Que devons nous casser ?

Fruit d’une rédaction personnelle alimentée par nos débats politiques en manif, à Nuit debout, dans nos bars, sur internet etc. ce texte d’analyse propose une orientation de politisation radicale du mouvement en cours, à savoir la casse du racisme structurel. Loin d’une hiérarchisation des luttes, c’est une stratégie idéologique.

Notre système économique, le capitalisme, est sans cesse confronté à ses propres contradictions et cherche coûte que coûte à les surmonter. K. Marx a notamment démontré ces contradictions par la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit. Il existe de nombreuses parades différentes à la crise systémique mais les deux conséquences principales sont généralement l’intensification de l’exploitation des travailleurs et l’impérialisme. Tous ces éléments sont propices au développement des racismes.

Mais corrélation n’est pas causalité.

Si globalement, le capitalisme et son partenaire de toujours, l’État, exacerbent régulièrement les conflits de classes et toutes discriminations confondues, les racismes comme le sexisme sont sans doute aussi des phénomènes autonomes de société et non simplement des conséquences malheureuses entièrement liées au destin du couple État-capital.

Le mouvement social et politique actuel s’est considérablement construit par l’appel à la convergence des luttes. Ainsi le mot d’ordre général donné par Nuit debout est de lutter contre la loi travail « et son monde », belle formule mais que recouvre-t-elle vraiment ?
Notre mouvement a-t-il raison de se concentrer sur la lutte contre l’intensification de l’exploitation du travail et de cantonner la lutte contre le racisme dans une expression fourre-tout qui fait l’effet d’une coquille vide pour le grand public, alors que le phénomène touche toutes les échelles, de la plus intime et locale à la plus universelle et mondiale ?

Dans une perspective de remise en cause du « monde » de cette loi, autrement dit la recherche d’une ouverture révolutionnaire, il n’est pas question de hiérarchiser les luttes en soi. Il s’agit de trouver la meilleure cible idéologique en tant que force de l’hégémonie culturelle qui pourrait être retournée en ultime faiblesse, d’imposer le clivage-mort de l’adversaire (idée de l’angle-mort appliquée au clivage), de pousser le domino qui fera tomber tous les autres, de frapper au bon endroit c’est à dire la clef de voûte principale qui fera ensuite trembler voire s’effondrer tout l’édifice, à savoir l’ordre social.

« La vérité est révolutionnaire » A. Gramsci.

La définition la plus simple de l’ordre social c’est : « chacun à sa place » et chaque place est déterminée par une échelle de privilèges et de discriminations basée sur la couleur de peau (ou l’origine ethnique et religieuse), le sexe (et la sexualité), le rapport à l’économie (ou classe sociale), le rapport aux savoirs reconnus des institutions (ou capital culturel), l’étendue des relations (ou capital social) et d’autres critères… Chaque critère implique une condition sociale précise, est à la fois dépendant des autres (les dominations de tout type se renforcent entre elles) et autonome (chacun a sa logique propre).

Par hégémonie culturelle on entend l’ensemble des structures matérielles et mentales instituant et reproduisant la domination idéologique de la classe dominante (ex. : école, discours médiatiques, représentations…). C’est bien par cette domination idéologique, ou on peut aussi dire plus simplement mentale, que l’ordre se maintient par consentement sans s’épuiser à employer constamment la force. Si l’on casse la légitimité construite par l’hégémonie culturelle, l’État se voit obligé de maintenir l’ordre social à bout de bras et se retrouverait vite à bout de souffle.

Du rapport des luttes à l’hégémonie culturelle.

On constate que certaines discriminations ont considérablement évolué depuis environ 50 ans et plus : l’antisémitisme, le sexisme et l’homophobie ont reculé, autrefois discriminations d’État et critères d’exclusion de l’identité nationale, aujourd’hui causes nationales prises en main par l’État (sans pour autant effacer leur aspect structurel dans la société). Ces luttes ont été partiellement récupérées par l’hégémonie culturelle qui les mobilise totalement contre le nouvel adversaire commun de la France (et de l’occident) : les musulmans, désignation efficace pour cibler hypocritement les populations généralement issues de l’empire colonial français, à savoir les beurs et les noirs. La laïcité a connu la même trajectoire, autrefois combat progressiste contre l’hégémonie catholique dans le but d’inclure, elle devient l’outil régressif de la réaction dans le but inverse d’exclure.

La stratégie idéologique de la réaction a efficacement fonctionné au point de diviser, déboussoler et désarmer intellectuellement toutes les forces de gauche, jusqu’ici incapables de reproduire une mobilisation massive de défense des musulmans à l’image de ce qui a existé à la fin du XIXe siècle en prenant la défense sans réserve d’un officier de l’armée, donc un bourgeois doublé d’un militaire, A. Dreyfus. Cette campagne en faveur d’un juif victime d’une fausse accusation de haute trahison n’était pas évidente dans un contexte de lutte anti-militariste et d’attentats anarchistes contre la bourgeoisie. Elle a pourtant clivé le pays entier et s’est soldée par une victoire.

Les racismes se développent suivant la situation interne de la société (crise sociale) et la situation de la société par rapport au reste du monde (colonialisme, guerres et terrorisme). Leur développement renforce la position des classes dominantes, responsables à la fois des crises et des guerres. Au niveau local, on livre un bouc émissaire bon marché ; au niveau mondial, on légitime les croisades pour instaurer la démocratie et éduquer des "étrangers tous plus ou moins barbares" (La ballade des gens qui sont nés quelque part G. Brassens). En vérité, l’idée de race supérieure, rarement explicite, est encore omniprésente et continue de façonner l’ordre du monde.

« Nos casseurs ont du talent » (message du cortège de tête) Le talent du casseur est d’abord idéologique, il cherche une cible mentale et fait mouche.

Paradoxalement, le capitalisme occidental semble n’avoir jamais été aussi puissant (entreprises transnationales qui s’imposent aux États) et autant en péril (émergence multipolaire de nouvelles puissances économiques rivales sur tous les continents). En réaction, l’extrême droite (ou simplement ses idées) a le vent en poupe sur toute la zone occidentale. La bête immonde est de retour et il y a urgence.

Le mouvement en cours contre la loi travail « et son monde » ou contre « le monde de la loi travail » représente une phase de radicalisation massive à la hauteur des enjeux. Mais malgré l’occupation des places permettant les rencontres par la base, la convergence des luttes est une réussite partielle et un échec fatal : de nombreux secteurs se rencontrent enfin directement mais on a constaté une plus faible mobilisation des populations victimes du racisme.
En effet, en plus de la loi travail, Nuit debout n’a pas réussi à mettre autre chose en avant que la question démocratique (toutes autres luttes sont englouties dans les innombrables commissions sans pouvoir ressortir vraiment du lot). L’exigence démocratique amène tout naturellement l’enjeu de la constitution.
Faute politique majeure d’une vue de l’esprit ! On met la charrue avant les bœufs, on se réfugie dans la facilité de l’abstraction et on ignore la primauté des rapports de forces dans les structures de la société : les lois ne sont jamais écrites que pour garantir un ordre social préexistant ; ce n’est pas une nouvelle constitution qui pourra changer la société mais l’inverse. La démocratie directe n’est pas subversive en soi et le capitalisme peut s’en accommoder (ex. de la Suisse) tout comme la fascisation (ex. d’un référendum d’interdiction des minarets dans le même pays).

Tant que de fait, les salariés seront assujettis aux patrons, que les femmes seront moins payées que les hommes, et tant que des flics pourront persécuter en toute impunité les populations de couleur des quartiers populaires, aucune loi, même constitutionnelle n’y changera rien. D’ailleurs le racisme est déjà considéré officiellement comme un délit mais continue de sévir.

Revenons au domino le plus déterminant, le plus susceptible de faire tomber tous les autres : le racisme

Pourquoi lui et pas la lutte des luttes des classes ou l’anti-sexisme ?

Le thème de la lutte des classes a réussi son retour dans la violence politique que nous connaissons autour de la loi travail. Ce retour est salutaire mais il ne se suffit manifestement pas à lui-même. Nous sommes des centaines de milliers à braver l’État policier pour lutter contre le capital et nous avons déjà gagné la bataille de l’opinion (loi travail globalement rejetée et gouvernement impopulaire) mais nous savons pertinemment que le gouvernement ne reculera pas là dessus. Nous sommes enfin parvenu à lui faire peur, grâce notamment à l’offensivité des cortèges de tête et des syndicalistes de la base, mais on ne menace pas l’ordre social pour autant. Le capital peut se permettre de perdre de l’argent, il tiendra plus longtemps que les grévistes ; l’État peut prouver sa faiblesse en déployant toutes ses forces de répression, « les préfectures sont (toujours) des monuments en airain »(Il n’y a plus rien L. Ferré).

L’anti-sexisme ou féminisme est parfois mobilisé dans les argumentaires contre la loi travail (précarisation des femmes), le thème est évoqué mais ne se figure plus actuellement comme un clivage imparable depuis son intégration par les forces réactionnaires. Il convient bien sûr de dénoncer cette récupération illusoire et hypocrite.

L’anti-racisme a certes aussi fait l’objet de récupération ou plutôt de détournement pour ne pas dire de confiscation à l’usage de la bonne conscience des blancs (« touche pas à mon pote »).
Et pourtant le clivage demeure hautement subversif et révèle le plus efficacement la face fascisante de l’État français.

  • Tout d’abord, la violence politique a atteint un niveau très élevé mais ne peut être comparé à la violence raciale : dans le premier cas, on te frappe pour ce que tu fais, dans le second on te frappe pour ce que tu es.
  • Ensuite, les contrôles au faciès, pratique systématique assumée comme « profilage sociologique » par les forces de l’ordre, ainsi que l’impunité policière pour crime raciste prouvent de façon incontestable l’inexistence de l’État de droit. Cette notion ultra-banale est pour le moins étrange : il assume d’un coté de reproduire l’inégalité mais prétend de l’autre garantir l’égalité des droits ; il est censé se soumettre au droit mais les faits nous prouvent l’inverse. Et ça marche ! Car l’État de droit rassure en maintenant ainsi l’illusion d’une règle du jeu à suivre pour ne pas avoir de problème. Ce n’est pas l’État de droit qui protège de l’arbitraire et de la violence, c’est la place dans l’ordre social et surtout racial. Cette vérité peut saper la légitimité de l’État tout court aux yeux de nombreux citoyens.
  • Puis, rendre impossible dans les faits (plutôt que la vaine interdiction des textes) la discrimination à l’embauche et au logement nécessite de remettre en cause le dogme sacré de la propriété privée.
  • De plus, ce clivage de l’anti-racisme convoque nécessairement les crimes de masse passés et présents de l’État français en révélant sa nature nationaliste et coloniale qu’il tente sinon de dissimuler sous le tapis, de minimiser à tout prix. Il soulèverait enfin de la bonne manière la question des guerres impérialistes, en tant non seulement que guerres du pétrole et du gaz mais surtout en tant que guerre mondiale de la race supérieure (« choc des civilisations »).

« la grande confrontation ne pourra être indéfiniment reportée. » Les damnés de la terre F. Fanon.

La guerre doit prendre une place centrale dans les mobilisations, autant par intérêt stratégique que par principe.
En effet, stratégique à la fois parce que la domination impériale rend plus puissants que jamais nos capitalistes sur le salariat français et parce qu’il remet en question la nature même de l’État. Et par principe car que fait l’État français de plus grave que de bombarder des populations civiles lointaines ? provoquant du même coup nos morts par le terrorisme (résistance pour d’autres) que nous avons subis et qui va durer tant que durent leurs guerres…
L’internationalisme n’est encore aujourd’hui qu’une formule creuse pour la plupart d’entre nous et nous pouvons changer cela : Rupture de la Françafrique, arrêt immédiat des bombardements en Syrie et en Irak et soutien total à la résistance palestinienne sont des mots-d’ordre qui enverraient enfin un signal fort aux populations qui seraient d’autant plus sensibles à l’appel de convergence des luttes.

L’ordre social global est historiquement moulé par le racisme : de la traite négrière comme affaire rentable qui propulsa la bourgeoisie montante jusqu’à la Révolution française, du colonialisme massacreur (qu’il soit français, anglais ou allemand) qui façonna les frontières du monde, du néocolonialisme des entreprises transnationales et des soutiens aux dictateurs amis qui fondent un arbitraire mondial, mais aussi de façon moléculaire dans la vie quotidienne de nos rapports tristement aliénés entre privilège blanc et discrimination de couleur.

« Le racisme n’est pas un tout mais l’élément le plus visible, le plus quotidien, pour tout dire, à certains moments, le plus grossier d’une structure donnée. » Racisme et culture F. Fanon

Si le racisme est battu en brèche, les autres discriminations suivront parce qu’il concerne les populations les plus marginalisées. On peut parier que leur légitimité nouvelle renforcera mécaniquement celle des autres dont l’émancipation n’en sera que forcément plus aisée. Si l’égalité des humains quelle que soit leur couleur est remportée dans les faits (et plus seulement dans les droits), toutes les autres égalités iront de soi mais l’inverse n’est pas vrai (la remise en cause des rapports de domination de sexe et de classe peuvent se contenter de ne concerner que les blancs parce que dominants).

Ce que certains nomment « majorité dé-coloniale » pourrait aussi bien se nommer « majorité antifasciste ». C’est le clivage gagnant des révolutionnaires que de proposer l’alternative entre eux et les fascistes. C’est le clivage-mort pour l’adversaire qui ne peut alors compter que sur une impossible « majorité raciste » et fière de l’être (comme le résultat de Lepen face à Chirac en 2002). On tire enfin les curseurs vers la gauche et on enfonce un coin fatal dans l’hégémonie culturelle.

Le racisme est donc le critère de privilège/discrimination le mieux placé pour mettre tous les autres en péril. Il est l’angle d’attaque anti-étatique par excellence. Il est la colonne vertébrale du capitalisme. Cassons le.

« La liberté des autres étend la mienne à l’infini (et inversement). » M. Bakounine

Vladimir

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