Retour sur les Reposeurs

Fin 2011, en fin de soirée d’une fin de semaine de forcené, je rentrais en métro avec un ami. Nous venions de passer 4h à bavarder en petit comité, mais c’est toujours quelques instants avant de devoir se séparer que les meilleures conversations arrivent…

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Nous étions donc au milieu d’une station Auber sombre et déserte, dans un courant d’air, avec les escalators et les rames en fond sonore. Nous avions parlé de sécurité informatique et de protection de la vie privée toute la soirée, et j’enlevais donc volontiers la batterie de mon téléphone pour poursuivre l’échange.

L’ami en question me parla d’un projet d’action antipub innovante, ambitieuse et à garder discrète au cas où j’ai de l’énergie à y consacrer. La jeunesse sûrement, ou cette ambiance de film d’espionnage expliquent pourquoi j’y plongeais alors.

Ça commençait par une confirmation le lendemain par un canal chiffré, et trois semaines d’attente pendant lesquelles on préférait ne pas déflorer le principe. Pas avant d’avoir été présenté aux autres en fait…

Les choses devinrent heureusement plus concrètes au bout de ce délai, lorsque je pénétrais (sans mot de passe et en plein jour !) dans le lieu d’une 2e réunion de ce collectif naissant. Nous étions six, pas tout à fait à parité mais d’horizons variés, étalés sur presque un demi-siècle d’amplitude d’âges.

La séance commença, comme celles qui devaient suivre trois années durant, par une petite détente musculaire et sensitive. Un jeu au ballon pour découvrir les autres comme on improvise déjà en maternelle, et qu’on a bien tort d’abandonner par la suite (ça aurait de la gueule en entretien d’embauche…). J’apprenais ensuite rapidement que le groupe s’était déjà réuni plusieurs fois, s’étoffant à ces occasions ; que certains membres avaient fait partie d’autres collectifs antipub ; qu’on préparait une action de désobéissance éthique (non dégradante, dans un flou juridique plutôt à notre avantage) ; prévue pour soulever les foules, et qui allait vaincre l’invasion publicitaire dans le métro parisien !

Je comprenais alors mieux pourquoi il s’agissait d’être discret pendant la préparation… mais pourquoi seulement dans le métro ? Pour avoir un objectif précis, clairement délimité, atteignable. Et pourquoi non dégradante ? Pour que l’action soit accessible à tous, festive et familiale. L’action ? Mais quelle action ? Pour répondre à cette question, il fallut d’autres réunions…

Et nous nous réunîmes mensuellement, affinant les préparatifs, traînant un peu les pieds pour y aller, mais rentrant toujours d’un pas léger. Un jour il fallut nous choisir un nom. Ça n’avait pas été jusque là une priorité, mais il en fallait désormais un pour avancer. Nous écrivîmes chacun nos propositions sur un bout de papier, puis fîmes un tour de table, notant la ou les meilleures propositions de chacun, sans commenter celles des autres dans un premier temps. Le mois suivant, nous reprîmes la liste et chacun émis trois préférences. "Les papillonneurs" fut une proposition appréciée, "Le dernier panneau" fut repoussée, et resta : "Les Reposeurs".

Fin 2012, tout fut prêt pour une première campagne. C’est à dire que tout avait été minuté, exploré, testé, affiné, renforcé… Nous étions plus d’une dizaine, prêts à gérer nos tâches depuis plusieurs villes, nous disposions d’un site web, certes austère, mais hébergé à l’étranger, manipulé seulement par une connexion anonymisée (via TOR), payé par une carte de paiement anonyme (qu’on achète dans n’importe quel bureau de tabac), elle-même activée par un téléphone portable prêt à l’emploi, payé en liquide dans une boutique sans caméra… Nous avions rassemblé et préparé de grandes quantités de matériel, répartis dans plusieurs ateliers. Nous avions nos points de rendez-vous, et tous sur nous le numéro d’un avocat sympathisant. Nous avions même finalement réussi à mettre au point notre stratégie d’exception pour les prises de décision d’urgence : il n’y aurait pas, au nom du collectif, de décisions à prendre dans l’urgence.

Et tout pris forme en octobre 2012

L’objectif ? Rendre visible la majorité silencieuse qui subit à son corps défendant les affichages publicitaires monumentaux du métro, les 144m² de pub par quai, ce temps de cerveau disponible qu’on lui extorque en double tarification de son transport en commun. Donner aux usagers mécontents du métro le moyen de s’exprimer, sans forcément s’exposer. De lutter, sans forcément abîmer. Et les encourager pendant dix jours à prendre en mains ce nouveau mode d’expression.

Le moyen ? Recouvrir les immenses placards publicitaires avec des rubans de papier kraft, débités trois mètres par trois, peints à la main, et collés à l’aide de ruban adhésif qualité "invisible". Pourquoi invisible ? Mais parce qu’il colle juste mal ce ruban là. Tellement mal qu’on a alors aucune difficulté à le retirer ensuite, au besoin, tout doucement, sans laisser de traces.

Nous espérions être la pichenette sur ce réservoir de nitroglycérine…

Sur le site, en plus de détailler notre mode d’action, nos motivations et revendications, nous appelions les usagers du métro à venir nous rejoindre en personne sur la place de la Sorbonne. L’objectif était de permettre à chacun : soit de répéter l’action avec nous pour être sûr de son coup (ou faire un premier pas symbolique) ; soit de partager avec nous ses retours d’expériences, ses p’tites frayeurs et ses grandes trouvailles. C’était un moment convivial, mais la place était bruyante, et la météo l’a parfois rendue humide. C’était aussi un bon endroit où renvoyer les journalistes de tous poils. C’était enfin un levier puissant. Prenant la forme d’une manifestation non déclarée, tolérée par la Brigade d’Information de la Voie Publique jusqu’à ce qu’on commence à s’y organiser pour former des petits groupes, distribuer du matériel et partir dans toutes les directions Reposer de plus belle toute la soirée. Là on nous a clairement fait comprendre que si on faisait mine de s’organiser on serait embarqués.

Certains en profitaient pour rejoindre les ateliers, et préparaient les calicots à poser le lendemain. Pour compléter l’arsenal, nous avions fait imprimer des patrons d’affiche en 50x70cm (notre revendication), et divers slogans en format A3 et A4, imprimables depuis notre site web dans n’importe quel bureau parisien (si jamais l’envie de décorer les stations de son trajet retour avait pris le quidam).

Et en pratique, que faisions nous dans le métro ?

L’air décontracté, nous gagnions les quais pour commencer par s’y reposer, assis, quelque part d’où l’on voit l’annonce du temps d’attente avant la prochaine rame, sur les deux quais en cas de vis à vis… Puis une fois attesté qu’aucun agent ne sévissait dans les parages, et qu’une bonne poignée de minutes de calme s’annonçaient encore, nous nous levions pour dérouler tranquillement un calicot d’un mètre de haut sur trois mètres de large, collé le plus droit possible, avec un minimum de morceaux de ruban adhésif (quatre aux angles, deux au milieu). Si le vent ne s’engouffrait pas sous le calicot, c’était rapidement gagné. Il restait simplement à agrémenter de feuilles A4 estampillées "La pub fait dé-penser", d’un ou deux patrons en 50x70cm et l’effet était là.

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Et si nous étions trop pressés, pas assez attentifs ou simplement malchanceux, on tombait sur des policiers ou des agents RATP. Généralement ils cherchent à faire peur au premier contact, c’est leur métier d’incarner la peur et ça leur facilite la vie. Du coup ça les énerve aussi de tomber sur des gens amusés, qui leur tendent une carte d’identité en montrant qu’il n’y a pas de dégradation. Dans le meilleur des cas on a droit à une réprimande d’un quai à l’autre, mais sans qu’ils se pressent pour venir nous chercher parce qu’ils savent qu’il n’y a rien à reprocher. Je me souviens même d’une bonne discussion avec le responsable d’une station, qui nous donnait raison, sensible au fait qu’on s’applique à ne pas compliquer la vie du personnel d’entretien en laissant les sols propres. Dans le pire des cas, on tombe sur des embouchés qui cochent ce qu’ils peuvent sur leur carnet à souche et on écope d’une contravention non codifiée, qui peut se muer ensuite en jet ou dépôt d’objet dans l’enceinte du métro. C’était hautement contestable, mais les personnes concernées ne l’on pas souhaité alors on s’est contentés de soutenir comme on pouvait, c’est arrivé une fois.

Mais où êtes-vous allé chercher des affiches de 50x70cm ?

Une facétie des organisateurs ? Non, c’est le socle de nos revendications. Nous avons fait faire des affiches en 50 centimètres par 70, car c’est le format maximum des affichages autorisés pour les associations à Paris. Et je vous met au défi de trouver ces fameux espaces d’affichage associatifs, il doit y en avoir un ou deux dans la capitale. L’idée est donc de ramener les marchands de tapis, de voyages en avion et d’alcool aux limites imposées aux organismes à but non lucratifs, voire reconnus d’intérêt public. Mais pas seulement. Ramener les pubs du métro à ce format ce serait aussi offrir une nouvelle liberté aux usagers : la liberté de non-réception.

En effet, s’il est prouvé que les grandes affiches du métro (quand on dit "grandes" il faut garder en tête qu’elles dépassent par leur taille la surface moyenne des appartements des étudiants de la capitale…), altèrent durablement nos comportements d’achats, qu’on les regarde où qu’on croie leur échapper, des affiches mieux contenues ne sont lisibles elles que si l’on s’en rapproche. Faîtes l’expérience avec les mosaïques d’affiches de théâtre, elles sont parfaitement lisibles, à conditions de se planter devant.

Partant de là, nos revendications sont simples :

  1. que l’on supprime tous les supports publicitaires actuellement présents dans le métro parisien ;
  2. qu’on les remplace par un maximum de 4 panneaux non lumineux de 2 m² chacun par station, sur lesquels seront apposées des affiches ne dépassant pas le format 50 x 70 cm (format de l’affichage associatif à Paris) ; ce nouveau dispositif, outre qu’il permettra à l’usager de s’approcher pour s’informer selon son besoin au lieu de subir, représentera 8 m² d’affichage par station ;
  3. que, dans les couloirs, les panneaux, non lumineux, soient espacés par un intervalle d’au moins 30 mètres.

Bon, d’accord on a tout pompé sur Résistance à l’Agression Publicitaire là, mais on allait pas ré-inventer la roue, notre objectif n’était pas de faire de la politique. D’ailleurs, nous aurions dirigé vers RAP une RATP contrainte à la négociation.

Pour démarrer en grande pompe, nous avons convoqué une conférence de presse dans un grand lieu (un peu trop excentré), où le maître d’œuvre du sondage commandé par les Reposeurs vint commenter le ras-le-bol global des usagers du métro face à la pub : 57% de franciliens se déclaraient favorables à une réduction des affichages publicitaires du métro à la taille de 50 cm par 70.

Une foule en délire de journalistes était là pour couvrir cette information primordiale, ils étaient au moins trois. Mais une dizaine de médias nationaux traitèrent l’information : journaux, radios, TV… Et pour cause, sans avoir prémédité la chose, notre première action se déroulait la semaine où tombait un jugement en demi-teinte pour les déboulonneurs, et où débutait le procès de sérieux casseurs d’écrans publicitaires numériques du métro (plus de 50 écrans fracassés à la masse, des moyens anti-terroristes déployés pour les retrouver… pas de meilleur résultat aujourd’hui).

Dans cette ambiance, notre joyeuse action vint parfaitement compléter le tableau, et de nombreux colporteurs d’information pré-mâchée se laissèrent séduire par l’économie de l’actu "3 en 1".

Soulignons tout de même le bel effort d’une grande chaîne de télé qui, vivant de pub, a réussi à saper le travail de ses journalistes de terrain, en diffusant un sujet présenté comme actuel, trois mois après la bataille…

Cette première campagne s’achevait pour nous sur une note amère : nous étions épuisés, et la pub était toujours là. La majorité de franciliens aurait bien aimé qu’on les débarrasse de leurs pubs, mais très peu d’entre eux ont levé le petit doigt pour que ça se fasse.

Mais nous ne nous sommes pas laissé abattre pour si peu

Nous avons soigneusement analysé ces journées intenses, et repensé notre mode d’action. Plus de calicots. Ils obligent à se donner en spectacle pour les mettre en place, et si l’expérience peut être amusante pour nous, elle pèse psychologiquement, s’érigeant même en une barrière infranchissable pour qui n’a pas préparé la chose depuis plus d’un an. À l’opposé, les papillons repositionnables ont vite surgi dans nos actions, et nous ont apporté bien du plaisir. Légers à transporter, facile à poser, à reposer, rapide à ranger. Ils permettent d’agir à un instant donné, mais d’avoir à nouveau les mains dans les poches l’instant d’après.

Nous vint alors l’idée d’en écrire de grandes, quantités à la main, avec nos slogans préférés :

  • La pub fait dé-penser ;
  • La publicité pollue nos rêves ;
  • Qui paie la publicité ?
  • La pub, ça laisse des marques ;
  • Publicité = marée noire sur matière grise ;
  • La pub se paie notre tête avec notre argent !
  • Faites l’amour, pas les magasins…

Et nous voici repartis pour des semaines de préparations, savourant un voyage surprenant en ce début d’années 2000, au temps des moines copistes. Tant d’heures de préparation, pour tout poser en une soirée…

Notre deuxième campagne d’action eu lieu au printemps 2013. Une semaine, avec plus de papillons et moins de papier kraft. À nouveau, la mobilisation rencontra un succès mitigé. Mais on était tout proches on le sentait. Il y avait des gens à chaque rencontres (espacées un soir sur deux), les contacts dans le métro étaient toujours aussi positifs, mais l’étincelle ne prit pas encore.

Nous repensions alors le concept de campagne, pour proposer cette fois 3 rendez-vous ponctuels, à un mois d’intervalle, comme l’avaient fait nos illustres prédécesseurs antipub dix ans avant nous. Nous nous équipions de tampons pour préparer plus vite nos papillons, et nous en commandions même de nombreux pré-imprimés (un bonheur à poser). Dans ces conditions, il devint possible d’en étaler 800 en une après-midi, tout en aidant les amis qui posent toujours des A3, des A4 et des 50 x 70 cm à côté.

Ce format d’action mobilise alors jusqu’à 50 personnes des samedis d’hiver 2013, avec plus de 110 stations touchées par journées. Ça frémit toujours, mais il faudra bien quelques journées d’action supplémentaires (déjà en préparation) pour réveiller les foules. Que chacun se dise que c’est possible de se débarrasser de la pub dans le métro, et mieux, voit comme c’est facile si on est 1% à s’y mettre. 1% ? C’est à peut près ce que représente la pub, dans le budget de fonctionnement du STIF…

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Sylvain Callu

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