Témoignages des violences policières devant le bar "Le Saint Sauveur" dans la nuit de dimanche à lundi

Retour sur la nuit des élections présidentielle à Menilmontant et le défoulement de violence hors du commun à Paris durant les ratissages policiers...

Témoignage recueilli en ligne. Le texte est très "première personne", et contient sans doute quelques imprécisions ou exagérations, ayant été écrit à chaud, en pleine nuit, juste après avoir vécu une scène particulièrement violente. J’ai fait de mon mieux pour l’annoter, mais je ne peux pas me porter garant de l’objectivité de ce qui s’y dit...

Il est bientôt 4h du matin et je viens de rentrer chez moi. Non, je n’ai pas passé ma soirée à fêter la victoire de Macron, évidemment que non. Je n’ai pas non plus été noyer ma rage dans un bar de mon quartier, mais j’étais en route pour le faire quand je rejoignais un ami ce soir à quelques centaines de mètres de chez moi, au métro Ménilmontant, vers 20h30.

Ça faisait déjà quelques heures que j’entendais les sirènes défiler en bas de chez moi. « Plus que lors des attaques du Bataclan », me suis-je dit, puisque j’étais déjà sur le trajet. J’observais le défilé par la fenêtre et les véhicules lourds par dizaines, et si je n’avais pas connu la Loi Travail et ses manifestations, je nous aurais soudainement cru en temps de guerre. Marine Le Pen aurait-elle finalement gagné malgré les estimations ?

Dès la sortie de mon immeuble, je réalise que le ballet ne fait pas que défiler. Les camions forment des lignes de plusieurs centaines de mètres jusqu’au-delà du métro Ménilmontant. Il y en avait bien plus que pour Nuit Debout, quand nous étions 4000 quotidiennement, bien plus qu’autour de l’Odéon quand il y avait eu une occupation du bâtiment. Clairement, où que mon regard se pose, il y a des camions. Au niveau de la rue où se trouve le bar le St Sauveur, la ruelle étroite et peu profonde est bloquée par une douzaine de camions de CRS venant s’ajouter à la trentaine déjà comptée jusque là. Partout où mon regard se pose, des RG, la BAC, de la Police Nationale, des, CRS, de la Gendarmerie… La présence policière est impressionnante, même pour moi. Je savais que quelques dizaines d’antifascistes et de manifestants devaient peut-être se rejoindre dans le coin, mais quand même. On est à peu près à un camion par manifestant visible. Et les camions ne sont pas vides. Artillerie lourde. J’aurais cru à un attentat en cours avec prise d’otages, mais non. Juste une démonstration de force disproportionnée.

[...]

Les manifestants venaient à Ménilmontant pour rappeler à tous que le combat continue, que le danger n’était pas Marine Le Pen seulement, et que tous ceux qui ont professé allègrement sur les réseaux sociaux qu’il fallait voter et qu’on combattrait Macron ensuite étaient invités à honorer leurs promesses dès demain (tout à l’heure, vu l’heure) pour la manifestation du Front Social. Ce n’est pas dans le 20e qu’on casse des enseignes de luxe, qu’on trouve ça légitime ou pas. Ils n’étaient pas là pour ça.

Je rejoins mon pote, on fait quelques bises et apprends qu’il y a eu à l’heure des résultats une descente dans le bar le St Sauveur, situé dans la ruelle qui débordait tout à l’heure de camions de CRS et dont l’entrée est gardée par des dizaines de flics équipés en anti émeute. Pas mal de gens sont bloqués à l’intérieur, dont des amis d’amis, mais pas de réaction vive malgré l’attaque directe et l’aberrante démonstration de force faite par la somme des véhicules présents. Surtout vu la taille du St Sauveur. Je ne le savais pas encore, mais on y case 40 personnes anorexiques en tassant un peu. Allez, 70 avec le trottoir, sincèrement. Il ne manquait que les chars et les hélicoptères. Pour 80 personnes qui manifestent calmement et 50 autres dans un bar. Passons.

[En réalité, les manifestants étaient quelques centaines sur place]

On se joint au groupe assez hétéroclite qui marche calmement vers Père-Lachaise en chantant quelques trucs. Pas un policier pour nous interpeller. On avance. A Père-Lachaise on bifurque sur Gambetta pour remonter vers la place Martin Nadaud. Le groupe se disloque déjà. Certains prennent des ruelles. On monte mais certains se demandent ce qu’on fout là à 50 et rebroussent chemin. Nous aussi franchement, on se demande. Arrivés là-haut, on doit être un groupe de 10 max quand deux voitures de police foncent sur nous à toute allure et nous tirent deux décharges de gaz lacrymogène à hauteur de tête de moins de 5 mètres, en pleine rue, sans question ni sommation. On a du se faire repérer à cause du cône qui servait de tam tam. Très dangereux les cônes. Sachant qu’il y a 7 palets par tir, on avait plus d’un nuage par personne. Comme quoi, c’est pas la crise pour tout le monde. Ils repartent aussitôt laissant un épais nuage qui fera que les automobilistes qui passaient par là ont paniqué. J’ai failli me faire renverser par une bagnole en sortant du nuage. Normal, Ni moi ni le conducteur n’y voyons quoi que ce soit. Moi j’ai l’habitude, mais quelques gamins zélés du quartier ont voulu nous rejoindre et se sont mis à pleurer à 15m de l’épicentre. En général, la première fois, on vomit. La deuxième aussi.

[En vrai, ça va, ça fait juste bien mal. Sauf si on est bourré. ^^]

On redescend sur le boulevard et on finit par se réfugier dans un café en attendant le dénouement du Saint Sauveur pour savoir ce qui va arriver aux copains. Il est déjà 22h30-23h. Dehors, certains autres se regroupent à une cinquantaine calmement mais déjà les gaz pleuvent. Grenade désencerclante au carrefour Oberkampf pour les rabattre sur Couronnes où des interpellations à l’aveugle auront lieu. On embarque. Les bus et les camions se remplissent. Dans la panique et les gaz lancés en pleine circulation, un 4x4 fauchera un manifestant et fera un délit de fuite. Pas un flic pour l’arrêter malgré les 500 présents. Il faut dire que ça en fait un de moins.

[Les témoignages divergent sur l’histoire du 4x4. Il semblerait que ce ne ce soit pas passé comme ça, mais vu qu’il y a eu plusieurs incidents avec des véhicules (au moins trois), difficile de s’y retrouver.]

Dans le café, des touristes américaines hallucinent. FoxNews avait raison…

On finit par sortir du bar vers 0h30. Toujours autant de camions et les bus d’interpellations massives se mettent en place. Ça sent la rafle. On apprendra plus tard qu’ils ont chopé tout le monde : les clients du bar à l’intérieur (qui sont encore bloqués dedans presque 4h après l’intervention) et tous ceux qui étaient sur le trottoir devant. Forcement, ça commence à monter. Les camions se remplissent enfin. Des groupes se forment à distance pour tenter d’apprendre quelque chose et s’autoriser à gueuler deux ou trois insultes. Une ou deux bouteilles de bière ont du voler, ok, sur le passage des camions. Sinon ça gueule, oui, mais rien de plus. Je filme. Dans la minute de nouveaux camions débarquent, ouvrent les portières et des dizaines de CRS en descendent, gazeuses à la main (sans tir, par pulvérisation. Les pires) : 2e gazage, massif, a bout portant. Les 30 personnes présentes (passants, jeunes manifestants, tout le monde) courent dans tous les sens. Je me réfugie derrière une voiture, mon téléphone filmant toujours, mais cernée par 30 CRS, je peine à cadrer à bout de bras. Trop con parce que j’aurais vraiment voulu vous le montrer. Je sais que je me ferai frapper ou casser mon téléphone si ils le voient alors je fais pas la maline. Il s sont très en forme, ça se sent. Ils m’évitent parce que dans ma lâcheté je dis ne rien avoir à faire avec ça - et que j’ai une gueule et un look à voter pour Macron, à mon grand désespoir - mais à deux mètres, en face, ils sont à 7 sur 1, gaz et matraques. Les mecs à terre se font défoncer. « Vas-y chope le ! Prends ça connard ! ». Ils se défoulent et repartent. On se disperse, on tousse, on soigne les yeux au sérum phy, comme toujours. Mais on attend toujours les copains. Et la colère monte encore, mais on est loin de ce qui nous attend après.

Les camions sont partis avec tous les interpellés, sous les huées. La ruelle du Saint sauveur est enfin accessible. On va voir ceux qui ont pu en sortir sans finir en garde à vue, pour comprendre. Et puis on se dit qu’avec la soirée de merde qu’on a passé, et celle qu’a du passer le patron du Saint Sauveur, on pourrait faire un win win en buvant un dernier coup avant de rentrer puisqu’il est toujours ouvert. Il est 1h30. On est une vingtaine max et on rentre au Saint Sauveur. A peine la bière commandée, les camions de CRS passent devant la petite baie vitrée. Je les compte. J’arrêterai à 14. Un copain me fait sortir de là. On se met à l’écart dehors. Les CRS sortent tous des camions et se mettent en ligne en position dans la ruelle. Devant eux, les clients du bar qui fument, les passants qui rentrent chez eux, et nous. Forcement, après les gazages, les tabassages, le mec à l’hosto et les arrestations, ça monte côté manifestants, même à 20. Depuis les fenêtres au dessus, quelques voisins excédés depuis 20h envoient des trucs sur les camions aussi. Si seulement mes yeux avaient pu filmer ce qui a suivi. Je n’ai même pas pensé à sortir mon téléphone. C’était impossible. Dans un cri de guerre, sans prévenir, je vois foncer sur nous ces dizaines de CRS qui se mettent à taper dans le tas, la bave aux lèvres. Des hooligans. Je jure que je n’avais jamais vu ça, même en manif, même lundi. On n’avait jamais vu ça. Personne. Ça gueulait partout. Meuf, mec, pas de distinction. Je cherche un autre terme mais je n’en trouve pas : c’était une ratonnade. « Défonce-le ! Lui aussi ». A 5 ou 7 sur 1, quand on en finit un on en chope un autre. Open bar. J’ai du bol encore, j’ai réussi à m’échapper dans un coin tandis qu’ils tabassaient à 5 un pauvre SDF bourré qui cuvait son vin à côté du bar. Un défouloir, voilà ce que c’était. Puis, après d’interminables minutes, ça siffle le repli. Ils se rapprochent des camions, enfin. Et là tout le monde est en rage. Des gens à terre partout, le patron du bar qui vient s’interposer mais aussi des filles qui font barrage de leur corps à 4 en ligne, en se tenant les mains pour arrêter la surenchère.

C’est vrai qu’on le pensait tous mais un seul a osé le dire : « Vous avez les boules qu’elle ait perdu, c’est ça l’histoire, hein ? ». Je parlais avec Rémi, un voisin, qui était descendu dans l’intervalle. C’est lui qui a vu les filles se prendre les premiers coups de matraque avant qu’ils ne foncent à nouveau sur nous. Il aura juste le temps de nous cacher dans son hall d’immeuble avant que ça recommence. Il hallucinait. On hallucinait. On n’a même pas osé allumer la lumière de l’immeuble, on a fait le tour du bâtiment pour ressortir et voir les blessés non embarqués partir en boitant ou se faire soigner avec ce qu’on avait à même le trottoir. Je n’avais JAMAIS vu un défoulement si décomplexé et une telle ivresse de violence indifférenciée adressée à des civils en tous genres, même lors de manifestations violentes ou de mouvements sociaux. Tout ce qui bougeait était une cible. Tout le monde. Sans que personne ne s’interpose. Ça monte et je vous le dit, ça n’est pas fini. Ça commence.

L’élection de Macron va provoquer des mouvements sociaux, on le sait, tôt ou tard. Et cette violence continuera tant que l’opinion publique ne s’indignera pas. Et il faut qu’elle cesse, il faut les stopper parce que c’est comme ça que démarre une guerre civile : grâce à de la colère, de la fatigue, des violences policières répétées et de l’impunité. Aucun policier n’a jamais été condamné pour aucune blessure infligée à aucun manifestant. Ni aucun mort.

[C’est factuellement faux, quelques policiers ont déjà été condamné, la responsabilité de l’État a même déjà été engagée. Cela dit, les peines sont habituellement ridicules...]

Ça monte. Et ceux qui sont arrêtés ressortent plus en colère que jamais, et la course à l’armement se fera coté police grâce à l’opinion publique, et on n’en sortira pas.

La seule chose qui peut arrêter cela c’est du monde qui vienne participer aux manifestations, à distance des affrontements, comme je le fais souvent, et sans y contribuer mais juste pour témoigner, voir de ses yeux, comprendre, raconter et sortir du mécanisme méchant manifestant/gentil flic qui met tout le monde en danger : manifestants, citoyens et policiers. Il faut que cela arrive vite, parce que ça dégénère. Et n’y a qu’un vrai débat public qui puisse le faire.

Alors s’il vous plaît, pour moi, pour nous tous, que ceux qui sont à Paris aujourd’hui - ou en province, là où il y a un rassemblement - prennent une heure ou deux pour faire leur part et ensuite raconter autour d’eux. On doit sortir de cet entre soi stérile et de ce cercle vicieux. Je ne vois plus d’issue. On ne peux pas laisser faire, on ne peux pas se laisser frapper sans répondre jamais, et on ne peut pas renoncer à des combats légitimes pour des droits qu’on nous a pris de force ou ceux que l’on s’apprête à nous prendre bientôt. Il ne s’agit pas de prendre parti mais bien de se faire une opinion et d’en parler. C’est tout ce que je vous demande. S’il vous plaît. Avant les législatives, les gens doivent savoir. Tant qu’ils ont encore quelque chose à perdre. Ensuite, j’ai peur qu’il soit trop tard…

Merci d’avoir pris le temps de me lire.

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