Rwanda : un négationnisme structurel

L’historien Jean-Pierre Chrétien analyse les différents mécanismes du négationnisme, en France comme au Rwanda, autour du génocide des Tutsis : relégation du génocide à un simple « conflit interethnique » (rhétorique largement teintée du racisme de la France envers des peuples colonisés) ; simplifications, généralités sur chaque ethnie et sur le peuple rwandais dans son ensemble ; renvoi dos à dos des deux camps et minimisation du nombre de victimes, voire inversion des responsabilités ; thèses conspirationnistes. Pour le chercheur, ces argumentaires ne font qu’alimenter le clivage du peuple rwandais et empêchent une reconstruction de la mémoire.
Quelques extraits de l’article paru sur le site Les Mots Sont Importants.

Dans le cas rwandais, la première négation fut celle de l’opinion internationale refusant de voir la réalité de ce qui se passait au Rwanda à partir du 7 avril 1994, après avoir déjà fermé les yeux sur les pogromes des années précédentes et sur la propagande raciste qui les accompagnait notoirement. Il fallut attendre la mi-mai 1994 pour que le mot génocide soit employé sur le plan international.
Très vite en fait, les massacres de Tutsi ont été présentés comme un des éléments d’une guerre civile et une balance a été établie entre les victimes de deux « camps » ethniques. Le fait que le Rwanda se situe en Afrique n’est pas un hasard dans le succès de ce relativisme. Nombre d’observateurs partagent plus ou moins confusément la conviction que les tueries sont dans l’ordre des choses sur ce continent et que la barbarie est à fleur de peau chez ses populations.

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Un « conflit interethnique » et une « colère » légitime

[L’]argumentaire de « la colère normale en temps de guerre » permettait de masquer le rôle de la propagande extrémiste, d’entretenir la bonne conscience des tueurs potentiels et de marginaliser les Hutu opposants à ce projet totalitaire. Ce corpus de justifications était présent de façon lancinante sur les ondes de la radio RTLM en 1994, il sera repris par les encadreurs des camps de réfugiés du Kivu entre 1994 et 1996. Il reste vivace aujourd’hui dans divers milieux, jusqu’en Europe et en Amérique du nord, avec le souci non dissimulé de nier toute intention et toute organisation dans les massacres systématiques des familles tutsi du Rwanda d’avril à juillet 1994.

Cette théorie globalisante permet de transformer insidieusement toute la population hutu en véritable bouclier humain moral. Tout le monde serait coupable, c’est-à-dire en fin de compte innocent. On comprend que ce discours disqualifie a priori tout effort de justice et ait souvent été repris devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda ou devant d’autres juridictions pour la défense des cadres civils ou militaires accusés d’implication dans le génocide.

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Un « double génocide »

Cette thèse, chère depuis 1994 aux dirigeants politiques ou militaires français qui avaient à l’époque pensé et présenté leur intervention en termes « d’interposition » entre « belligérants », a été reprise par des nostalgiques de l’ancien régime rwandais.

Ce renvoi dos à dos de deux camps « ethniques » représente une amnésie étonnante par rapport aux enquêtes journalistiques, scientifiques ou judiciaires, qui ont mis en lumière l’encadrement méthodique des tueries, le ciblage des victimes, la mise en condition de l’opinion par une propagande raciste répétitive. Il masque à la fois la complexité de la société rwandaise et l’option politique que constituait le génocide. Celui-ci visait globalement les Tutsi (tous âges, sexes et conditions confondus), traités en boucs émissaires, mais aussi les Hutu mal pensants, présentés comme des « complices » (ibyitso) de « l’ennemi ». Le ressort en était une idéologie raciste bien connue.

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Un « génocide rwandais » planifié par une « internationale tutsi »

Depuis 2005, une thèse plus radicale, déjà soutenue par les pires extrémistes dix ans plus tôt (encore reprise par le colonel Bagosora devant le TPIR), a été réactivée, y compris en France. Tous les Rwandais auraient été victimes d’un génocide, le « génocide rwandais », dont la cible primordiale aurait été les Hutu et dont les planificateurs auraient été les exilés tutsi organisés dans le FPR, alliés du président ougandais Museveni et appuyés par les « puissances anglo-saxonnes » et par Israël. Les responsabilités sont dés lors inversées selon le principe bien connu de la « propagande en miroir ».

Dans ce schéma, le FPR aurait programmé une extermination des Hutu, mais aussi le sacrifice des Tutsi de l’intérieur dans le but cynique de disqualifier les autorités hutu de 1994 : les génocidaires ne seraient que les pions d’une stratégie tutsi de conquête du pouvoir à Kigali et de constitution d’un « empire nilotique » en Afrique centrale. Le génocide n’aurait été qu’une « autodéfense » provoquée. C’est ainsi, expliquait déjà la RTLM en mai 1994, que les Tutsi « se sont suicidés ».

Cette thèse, qui fonctionne en boucle sur des sites du net imprégnés de conspirationnisme et qui relaie un prétendu « Plan de colonisation tutsi » diffusé par des extrémistes hutu rwandais depuis les années 1960, est digne des "Protocoles des Sages de Sion" dans son contenu et dans son fonctionnement. Elle suscite hélas, à droite comme à gauche, des délires où tantôt un « souverainisme » français, tantôt un « altermondialisme » anti-Wall Street, se trouvent dévoyés..

Les années passant, des nostalgiques du Rwanda de Habyarimana ou des anciens partenaires de ce régime, estiment possible, en France même, de raviver l’état d’esprit qui avait, en son temps, contribué à l’aveuglement international sur le génocide. Cela s’exprime notamment sur des sites spécialisés du net qui se donnent la main et dans des réunions tenues ici et là sur le territoire par quelques conférenciers travaillant en alternance. Néanmoins l’opinion publique a pris conscience de la gravité des responsabilités prises à l’époque sur le terrain rwandais. Aussi les tenants d’une « relecture » du « génocide rwandais » essaient de couvrir leur thèse d’un habillage respectable, en intervenant dans des lieux publics à l’apparence la plus officielle possible ou en exploitant l’indifférence, la négligence ou la naïveté de certains responsables pour s’infiltrer dans des manifestations scientifiques, culturelles ou associatives, voire religieuses, qui leur permettent de couvrir leur message d’un masque de paix, de vérité, de justice et de piété !

Lire l’article entier ici : http://lmsi.net/Un-negationnisme-structurel

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