“Qui ne dit mot consent” - Considérations sur le viol et le patriarcat

Ces « considérations sur le viol et le patriarcat » s’attaquent de front à différentes questions comme celles de la sexualité, du corps, du consentement, des limites qu’on réussit à fixer ou pas, de l’État, de la domination masculine, de la construction sociale des femmes, de comment s’organiser contre les violences sexuelles, etc.
Elles sont suivies d’une bibliographie et d’un texte sur la masturbation et la pornographie. Brochure disponible sur infokiosques.net.

“Qui ne dit mot consent” - Considérations sur le viol et le patriarcat

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L’année dernière, on a commencé un cycle de réflexion autour du genre et du patriarcat . « On », des filles, des garçons, avec la volonté d’approfondir des réflexions, plutôt en mixité, en examinant au cas par cas les envies et besoins de chacun.e.
Dans mon cas, ce cycle venait répondre à plusieurs besoins. D’abord, celui de régler des comptes « personnels », des blessures, des souffrances, infligées par le système patriarcal, mais aussi par l’ensemble des normes imposées par le capitalisme et la morale. Une tentative de reprendre pied dans mon corps et mon esprit mutilés par ce monde. Ensuite, il s’agissait à mes yeux d’élaborer une perspective de lutte autour d’enjeux trop souvent considérés comme secondaires.
J’ai trop entendu de personnes défendre une soi disant priorité entre la vraie lutte et la question anti sexiste par exemple, comme si ces choses n’étaient pas liées, ou encore l’idée que toutes ces questions seront miraculeusement résolues après l’insurrection. Pour d’autres, ces enjeux semblent trop abstraits, en opposition aux choses qu’on peut attaquer et détruire physiquement. La question est évidemment plus dérangeante, étant donné qu’il s’agit de rapports présents partout, tout le temps, et que nul ne peut, honnêtement, prétendre y échapper.
Développer des idées seul.e ne suffit pas. A un moment, l’échange d’expériences, ajouté à l’approfondissement théorique, permet de sortir du singulier et de comprendre l’enjeu social et politique de l’intime sur nos désirs de liberté.
Au cours de nos nombreuses discussions, la question du viol s’est mise à revenir fréquemment sur le tapis. Avec cette même difficulté, cette même gêne, ce malaise ; une panique dans les regards, un retrait des corps ; comme une impuissance à briser le silence. Le tabou sur le sujet montre l’ampleur du problème. Notre incapacité démontre à elle seule la nécessité de rompre radicalement avec le silence imposé socialement par des siècles de patriarcat et de résignation.
Personnellement, j’ai mis des années avant de pouvoir mettre le mot « viol » sur ce truc que j’ai vécu quand j’avais 12 ans. Je me suis longtemps refusée à l’aborder parce que ça me semblait trop embarrassant, sauf avec des ami.e.s très proches, et au bout d’un certain temps. Quelques mois après « ça », j’avais timidement essayé d’en parler autour de moi, à demi-mots, à mes deux soeurs, mon frère. Ils n’ont pas pu, pas voulu, m’entendre. Trop dur à avaler, j’imagine. J’ai laissé le traumatisme s’enfouir, dans ma chair et dans ma tête, au plus profond de moi, comme le font la plupart des personnes. En laissant de temps à autre le paquet remonter à la surface. Je me suis convaincue que ce que j’avais vécu était une chose commune, commune à tant de femmes qui n’avaient pas l’air si détruites que si j’en faisais tout un plat, on allait encore me reprocher de vouloir me faire remarquer. J’ai gardé ça pour moi. La suite du développement de ma sexualité s’est avérée désastreuse. Sans sentiment, ou si peu, sans notion de consentement, sans plaisir. Selon le schéma hyper normé : rencontre entre un homme et une femme, embrassades, tripotages, pénétration vaginale, simulation d’orgasme, éjaculation masculine. Silence. Un corps à prendre, à donner pour exister, séparé d’une tête qui finit par apprendre comment ne pas être là.
Et puis j’ai rencontré des personnes qui m’ont aimée, que j’ai aimées ; qui m’ont permis de me regarder autrement que comme une victime embarrassante, coupable de rechercher encore le plaisir. Malgré cela, mes relations intimes étaient toujours empreintes de frustration et de tristesse. Malgré l’amour, dont j’étais pourtant entourée, il me manquait les outils pour m’extirper de cette cage que sont les normes et les clichés. Une femme violée est une femme traumatisée. Une femme qui aime le sexe est une salope. Une femme qui se masturbe est une chaudasse. Une femme est heureuse lorsqu’elle est en couple, et une femme en couple ne se masturbe pas. Elle prend un peu l’initiative mais pas trop, elle sait naturellement faire jouir et a des orgasmes à chaque rapport, qui confortent son partenaire dans sa virilité, elle n’a aucune demande, est prévenante, attentionnée, femme fatale. Je n’étais pas tout ça. Pourtant, j’aurais donné cher pour pouvoir correspondre au schéma-type.
Mais, le temps passant, j’ai développé d’autres formes d’intimité. J’ai ainsi découvert que je n’étais pas « frigide », mais simplement que je ne connaissais pas mon corps. En créant, notamment, une relation privilégiée à mon propre plaisir, et en déculpabilisant la masturbation, j’ai compris que je ne devais attendre de personne qu’il m’apprenne ce que moi-même je ne savais pas. Que parler de sexe et de plaisir n’était pas « nul », ne coupait pas forcément le désir, mais pouvait permettre un saut qualitatif dans la relation, en terme de confiance, de possibilités, de liberté. Toutes ces merdes avec lesquelles j’avais grandi, qui me faisaient détester mon corps et le transformaient en prison, n’étaient pas une fatalité. On pouvait lutter contre. On pouvait travailler dessus. Et petit à petit, gagner du terrain.
C’est grâce aux personnes qui m’ont accompagnée, associées à un ensemble d’idées et de conceptions émancipatrices et anti-autoritaires, que j’ai pu changer en positif l’image que j’avais de moi, et acquérir une certaine solidité, dans mon corps comme dans ma tête. Les impulsions que je donne à ma vie me permettent de me renforcer. Je sens que des blessures cicatrisent, et que toutes mes vieilles haines s’atténuent pour devenir surmontables. L’existence que je mène et les personnes avec qui je la crée me persuadent qu’on peut agir sur tout un ensemble de choses que je croyais définitives. Maintenant que je ne suis plus une petite fille apeurée, je suis capable de nommer et de poser des limites. Je ne suis plus une adolescente haineuse, au corps tendu de vengeance, seule contre toutes et tous. Je ne déteste plus les hommes, qui ne représentent plus fatalement une présence menaçante ou une figure à séduire pour légitimer mon existence de « sexe faible ». Je dépasse même, petit à petit, ma crainte des autres femmes, qui ne sont plus des rivales à affronter en permanence. Je détruis peu à peu en moi les restes de cette misogynie omniprésente, intégrée en chacun et chacune de nous, parce que nous naissons dedans, pour ne pas dénoter, pour être « normal ».

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J’écris ce texte pour en finir avec la banalisation et l’acceptation de toutes formes de rapports forcés, contraints, non désirés dans nos quotidiens. Ne pas subir, pouvoir choisir, trouver les armes, les soutiens, les formes possibles pour se réapproprier nos vies, et faire de vrais choix. Casser avec ce mythe puant du « personnel », pour remettre la domination patriarcale à sa place dans la hiérarchie : au même niveau que toutes les autorités à détruire.
Une femme n’existe pas sans homme. Dans ce système de domination masculine, et jusqu’à récemment encore, ce sont les hommes qui font la guerre, prennent les décisions, assument les postes de commandement, édictent les lois, etc. L’ensemble de la société repose sur cet asservissement de la femme à sa référence masculine, passant de la propriété paternelle à celle de son époux, et même à celle de ses enfants, à qui elle doit être entièrement dévouée. Ses fonctions premières sont sexuelle et reproductrice, en tant qu’objet de plaisir, de divertissement, ou comme une chose valorisante par son aspect esthétique. En tant que « ventre », elle porte les futurs soldats et/ou travailleurs de la nation autant que la continuation de la lignée ou de la race, et sert aussi de monnaie d’échange, entre familles, royaumes, clans dans une potentielle résolution de conflit ou volonté d’union politique.
Le corps féminin est un enjeu territorial qui dépasse la conquête des terres ou du bétail. Il n’y a qu’à voir comment, en temps de paix comme en tant de guerre, le viol a toujours été une arme pour atteindre les hommes en tant que propriétaires des femmes de leur entourage. Ou même, plus quotidiennement, la plupart des menaces ou insultes qui prennent pour cible les femmes afin de blesser l’homme qui les possède. En utilisant le viol comme arme de guerre, on salit les filles, les mères, les compagnes, on sème le doute sur la paternité, on détruit les corps et les liens jusque dans les relations les plus intimes. Pour punir le « propriétaire », on réduit ainsi son « bien » à l’état d’objet, lui niant ainsi toute existence en tant qu’individu à part entière. Dommage collatéral.
Parce que le mariage a perdu beaucoup de son importance aujourd’hui, du moins dans les pays de culture occidentale, l’idée de la femme en tant que propriété masculine semblerait presque avoir disparu. La domination a, effectivement, pris d’autres visages, plus subtils, mais pas moins brutaux. C’est la grande erreur du féminisme de la première vague que d’avoir crié victoire lorsque les femmes ont obtenu le droit de devenir esclaves en se vendant au même nombre d’heures que les hommes. Le capitalisme s’en frotte les mains et leur dit merci.
C’est fermer les yeux sur la complexité du problème, qui va bien au-delà de la charge des enfants, du ménage, bien au-delà de l’indépendance financière. Ce qui n’a pas été conquis, c’est notre autonomie, notre capacité à nous autodéterminer, dans nos corps, nos esprits, nos sexualités, ce que devrait supposer une réelle émancipation.
Soyons clair, les hommes ne sont pas plus libres de leurs désirs que les femmes. A ce niveau, nous naissons tous sous l’autorité de l’État, et subissons tous ses lois et ses bourreaux (flics, profs, psychiatres, travailleurs sociaux, …), dans le même type de structure sociétale, avec le noyau familial comme référence et toutes les normes qui y sont véhiculées dès l’enfance. Seulement, j’estime qu’une société hiérarchisée se maintient aussi par une redistribution interne du pouvoir en accordant un certain nombre de privilèges à certaines catégories, créant ainsi un sentiment d’appartenance, et entraînant un réflexe plus ou moins conscient de défense de l’existant par les catégories au pouvoir dès que celui-ci se trouve menacé.
Il suffit d’observer comment, depuis la naissance, les petits garçons et les petites filles se voient dressés à suivre un certain code de comportements et à correspondre à un certain nombre d’attentes. Même si la réalité a beaucoup évolué par rapport à ce que nos parents et grands parents ont vécu, on aurait tort de croire que le fond a changé. Aujourd’hui, comme probablement il y a 100 ans, dans la plupart des familles, les petits garçons ne pleurent pas, doivent être courageux, et sont poussés à croire en leurs capacités, ce qui leur donne un certain nombre de bases solides dans l’existence. Les petites filles sont éduquées à être douces, délicates, et surtout à séduire, à ne pas déplaire. Bref, à trouver un jour leur place dans la société, en tant que propriété masculine.

  • Mère - C’est une femme qui a des enfants. On l’appelle maman ou mamounette.
    Phrase d’exemple : Ma mère , c’est aussi la maman de mes frères et soeurs. / Ma mère repasse les affaires de toute la famille. / Cette femme est devenue mère à trente ans.
  • Femme - C’est une maman, une mamie ou une jeune fille. Elle peut porter des bijoux, des jupes et des robes. Elle a de la poitrine.
    Phrase d’exemple : Miss France est la plus belle femme de France. / Cette femme va souvent acheter son pain dans la boulangerie de ce village.
    Le Dictionnaire des écoliers (Ministère de l’Education Nationale – France, 2011)
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Au premier abord, les attentes auxquelles nous devons correspondre sont celles de notre famille. Faire la fierté de ses parents, et, surtout, ne pas leur faire honte en dérogeant aux règles, est une attention présente dans toutes nos petites têtes blondes. Mais au-delà, ce sont les attentes d’un système, au sein duquel tous ces éléments viennent s’imbriquer, pour renforcer son emprise sur nos vies.
Toute domination se maintient par une tension conjointe, qui consiste à préparer les dominants à exercer, comme si c’était naturel, leur pouvoir sur des dominés prêts à accepter leur soumission, et à la considérer comme bonne. C’est exactement le même mécanisme concernant la domination patriarcale : il est bien plus confortable de suivre le courant dominant que de se faire traiter de tapette efféminée ou de féministe frustrée mal-baisée. Heureusement, la réalité est un peu moins caricaturale.
Mais le fait qu’une grande majorité de filles vivent depuis leur plus jeune âge des violences et des humiliations qui les conditionnent peu à peu à poser leur ressenti, leurs besoins, leurs désirs comme secondaires, constitue en soi le processus d’acceptation de leur rôle social. Jusqu’à ce qu’elles acceptent de n’être pas autorisées à décider pour elles-mêmes. Dans la forme moderne de la société patriarcale, les filles vont à l’école, ont accès à l’emploi, aux contraceptifs et peuvent ainsi avoir l’illusion d’être émancipées parce qu’elles peuvent s’acheter un vibromasseur. Pourtant, la majorité ont simplement été habituées à s’effacer pour le bien d’autrui, à ne pas faire de vague, à prendre sur elles [2]. Tout en clamant à qui veut l’entendre que la femme occidentale est libre en versant des larmes de pitié sur « nos pauvres soeurs musulmanes »...
Aujourd’hui, en nous et tout autour de nous, notre être reste un champ de bataille qu’il nous faut reconquérir avec acharnement.
Dans une perspective d’abolition des genres au profit de la conception d’individus libres et uniques, je préférerais ne pas employer les termes d’homme et de femme. Je voudrais que chacun puisse être ce qu’ille souhaite, chaque jour différent, sans sexualité définie une fois pour toute. Libre d’être à l’écoute de ses désirs. Des désirs pour des personnes, quelle que soit la boite dans laquelle nous avons été rangé.e.s.

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Mais nous grandissons dans un mode de classement binaire, sans appel, où l’on opère quasi-systématiquement les personnes qui naissent avec un sexe indéfini au mépris total de leur choix futur. Où le modèle de réussite et de normalité est l’hétérosexualité et la parentalité. Le capitalisme s’est basé sur la famille comme mode d’organisation sociale généralisée afin de se garantir une population destinée soit à être la main d’œuvre de masse soit l’élite dirigeante, tous unis dans le mythe de la consommation et du progrès. Si le modèle de la famille avec le père qui assure les revenus et la mère pondeuse au foyer semble aujourd’hui en pleine fragmentation - du moins dans les sociétés occidentales comme on les connaît - le capital, qu’il le crée ou en soit la conséquence, trouve toujours de nouvelles manières d’exploiter le sexisme. Quel que soit notre genre, il y a toujours quelque chose à nous vendre. Des pilules amaigrissantes aux abonnements dans des clubs de fitness, en passant par les séances chez le psy pour régler les problèmes de couple, sans oublier le marché que représentent les hormones et la chirurgie pour tous les êtres qui voudraient transformer leur apparence afin de se sentir plus acceptables... Nos sexes, nos corps, nos frustrations sont de véritables mines d’or et nous enchaînent à nos propres oppressions. Performants, beaux, sveltes, sportifs, à la fois père, mère et travailleurs, nous devrions travailler sans compter et avoir encore le courage de baiser comme dans les pornos de masse en rentrant, nous devrions être tout ce que cette société exige de nous. S’attaquer au patriarcat, c’est dynamiter une des bases qui permet à ce monde de se maintenir. Et à l’inverse, aucun changement réel de l’existant [3] ne peut avoir lieu sans le priver d’un de ses appuis les plus ancrés et les mieux intériorisés.
Nous naissons en plein dedans. Dans une société hiérarchisée où un certain nombre de catégories de personnes possèdent le pouvoir d’exercer une autorité. Et ce pouvoir passe par un certain nombre d’actes destinés à conditionner les personnes, à les soumettre, à leur rappeler sans arrêt de se plier à la norme. Que l’on soit fille ou garçon, les rapports de domination font partie intégrante du monde dans lequel nous grandissons. Appliqué de façon consciente ou inconsciente, le viol est une des formes ultimes de châtiment et/ou de négation de l’autre, en le réduisant à l’état d’objet. Dans les établissements pénitentiaires pour mineurs (EPM), les foyers, les internats, les prisons, les hôpitaux psychiatriques, les viols sont légions. Ceux des adultes sur les enfants, des profs sur les élèves, des curés sur leurs ouailles, des matons sur les prisonniers...

Si je ressens le besoin d’approfondir et de consacrer ce texte plus particulièrement au viol féminin, ce n’est pas seulement parce que je l’ai vécu, ou que, partant de ma condition de « femme » socialement assignée, j’ai une certaine appréciation personnelle du sujet. C’est principalement parce que je suis atterrée de voir à quel point cette question est facile à jeter aux oubliettes. Je refuse de la considérer comme un des aléas de ce monde mortifère. J’exècre cette atmosphère pourrie de fatalisme qui plane sur la question. Je refuse de laisser dire qu’on ne peut rien y faire, qu’il faut attendre l’hypothétique révolution sociale qui viendra mettre un terme à toutes les questions sans réponse d’aujourd’hui. Je refuse de donner raison à celleux qui ne veulent pas voir que les pistes concrètes pour lutter contre ces oppressions sont innombrables. Dans les rapports sexistes, peut-être encore plus que dans les autres relations de domination, personne n’est en-dehors.
Pour commencer, démontons quelques évidences. Il existe beaucoup plus de formes de violences sexuelles que l’image commune que l’on a du viol dans une ruelle sombre par un ou des inconnus.

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En réalité, les relations sans consentement font partie intégrante de notre quotidien. Avec ou sans alcool, avec ou sans coups, avec ou sans chantage affectif, au sein de notre famille, dans notre bande de potes, dans le secret de nos relations. Je connais très peu de filles qui n’aient pas une histoire glauque de ce genre à raconter. Certaines en parlent presque en riant, parce qu’il est plus facile de garder un souvenir de fête alcoolisée que de se dire que l’on s’est fait violer. Au-delà de ça, les violences sexistes sont omniprésentes. Se faire siffler dans la rue, tripoter dans le métro, traiter de salope si l’on ose riposter, être obligées de dire qu’on a un mec pour faire cesser les avances, en clair de s’affirmer déjà propriété de quelqu’un…
La sexualité des femmes qui m’entourent depuis que la discussion s’est ouverte est parsemée de baisers, d’attouchements, de caresses, de pénétrations non-désirés, qu’elles se sentaient incapables de refuser. Incapables, ou illégitimes. Salopes, allumeuses, bourrées, indécises, faibles. Parce que nous sommes rongées par cette idée que nous sommes à notre place, celle de donner du plaisir, et peut-être par chance d’en prendre de temps à autre, sans qu’on n’ait compris pourquoi cette fois-là c’était différent. Nous sommes tellement habituées à cette idée de devoir convenir, au risque de nous retrouver seules, que nous nous ôtons le droit de poser des limites. Et ce même dans l’intimité. Il est extrêmement difficile pour beaucoup de femmes de dire non ou de faire des reproches à quelqu’un qu’elles aiment, de prendre position sur des faits quotidiens qui finissent par devenir invisibles.
De leur côté, et c’est tout aussi dramatique, les garçons se font à cette absence de limites, à ces silences qui veulent dire oui selon leurs envies, sans même envisager qu’un « oui » prononcé peut être forcé, ou surfait. Habitués à prendre en conquérants et maîtres un territoire où ils rejouent à chaque fois leurs privilèges.
C’est évidemment une oppression partagée. Nous sommes tou.te.s enfermé.e.s dans des normes qui étouffent ce qu’il y’a de plus unique en chacun.e de nous, et brouillent toutes les possibilités de rencontres autres que celles que cette société hiérarchisée nous impose. La plupart des relations intimes en portent la marque. Sans même parler de viol conjugal, combien de femmes sont incapables de dire clairement qu’elles n’ont pas envie d’un rapport, même, voire surtout, avec les personnes qu’elles aiment ? Ou, à l’inverse, d’exprimer clairement du désir sans avoir l’impression qu’elles franchissent les limites socialement acceptables ? Et, de la même manière, combien de mecs vont se forcer à adopter des comportements virils parce qu’ils ont l’impression que c’est ce que l’on attend d’eux ?
Dans ce monde où l’on est ou salope ou frigide, acteur porno ou coincé.e du cul, il est incroyablement difficile de savoir ce que l’on veut être. Alors on accepte tout. Parce que ce monde-là, avec la pauvreté de ses fantasmes mercantiles et hétéronormés, nous ôte la capacité de rêver à d’autres rapports. Baigné.e.s dans l’extrême violence qu’engendre la frustration permanente, celle d’être ce que nous ne sommes pas, de posséder et de dominer les corps exposés aux quatre vents comme produits consommables à tous les prix... on accepte la misère sexuelle et affective comme seule existence possible.
Pourtant...
De toutes les personnes que j’ai rencontrées qui ont vécu une ou plusieurs fois des rapports contraints, sous des formes variées (plus ou moins violents physiquement, avec ou sans amour…), plusieurs sont des êtres solides, confiants dans une certaine mesure, qui prennent plaisir à séduire et dans leurs relations intimes ; et qui ne sont pas en guerre ouverte, ni avec elles-mêmes, ni contre le genre masculin dans son ensemble. Ces personnes-là, dont je fais partie, sont celles qui ont pu partager leur douleur, trouver des espaces, du temps, pour mettre des mots et dépasser le souvenir. S’il reste douloureux et continue à exercer des influences sourdes sur nos comportements, il n’empêche pas de vivre. Le problème, c‘est que personne ne veut en entendre parler. Si le viol fait partie intégrante de toutes les sociétés, de toutes les époques (relisez la mythologie grecque si vous avez un doute), c’est aussi à cause du tabou qui le rend quasi-indiscutable. Avant tout par l’existence d’un certain réflexe de « caste » qui pousse les dominants (ici en l’occurrence les hommes) à se défendre mutuellement et à protéger leurs pairs et leurs privilèges.
Maintenir le silence sur cette question permet d’éviter d’être confronté au problème, et ainsi de maintenir les conditions qui permettent aux hommes de croire que ce sont leurs instincts qui les poussent au viol. Les instincts étant naturels, il ne serait ni possible ni souhaitable de les enrayer.
Durant les dernières décennies, avec les luttes féministes et l’intégration d’un certain nombre d’oppressions dans le domaine du droit, le viol est maintenant puni par la loi, mais il est aussi devenu encore plus souterrain. En 2012, il est désormais mal vu de frapper sa femme en public, ou de mettre la main au cul de sa voisine dans le bus. Mais tous ces comportements, je le répète, n’ont absolument pas disparu, pas plus que les constructions mentales qui les rendent possibles. Les grandes campagnes anti-viol en ont établi une certaine image, qui est un des aspects de la réalité, mais qui n’en recouvre qu’une partie, la plus spectaculaire, la plus monstrueuse. Le plaçant ainsi, le plus généralement, hors de la sphère familiale, hors du couple, hors des relations d’amour. Comme un acte de psychopathe.
Face à une telle représentation, beaucoup de femmes ne se sentent pas « le droit » d’appliquer ce terme à leur propre vécu. Pire, cela nous ôte la capacité de saisir le lien qui existe entre ce fantôme terrifiant et ce qui nous semble, à côté, être de l’ordre de la banalité. Si l’on n’a pas été roué.e de coups et tailladé.e dans un parking souterrain, on n’a pas vraiment « le droit » de se sentir violé.e.
Toutes les formes de violences quotidiennes en deviennent normales, et donc acceptables.
Cette acceptation de la « normalité » entraîne un processus de culpabilisation destructeur, qui s’ajoute au traumatisme du rapport forcé en lui-même. Le mot « viol » est entouré d’une aura de tragédie si insurmontable qu’il paraît inconcevable, pour un être normal, d’y survivre.

Personnellement, j’ai mis des années à sortir de la culpabilisation, et, apparemment, il m’en reste encore des traces aujourd’hui. Je m’en rends compte quand il m’arrive d’en parler. « Si je n’avais pas fait ça », « oui mais j’aurais pu tenter de... », « ils ne se sont probablement jamais rendu compte... » Voilà bien une preuve flagrante de l’esprit de sacrifice et d’abnégation issu de l’éducation féminine…
Nous vivons tellement emprisoné.e.s dans ces mécanismes que notre incapacité à poser des limites ouvre le champ à un nombre considérable de violences qui pourraient être évitées. Je suis à peu près certaine que les deux types qui m‘ont violée ne se sont pas posé un seul instant la question de mon ressenti ou de mes désirs. Eux, persuadés qu’entre garçon et fille c’est comme ça que ça se passe, que si elle ne bouge pas, qu’elle a même l’air d’avoir mal mais qu’elle ne dit rien, c’est qu’elle est consentante. Et moi, convaincue avec horreur mais résignation que mon rôle de femme était d’aller au bout de ce truc que je n’avais peut-être jamais voulu mais que je ne me sentais ni la force ni le droit de refuser.
C’était des connaissances de mon frère, je me refusais à leur prêter de mauvaises intentions. L’alcool renforçant le brouillard dans ma tête et rendant mes membres cotonneux, j’étais incapable de dire quoi que ce soit, ni de crier, ni de me lever et de partir, même en courant. Je me répétais que j’avais cherché ce qui m’arrivait, et que je devais « assumer », « aller jusqu’au bout ». J’étais autant terrifiée des conséquences sociales que mon refus pouvait entraîner que par la situation en elle-même. Avec une réputation de coincée, j’aurais perdu ma valeur en tant qu’objet de convoitise sexuelle, ce que je percevais clairement comme invivable, même sans en avoir conscience en des termes aussi précis.
Il m’a fallu plusieurs années pour accepter que ce que j’avais vécu dans ma chair et que je continue à porter, en prenant conscience de toutes les conséquences que ça a eu sur mes relations par la suite, était un viol. Je m’étais sentie violée. Eux ne mettraient probablement pas ce mot sur cet acte-là. Mais ça ne change rien à ce que j’ai vécu.
C’est sur cette capacité à déterminer soi-même l’ampleur de la douleur que je veux mettre l’accent. Cela implique nécessairement un certain contexte permettant un dépassement de la souffrance. Ce contexte est, pour la plupart des personnes, tout simplement inexistant. Dire qu’on a vécu un viol demande énormément de courage, et c’est encore plus difficile quand on se rend compte que peu de personnes sont capables de l’entendre.
Beaucoup de gens repoussent le sujet hors de leur champ de conscience parce qu’il les renvoie à leurs propres vécus, à leurs propres traumatismes, à une peur de tout ce que cela entraîne. La plupart du temps, j’ose espérer que cette fuite, ou cette absence de réaction, provient de l’incapacité dans laquelle on peut se sentir face à une personne en souffrance. De la peur d’être maladroit. Se sentir faible et tellement impuissant est aussi cause de souffrance.
Mais chez certains hommes, il peut aussi s’agir d’un réflexe de caste. Paniqués à l’idée que ça puisse les renvoyer à des choses qu’ils ont faites. Quand il s’agit d’histoires se déroulant dans l’entourage, ce réflexe de protection entre dominants peut devenir encore plus flagrant. On ne veut pas y croire, alors on minimise, parce que ça implique trop de choses qu’un de nos copains ait pu commettre un viol. Parfois aussi, il s’agit de pure indifférence, il faut bien l’avouer. Enfin, du côté des filles, c’est rarement plus glorieux : absence de réaction, dérision, voire justification du viol parce que « provocation », et puis banalisation… Même réflexe de caste, mais de celle des soumis.es. Tellement bien intériorisé que nous protégeons instinctivement nos maîtres…
Finalement, ne pas en parler revient aussi, parfois, à épargner les autres. Prêtes à sacrifier notre propre douleur au confort mental des personnes qui nous entourent. Il n’y a qu’à des gens de confiance, dont on sait qu’ils ne nous jugeront pas, ne nous condamneront pas à une étiquette de victime d’un regard plein de commisération, aux yeux desquels nous ne nous sentirons pas « sali.e.s » à jamais, qu’on peut dire ce genre de choses. Quand on essaie d’en parler, et que personne ne réagit, ou si peu, plutôt que d’attaquer la lâcheté des personnes qu’on aime, on fait avec et on leur trouve des excuses.
C’est le pire des écueils. Personne n’apprend rien ! Les filles se voient confirmer que la domination est socialement acceptée, et donc acceptable, normale, voire naturelle. Que la souffrance se porte dignement seule et sans plainte. Les garçons voient entériné leur droit de propriétaire, sans avoir à se poser plus de questions.
Il n’y a pas de recette absolue qui permette d’être sûr.e de ce qu’il faudrait faire dans une telle situation. Ne serait-ce que, principalement, parce que, comme on l’a dit avant, les personnes qui ont vécu des violences sexuelles ne veulent, la plupart du temps, pas en parler. Énormément de personnes n’en font part qu’après bien des années. Sur le coup, celles qui en parlent sont parfois tellement abîmées, brisées dans leur propre estime qu’elles ne se sentent plus la force de vouloir quoi que ce soit.
Être à l’écoute de la personne, c’est lui permettre d’en faire quelque chose qu’elle peut appréhender, sur lequel elle devient capable de mettre des mots. Évidemment, rien ne peut faire disparaître la douleur instantanément, mais il n’y a rien de pire que de la vivre seul.e, et perdu.e. Se sentir soutenu.e, sans être jugé.e, avec ou sans mots selon les besoins et les moments, savoir que l’on est compris.e dans les moments où la douleur se fait trop forte pour être masquée, et ne pas en avoir honte ; pouvoir compter sur les autres pour proposer des sorties, des activités qui permettent de penser à autre chose. Il y a des personnes pour lesquelles c’est le restant de leur vie qui se joue à ces instants.
Mais je veux croire qu’il n’est jamais trop tard, ni pour reprendre sa vie en main, ni pour affronter quelque chose qu’on avait fui par le passé. Il suffit parfois d’une personne qui dépasse ce fantôme de la tragédie insurmontable pour enrayer la lâcheté des personnes autour. De celleux qui ne veulent pas savoir, ou le minimum, ou qui préfèrent oublier le plus vite possible, enterrer l’histoire, en rire pour dédramatiser. Qui regardent leurs chaussures, pâlissent et se murent dans le silence, ou au contraire se réfugient dans une colère si destructrice qu’elle vient renforcer la culpabilité de la personne qui demande du soutien.
On n’est pas coupable de ne pas savoir quoi faire, quoi dire. Mais le pire serait de ne même pas essayer.
Concernant l’autre personne, celle qui a fait subir, la question est souvent encore plus complexe. D’après moi, prendre réellement en compte la douleur de la personne qui a subi ne revient pas forcément à condamner la personne qui a commis. En tout cas, pas sans avoir auparavant tenté de comprendre. Et d’apprendre ensemble. Il s’agit là d’un aspect tout aussi difficile dans la prise en charge de cette problématique. Parce que punir, ou bannir, serait le plus facile. Se laisser aller à une vendetta sanglante contient une part de fantasme extrêmement jouissif. Quand il s’agit de quelqu’un que l’on connaît, pourtant, il me paraît envisageable d’affronter le problème sous un autre angle.
Briser le silence, et briser l’isolement. Parce que certains ne se rendent réellement pas compte. Parce que d’autres se haïssent à jamais et n’oseront jamais en parler à quiconque.
Personnellement, parce que je me bats pour un autre mode de rapports, je crois que, même après des années d’enfermement dans les cages mentales de cette société, un vrai travail peut être entamé s’il y a une prise de conscience réelle de la portée de nos actes. Et une volonté de dépasser le déterminisme. Sur ces bases-là, un accompagnement peut se faire. Sans complaisance, sans fausse excuse. Mais sans cruauté. Bienveillance indispensable.
On n’annule pas toute une vie de conditionnement en un claquement de doigt. Un travail de ce type demande énormément de courage… Il n’y a aucun intérêt à renforcer la haine, la méfiance et le repli sur soi. Pas seulement parce que l’on ne veut pas que cela se reproduise, mais dans l’espoir que chaque individu en ressorte renforcé. En nous renforçant tou.te.s par la même occasion.
Mais, s’il n’y a, en face, aucune reconnaissance de l’acte, ni aucune volonté d’en faire quoi que ce soit, alors je suis pour que les choses soient claires. Personnellement, le seul choix éthique qui me semble cohérent est de couper les liens. D’instaurer une distance sans équivoque. Au lieu d’une relation hypocrite empreinte de gêne, de dégoût et de colère, je préfère le refus total de toute relation. Je me refuse à faire comme si rien ne s’était passé, comme s’il suffisait de laisser passer du temps pour que les choses reprennent leur cours normal.
Quant à la solution des flics et la justice, qui est la seule qu’on nous propose… Dans mon cas, on m’a proposé d’intenter un procès aux deux mecs qui m’avaient violée, un an après. Je ne me battais pas encore pour la destruction de toutes les prisons à cet âge-là. Toujours est-il que la perspective d’aller raconter mon histoire à des flics, à cette époque déjà, ne m’inspirait guère. Combien de nanas ont regretté amèrement d’être allées parler à la justice !
Concrètement, cela signifie devoir étaler sa souffrance devant des inconnus, souvent des mecs de surcroît ; répéter les détails, voire leur montrer sa culotte pour voir si elle a bien l’air d’avoir été arrachée, parce qu’il faut bien « des preuves » ; être obligée de se remémorer encore et encore des moments qu’on voudrait pouvoir effacer de sa mémoire ; et recommencer, encore, devant un tribunal, un juge, des jurés.
Dans mon cas, aucune garantie qu’ils ne me croient, alors autant ne pas m’exposer à l’étalement public de toute cette histoire. Je voyais déjà les gros titres dans les journaux locaux :
« Une adolescente accuse d’agression sexuelle des amis de son frère ! »
Etant persuadée que ce que j’avais subi n’était pas un viol, et que c’était de ma faute, aller demander justice revenait pour moi à demander la condamnation de personnes innocentes. La question n’était pourtant pas de savoir qui était coupable ou innocent. Mais la seule réponse que l’on propose est celle de la punition, et donc de la prison. Le concept de justice rendue crée l’idée absolument fausse que quelque chose pourrait être rendu aux personnes qui ont souffert. Rien ne peut offrir réparation de ce que l’on a enduré.
Condamner des humains, fussent-ils d’immondes pourceaux, à l’enfermement, ne guérit pas les traumatismes, pas plus que cela n’empêche d’autres viols de se produire, à chaque instant, partout dans le monde, depuis la nuit des temps. Au mieux, on met hors d’état de nuire certaines personnes pendant un temps donné, mais on n’attaque absolument pas le problème à sa racine sociale : le fonctionnement patriarcal qui donne aux hommes le droit de laisser libre cours à leurs soi disant « instincts » de domination.
Il est atroce de voir comment ce monde se sert des violences sexuelles comme justification hideuse pour l’existence de ses prisons, qui lui servent pourtant bien plus à enfermer les pauvres, les sans papiers et les réfractaires qu’à protéger les femmes de leurs pères, de leurs frères, amis et amants.
Combien de fois, en distribuant des tracts contre la taule, on me ressort cet argument : « Mais si vous aviez été violée, vous souhaiteriez tout de même que votre agresseur soit puni non ? » Hé bien non ! Si l’on veut s’attaquer à la question du viol, il faut s’attaquer à la domination masculine, désolée. Parce que la prison ne fait rien comprendre à personne. Valider le système carcéral empêche de se poser les bonnes questions, et de faire le ménage dans sa propre maison.
Hélas, on n’empêchera jamais toutes les choses horribles d’arriver. C’est ici que la dimension sociale entre en jeu, comme un enjeu politique à porter à chaque instant. Une des premières choses à faire, d’après moi, est de maintenir collectivement une vigilance constante. Pas pour renforcer la paranoïa, mais pour créer un climat de confiance, sentir qu’une attention particulière est portée autour de nous, aux violences en général, et à cette oppression-là en particulier. On peut créer des contextes qui tentent de les prévenir. Et si elles arrivent malgré tout, soutenir les personnes concernées.

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Grâce à des discussions à quelques-un.e.s, des réflexions publiques, des brochures, des films, et surtout, par des relations de confiance, ces mécanismes peuvent être identifiés, et petit à petit, démontés. Je ne suis pas à prendre, tu n’as pas à prendre.
Au fur et à mesure, des actes se mettraient en place de façon collective. Un mec qui se prendrait une droite à chaque remarque sexiste ou à chaque main au cul serait tenté d’arrêter, à un moment. Un type qui suivrait une nana dans la rue et qui se ferait sécher par des passant.e.s inconnu.e.s ne recommencerait sans doute pas ça tous les soirs. Ça commencerait à briser ce quotidien infâme dans lequel nous sommes des proies sur pattes, et où notre sort consiste à attendre plus ou moins craintivement la prochaine salve.
On peut d’ailleurs apprendre à s’en défendre. Si nous n’étions pas tellement persuadées de notre propre faiblesse, tant physique que mentale, il nous serait bien plus facile de nous sortir de beaucoup de situations où, parfois, renvoyer un mot sec ou déplacer une main suffit à désamorcer l’agression. La plupart des rapports forcés entre personnes qui se connaissent, c’est à redire, arrivent parce que celui/celle qui exerce la violence ne s’en rend pas compte, parce que les limites n’ont pas été clairement posées, parce qu’ille n’est pas attentive, parce que toutes les relations se sont toujours passées comme ça, parce que l’autre ne « dit » pas qu’ille ne veut pas... N’appuyons pas la construction d’une « figure du violeur ». Par contre, il est vrai que nous ne savons pas comment nous protéger ou nous défendre, tant physiquement que mentalement. Nous nous sentons si fragiles, si faibles… On nous le répète depuis l’enfance, il n’est pas étonnant qu’on finisse par le croire…
En faisant exister ces questions-là, en les rendant vivantes, présentes, on prend conscience et on expérimente concrètement que la fatalité peut être rompue, qu’on peut poser des limites, en sortir renforcé.e.s et qu’on n’est pas isolé.e.s. S’il est illusoire d’espérer sentir l’impact de ce type de comportements à l’échelle d’une ville, cela peut marcher dans des lieux collectifs, des réseaux de personnes qui se croisent assez régulièrement. Dans ces endroits, on fait attention à ces choses-là, on prend soin les un.e.s des autres, et on fait face ensemble à ce qui nous effraie. Sur un plus ou moins long terme, on peut espérer que de moins en moins de personnes se permettent des gestes ou des paroles sexistes, à force de se faire engueuler, voire virer des endroits, peut-être sans avoir compris, mais en constatant au moins que ça ne marche pas toujours comme on l’espère…
Que de plus en plus de personnes, se sentant en confiance, prenant conscience de la dimension collective de ces violences, trouvent des espaces pour en parler ; que ce sujet ne soit plus la chose la plus honteuse qu’on puisse avoir vécu, dont on ressort la plupart du temps en se sentant coupable personnellement, alors que ce sont des dynamiques de domination sociale qui sont le plus souvent en cause.
Il me semble qu’il serait faux d’avancer que le système patriarcal est seul responsable des violences sexuelles. En tout cas, il est improbable, même dans mon monde idéal, sans flics, sans écoles, sans prisons et sans État, que les comportements autoritaires et les rapports de domination disparaissent. Nous y serions toujours confronté.e.s, parce que je ne crois pas qu’il puisse exister une façon de grandir qui convienne à tout le monde ; parce que chaque personne naît avec un certain caractère, que son parcours influence au fur et à mesure, je n’espère pas pouvoir gommer toutes les « imperfections » du genre humain qui me terrifient ou me dégoûtent.
A moins de prôner une expérience totalisante et fascisante, qui nous façonnerait tou.te.s à l’image que je me fais d’un individu épanoui et d’une vie en liberté, il me semble que, des conflits, il y en aurait toujours, mais que nous trouverions d’autres façons de nous y confronter que celles qui nous sont imposées aujourd’hui.
Le viol n’est pas juste une affaire personnelle, mais une violence sociale qui perdure et se maintient avec la complicité du collectif. Ne sont pas seulement concernées les personnes y ayant été confrontées. Comme dans d’autres aspects de la domination, qu’il s’agisse d’opposer les hommes aux femmes ou les travailleurs aux chômeurs ou aux personnes sans-papiers, nous percevoir en tant que catégories séparées ne fait que nous isoler des conséquences réelles que cette division a sur nos vies. Ce n’est qu’en le projetant hors de l’espace privé pour en faire un enjeu qui nous implique tou.te.s qu’on peut espérer briser la résignation.

Bruxelles, janvier 2012 – avril 2013

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