d’âge aujourd’hui, ou bien, on est jeune jusqu’à 49 ans et on devient vieux à 50…

14h45, à train d’enfer, nous avons déjà parcouru la moitié de la boucle. Mais certains gueulent de ralentir. Mon pote donne de la voix, tant et si bien, qu’il parvient à faire prendre conscience de l’absurdité de cette course autour du bassin de l’Arsenal. Cinq minutes de répit, à ne plus suivre le rythme qu’on nous imposait sur un parcours risible qu’on nous imposait. Cinq courtes minutes… et la marche tendue a repris.
Au virage de Quai de la Râpée, on ne voit plus les CRS au-devant du cortège, ou ils sont plus loin. Mais, alors que les gens arrivent toujours sur la place du Génie où règne un joyeux bordel sentant la merguez, les SO poursuivent leur pas effréné.

Bâcle-t-on, en plus, cette grande victoire démocratique qui nous permet de faire les cons ? Bétail docile, notre enclos est bleu et mobile et nos bergers filent. Nous bêlons de ralentir, mais les SO n’en font rien.

15h15, l’Opéra n’est pas loin, quelques 100 ou 200 mètres devant nous. Les tentatives de certains de faire partir la manif à contre-sens pour ne pas arriver si vite à sa fin ont toutes échoué. Les SO poussent. Réellement, jouent des coudes contre ceux qui restent statiques et leur demandent de ralentir, d’arrêter, et de ne surtout pas remballer à l’arrivée.

Arrivée devant les marches de l’Opéra. On s’engueule. Certains SO et autres syndicalistes nous répondent agressivement qu’ils ont déjà gagné le droit de manifester, et qu’en gros, nous devions leur être reconnaissants. Rires.

Et quand après une interdiction de manifester, vous obtiendrez 1km² où vous tenir debout et gueuler 1h, vous serez contents aussi ? Pourquoi avez-vous déjà dégonflé tous vos ballons et replié vos étendards ? Pourquoi filer si vite dans les rues adjacentes alors qu’on pourrait occuper la Bastille quelques petites heures ?

Ah, vous invoquez le risque des casseurs maintenant… Mais où sont-ils, messieurs ? Quoi… il était normal, en mai, d’avoir eu des matraques ? Ah, vous leur dites, aux flics, que les casseurs ce n’est pas votre travail… ? mais vous acceptez quand même de porter - et parfois, de vous en servir - le bâton ? Ah oui, ils vous sont rentrés dedans une fois ? Oui, je m’en souviens, cela est arrivé juste après une manif où vous les dénonciez à la police alors que vos cortèges à vous étaient sécurisés. Ils vous ont donné une leçon, c’est vrai… que vous n’avez pas comprise. Que vous faites semblant de ne pas comprendre. Car ils gagnent en sympathie quand vous perdez la vôtre. Car ils font moins de compromis, portés par un cortège qui grossit, quand vous en faites tant et que vous décevez.
Du compromis à la compromission, il n’y a qu’un pas... et vous ne voulez pas comprendre que nous n’en pouvons plus, que ce pas soit franchi.

Les BB ouvrent le bal à coups d’éclats de verre choisi, et vous pouvez ne pas être d’accord - vous savez, il n’y a pas non plus unanimité sur tout dans ce cortège de tête -, mais ils ne sont pas de votre responsabilité ; voilà le seul message que vous devez envoyer à un gouvernement autoritaire qui vous fait du chantage à la démocratie.
Ah mais… vous me poussez un peu et vous partez ? Y a un truc qui vous titille on dirait… Bon, tant pis, je commence à prendre l’habitude.

On rejoint de l’autre côté du bassin, un groupe de 200 personnes peut-être, mené par la fanfare partisane, à contre-sens. Les cuivres accompagnent les slogans du cortège autonome qui avance lentement vers cette Colonne de Juillet à l’attraction centrifuge. Puis, on stationne et on passe un moment en musique, toujours sous un soleil de plomb. Un groupe s’approche des flics postés rue Saint-Antoine. Je me perche un peu plus loin et les observe. Agiter des ballons en cœurs rouges, se marrer et même prendre des selfies avec les CRS, pendant que d’autres appellent les canons à eau, on a chaud.
Certains folklores commencent à m’exaspérer… plus loin, des féministes crient qu’elles veulent des femmes CRS… je soupire, m’éloigne.

On va faire un tour du côté de Richard Lenoir, les flics ont installé une barricade de fer pour nous empêcher d’emprunter le boulevard. Ça s’agite quelques instants autour. Certains tapent sur le rideau métallique, d’autres font éclater quelques pétards. Mais pendant ce temps derrière nous, les flics reprennent possession, lentement mais sûrement, de la place. Il doit être 16h…
Beaucoup, trop, sont partis depuis longtemps déjà. La fête est finie, circulez, y a rien à voir.
Mais quelques centaines de gens errent tout de même sur la place, restent sans trop savoir quoi faire et ne veulent pas rentrer si tôt. Abandonnés par les syndicats il y a une heure, ils sont au centre d’un grand cordon de CRS qui se déploie tout autour du rond-point et qui avance, petit à petit.

On s’assoit. Une ligne bleue avance et un CRS me prend par le bras pour me lever, en me précisant qu’il est là pour ma sécurité… Drôle de moment, je ne me sentais pas en danger jusqu’à ce qu’ils arrivent. Etrange, cette manif imposée de A à Z, jusqu’à l’heure de fin qu’on décide arbitrairement et comme spontanément.

L’étau se resserre mais on reste.
Et on voit arriver des bagnoles et scooters… ils ont rouvert la circulation. Comme ça, alors qu’il y a plein de gens encore sur le pavé. Les conducteurs se font prendre à parti, mais on est pas mal à calmer le jeu… ils ont été piégés, eux aussi. Mais non messieurs, vous n’avancerez pas pour autant. Pendant 10 bonnes minutes, les flics à 10 mètres laissent faire le grabuge. Jusqu’à ce qu’un jeune en scooter fonce légèrement sur des manifestants et que ça parte en vrille.
Mais les voitures reculent et la circulation ne reprend donc pas. Nous avons gagné quelques minutes de démocratie.
Une heure et demi de manif d’un troupeau de moutons dont je faisais partie, deux heures et demi d’on ne sait quoi, d’une faible résistance esseulée, pas organisée et pas fédérée… en voilà un résultat dérisoire, fruit d’une démocratie que les contre-pouvoirs d’antan acceptent de ronger à grande vitesse.

Nous sommes parqués sur le socle de la Colonne, des discours sont hurlés à droite à gauche, des manifestants commencent à s’engueuler sous le nez des CRS, au rythme du chant fatigué d’un mec au djembé qui me casse drôlement la tête… Il faut que je m’extirpe de là. J’ai trop chaud et un peu honte devant la plaque des morts pour les Trois Glorieuses…

Je tourne le dos bien malgré moi à Juillet 1830 et à toutes les autres, pour retourner en juin 2016, dans mon époque à moi.

Celle où dix par dix, on sort d’une place publique par un entonnoir policier.

Accepter ce trajet, accepter qu’on appelle ça une « victoire de la démocratie » M. Martinez, vous nous en demandez beaucoup tout de même.

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