Récit du 23 juin - cortège féministe

Ce texte est un bref récit de la manifestation de jeudi 23 juin, celui du cortège féministe.
Il fait suite au texte-ci : "Bastille-Bastille", et surtout à celui-là : "Turnaround". Si les deux décrivaient bien le sentiment d’absurdité qui émanait de ce défilé de jeudi dernier, le second texte nous a interpellées, et plus particulièrement cette petite phrase surprenante et complètement fausse (voire délirante) selon laquelle des féministes auraient réclamé plus de CRS (!?!). Ou la personne a reçu un coup – de soleil ou de matraque – de trop, ou elle a vu des martiennes, ou c’est carrément de la malveillance anti-féministe de base : ce que nous avons vécu, crié et fait est tout autre.

Jeudi 23 juin, il faisait chaud.
Un soleil qui tape, après toutes ces manifs sous la pluie, ça change !
Le seul petit avantage à ce soleil, notre seule maigre satisfaction, c’est l’inconfort de tous ces flics sous leurs multi-couches protectrices. Ah ça, ils étaient prêts ! Dès 9 heures du mat’ au front-Bastille, à enlever consciencieusement les grilles de protection des arbres, et toutes les vitres des abris-bus, tout ce qui dépasse a été nettoyé. Il paraît même que les heureux propriétaires des bateaux du petit port ont été fortement incités à se garer autre part, histoire de prévenir tout piratage intempestif… !

A l’heure dite, station Bastille non-desservie « pour cause de manifestation ». Rien d’étonnant. On vient de stations différentes, mais le même double-contrôle pour arriver à la place est de mise. Lunettes de piscine et masques, s’ils sont dans un sac, ils dégagent ! L’une d’entre nous a eu le malheur d’être habillée trop en noir : direction le fourgon, avec contrôle d’identité et menaces que celui-ci dure 4 heures en cas de protestations.

Notre banderole est prête, fond rouge : « Les femmes c’est comme les pavés, à force de marcher dessus, on se les prend sur la gueule ». Il y a du monde, les ballons et la sono de syndics habituels, mais la place est ultra verrouillée : barrières métalliques, le camion à eau pas loin, une espèce d’autre gros camion qu’on dirait limite de déminage et puis tous ces flics partout, qui emmènent un médic on ne sait où, des flics qui serrent même bien fort des espèces de fusils en bois, prêts pour la chasse. Le tout ressemble vraiment à un guet-apens, le piège absurde et ridicule, le bétail à qui on demande de tourner en rond, pour mieux l’abattre.

En même temps, avec leurs 2000 flics, ils montrent aussi leur peur. Peur du patronat qui va faire les gros yeux si un petit abribus est cassé (vous pensez, les bouts de verre, ça gêne mon chauffeur quand il essaie de garer la Mercedes). Peur de croiser Decaux dans l’autre monde un de ces 4 et qu’il se plaigne pour ses sucettes redécorées. Peur de Merkel et du FMI, des banquiers et des actionnaires qui ont tant besoin de dividendes, de marges, de bénéfices pour envoyer à leurs bonnes oeuvres à Panama. Peur de l’électorat de Marine - mais pas peur, en se regardant dans la glace le matin, de se trouver de plus en plus blonde avec des petites dents de roquet.

Enfin voilà, méthodiquement ils/elles l’ont mis en place, cette situation. D’abord dans les quartiers, après les colonies. Puis avec les "extrémistes", qu’il fallait terroriser jusque dans les épiceries de village. Et puis, l’état d’urgence généralisé, les premières manifestations interdites - manifs pro sans- papiers, rien de grave pensèrent celles et ceux qui aujourd’hui s’indignent.

Le stratagème des forces de l’ordre est mis à nu, sans complexe aucun : avec la recherche du « casseur » clairement énoncée, lorsque le dangereux duo « sac à dos et foulards » n’est pas autorisé, le sérum phy confisqué, l’intention de désolidariser le mouvement ne se cache plus.
Technique policière au diapason de celle des trolls (sur la toile et IRL) qui tentent de déformer et de s’accaparer la véracité des faits. Rendons ici hommage aux tentatives de cortèges sauvages qui ont eu lieu ce jour et à tous ceux pris dans les mailles du filet. Cependant l’unité n’était pas de mise durant le parcours, face aux sceptiques de notre cortège qu’il a fallu braver.

Revenons d’ailleurs à nos brebis : le parcours était ridicule, le temps et les moyens de discussion entre "nous", insuffisants pour élaborer et proposer une alternative qui vaille le coup, et nous voilà malgré tout là, prêtes à en découdre mais il n’y aura pas moyen de remuer un seul cil.

On y va, on se glisse après les groupes de la CGT, juste devant la CNT.
Et on marche lentement, on chante, on danse « Arrêtons de les servir ! Grève générale des femmes ! », « So, so, so, sororité ! », « Macho ! Facho ! On aura ta peau ! », « Tout le monde déteste la police ! Tout le monde déteste la vaisselle ! Tout le monde déteste le travail ! », « Mujeres unidas, jamas serán vencidas ! », « Jin, jihan, azadeh ! », et un slogan qu’on avait créé spontanément le 14 juin, spéciale dédicace aux amateur-e-s de moments de jouissance sans entraves : « Si tu sais casser une banque, tu sais faire la vaisselle, si tu sais faire la vaisselle, tu peux casser une banque » !

Et bien sûr, même sur ce chemin très balisé, si court et ridicule, on a le droit à des mecs pas contents et qui nous le disent de façon très très calme : apparemment on « pollue » la manif’ avec nos slogans, on mélange tout, et puis « levez la banderole mesdemoiselles, là c’est pas joli » pour un photographe, qui nous « emmerde salement » pour notre non-coopération… Et le SO CGT qui prend bien sérieusement son rôle au sérieux, qui nous guide, on les contourne « SO ! Macho ! » Ils ne se poussent pas, gonflent leurs gros bras croisés, no comment.

Mais il y a aussi toutes celles et tous ceux qui nous applaudissent au passage, qui nous encouragent, sourires et pouces levés ; ce misérable parcours aura au moins récolté plus que des coups de soleil.

Et voilà c’est déjà fini, les marches de l’opéra sont là, on chante encore un peu, pour nous, pour ceux qui nous entendent, notre parole et notre présence partout, même dans des conditions aussi absurdes. Le 28 et tous les autres jours on sera toujours là, et on clamera encore et toujours nos convictions féministes et notre rage contre ce système capitaliste et patriarcal.

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