Un prolétariat contemporain est-il possible ?

La rentrée sociale a levé un certain nombre d’inquiétudes relatives à la convergence des luttes et à la constitution d’un front unitaire. Le propos qui suit défend l’idée que ce qui manque au mouvement social est, en premier lieu, un sujet révolutionnaire ; osons dire le mot : un prolétariat. Mais pouvons-nous seulement parler de prolétariat aujourd’hui ?

La multiplication diffuse des dates de mobilisation n’est pas seulement le fait d’un manque - volontaire ou pas - de communication entre les différentes formations en lutte contre les ordonnances et leur monde. Plus encore, c’est la définition d’un sujet révolutionnaire qui fait défaut. Il nous manque, pour le dire clairement, un « prolétariat ».

Qu’est-ce que le prolétariat ?

Le prolétariat est le sujet révolutionnaire cherchant à s’émanciper. Il ne s’agit pas, comme le prétendent les détracteurs.rices habituel.les d’un communisme poussiéreux, d’ouvrier.es métallurgistes, dont l’absence ne cesse de croître face aux évolution du monde du travail. Les formations qui se revendiquent à la fois du communisme et de cette conception prolétarienne ont leur place dans un musée, tout au mieux.

Le prolétariat est le sujet de sa propre émancipation.

La devise de la première Association Internationale des Travailleurs traduisait le caractère pronominal de l’émancipation : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. » Nous affirmons que, de même que le processus d’émancipation, la définition du prolétariat revient exclusivement au prolétariat. Que les centrales syndicales, organes politiques et autres porte-parole des travailleurs.euses aillent faire leur autocritique : le prolétariat a besoin d’espace pour faire son auto-définition. Cette étape du processus révolutionnaire doit être renouvelée régulièrement, sinon constamment, car l’émancipation n’est jamais acquise, mais bien toujours en devenir.

La figure prolétarienne est privée-de-monde.

Ce qui, selon nous, fait l’originalité du prolétariat, c’est la privation de monde à laquelle sa position (politique, économique et sociale) le contraint. Ce que nous entendons par « privée-de-monde » n’est autre que la privation du lien entre les prolétaires et leur monde. Sont prolétaires celles et ceux qui, issu.es du monde paysan, ont perdu le lien avec la terre. Sont prolétaires, aussi, celles et ceux qui travaillent dans une usine ou une entreprise sans pouvoir profiter pleinement du fruit de leur labeur. Sont prolétaires les jeunes privé.es d’études, ou forcé.es de travailler à côté pour « se payer un avenir ». Sont prolétaires celles et ceux qui arrivent tout juste à survivre, au sens biologique du terme, de leur retraite. Sont prolétaires celles et ceux qui subissent la pénibilité du travail. Sont prolétaires celles et ceux qui doivent choisir entre la santé et la vie, qui rentrent dans leur foyer « avec leurs doigts bouffés aux acides et leurs poumons en rade », pour citer Ferré.

Mais le prolétariat excède le cadre du travail : toutes les violences institutionnelles ont leurs victimes, et ces victimes sont des prolétaires. Il est absolument impossible de penser le prolétariat sans penser les victimes du florilège d’oppressions qui structurent les modèles capitalistes et hiérarchiques, que ces victimes le soient par leurs origines ethniques ou par le choix de leur genre. Si nous choisissons de mettre en avant ces prolétaires dans un paragraphe différent, c’est parce que leur intégration au cadre du travail ne constitue pas un argument de relégation de leurs luttes identitaires. En effet, les oppressions racistes, sexistes et transphobes, pour ne citer qu’elles, ne sont pas des luttes secondaires, moins importantes que la lutte économique.

Le prolétariat est le sujet de sa propre émancipation. Cesse d’être prolétaire celui ou celle qui vit en entravant l’émancipation du prolétariat. Ainsi, si les forces de l’ordre présentent des traits prolétariens, leur place dans la société les place comme les adversaires direct.es du prolétariat. La Police, au même titre que les autres institutions répressives, ne fait pas partie du prolétariat. Les institutions policières sont des outils de domination du prolétariat, et doivent être combattues jusqu’à leur destruction. Quant aux forces de l’ordre, elles doivent être combattues aussi, mais avec pour objectif de leur faire abandonner leur fonction répressive. Il ne s’agit donc pas de prendre la vie des forces de l’ordre, mais bien de leur faire changer de vie.

Le prolétariat contribue à la richesse du monde sans en profiter. Il est la douleur que le Capital entend cacher, déguiser, ou du moins édulcorer. Le prolétariat est privé de monde, intégré dans le monde du travail, plongé dans le monde de la consommation fascisante, et privé du monde de la liberté et de la jouissance. Le bonheur du prolétariat empeste la fragilité et l’insécurité ; il est illusoire mais addictif, insuffisant mais indépassable ; il est absolument creux, mais ce vide est la seule bouffée d’air concédée au prolétariat. Ce dernier est en réalité très proche de ce qu’on appelle désormais « précariat ».

Résilience du prolétariat.

Force est de constater que l’émancipation du prolétariat n’intéresse qu’une minorité de ce prolétariat. Pire encore : combien compte-t-on de prolétaires qui se sont réfugié.es dans les discours nationalistes et xénophobes de la droite et de l’extrême droite ? Notre incapacité à redéfinir le prolétariat, à diffuser cette définition et à inviter l’ensemble du prolétariat à rejoindre le processus de détermination du sujet révolutionnaire : voilà la principale cause de notre échec. C’est un travail laborieux que nous avons à mener pour extirper le prolétariat des diverses tares qu’il a pu intérioriser. Ce travail de déconstruction, que beaucoup de camarades mènent au quotidien tout en manquant cruellement de soutien, est la première bataille à mener. Elle constitue la première condition nécessaire à la réalisation du projet révolutionnaire de définition et d’émancipation prolétarienne.

Le second problème qu’il importe de poser est celui de la consommation. Nous ne reproduirons pas ici le discours situationniste, auquel nous accordons un grand intérêt. Nous mobiliserons plutôt une analyse historique d’un événement qui paraît sans lien avec le sujet : la gestion de la révolte des troupes Cipayes en Inde. En 1857, les troupes cipaye se rebellent contre les Britanniques et manquent de libérer l’Inde de leur présence. Quelle est la réaction des Britanniques ? L’armée coloniale est restructurée : dorénavant, elle ne doit plus être en capacité de disputer l’autorité métropolitaine. Les forces coloniales deviennent des forces supplétives, mal équipées. L’armée n’est plus un vecteur de puissance, mais un vecteur d’assimilation, d’adaptation à l’ordre et au système d’autorité des dominants. L’armée coloniale, présentée comme l’incarnation des valeurs du dominant, est marquée par la soumission à l’autorité coloniale, mais jamais par l’égalité avec les colonisateurs.

Les prolétaires-consommateurs sont la force supplétive du capitalisme. Leur capacité de résilience est sans cesse mise à mal. Sa capacité à consommer, présentée comme un vecteur de bonheur et, en un sens, de puissance, est en réalité un vecteur d’assimilation. Intégré.es au monde du travail, plongé.es dans celui de la consommation, les prolétaires incarnent le système capitaliste et ses valeurs. Notre seconde bataille est donc contre nous-même : nous devons nous efforcer de tuer notre moi capitaliste. Pour y parvenir, il faut s’appuyer sur quelque chose. Nous avons identifié cette chose comme le communisme.

Qu’est-ce que le communisme ?

Le communisme est avant tout une vie, un mode de vie qui diffère du modèle capitaliste. Ce mode de vie s’accompagne nécessairement de systèmes économiques et sociaux différents de ceux dictés par le capitalisme. Dans le communisme, les rapports sociaux ne sont pas marchands, la valeur d’usage l’emporte sur la valeur marchande, la solidarité prévaut sur la concurrence débridée, la hiérarchie n’a plus de raison d’être, l’avarice laisse place au partage, la rareté est dépassée au profit de l’abondance, le paradigme dialectique de la domination de la nature est dépassé au profit d’une écologie sociale, les oppressions liées au genre et aux origines ethniques ont été éradiquées, l’économie a perdu ses droits sur la vie, les conditions nécessaires à la vie deviennent des droits inaliénables, la propriété privée recule au profit de la mise en commun, etc.

S’il existe autant de communismes que de communistes, c’est sans doute que le communisme est fondamentalement émotionnel et humain. Il n’est pas fait pour être un monolithe, un concept homogène. Il n’y a pas de « pensée unique » du communisme. Et pourtant le communisme est possible. Il est possible parce que, s’il ne repose pas sur une unité de groupe, il peut s’appuyer sur une unité des groupes.

P.-S.

Ce texte a pour but de relancer le débat de fond concernant le sujet révolutionnaire et son émancipation. Contrairement à ce que la forme laisse (volontairement) penser, il s’agit moins de poser une définition toute faite du sujet révolutionnaire que de stimuler la contradiction, et donc la production autour de ce sujet.

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