Pour mieux penser les manifestations, cas du 11h Nation

Cet article vous est proposé pour essayer de mieux penser les manifestations qui suivent les blocus à Paris. Il était initialement à destination des Lycéens, mais j’ai apporté des modifications pour qu’il soit lisible par tous. Ce sont des pistes de réflexion pour permettre de proposer des alternatives intelligentes au « 11h Nation » qui est un peu une tradition depuis quelques années.

Dans cet article, j’essaye d’attirer l’attention sur d’autres possibilités de lieux de réunions, mais aussi d’autres horaires. J’essaie d’ouvrir un prisme d’analyse où il serait question de conquêtes de territoires, d’accès au lieu de rendez-vous par un nombre élargi de personnes, de fréquentation du lieu et de stratégies à buts cumulatifs. Le texte est long et il faudra faire avec : le sujet est suffisamment important pour y passer du temps.

Je rappelle/indique que le but ici n’est pas de donner une proposition concrète, mais de pouvoir mieux réfléchir à ce que l’on pourrait proposer.

Les stratégies à but cumulatif.

Pour moi, c’est une stratégie qui recouvre plusieurs scénarios différents à la fois et permet ainsi d’anticiper toute contre-stratégie. Étant donné les habitudes policières de ces dernières années, il va de soi que les CRS ont pris l’habitude d’utiliser la tactique de la nasse. Elle n’a cependant d’intérêt que dans la mesure où elle isole son adversaire et lui impose une pression physique et psychologique. La première contre-stratégie à lui opposer est de trouver un lieu où une telle nasse provoquerait aussi un blocage du lieu en lui-même. Cela implique de placer le rendez-vous dans un endroit où il y a un enjeu réel, qu’il soit symbolique (Medef, assemblée, local du PS, supermarchés, bourse de Paris, etc.) ou matériel (principalement lieu d’échange et de circulation). La seconde contre-stratégie serait de placer le rendez-vous dans un lieu matériellement proche de tout. Un lieu donc, où il est possible d’avoir un flot de soutien en continu. Ce serait donc un lieu accessible par des moyens de transports variés (pour une portée territoriale étendue, toute personne qui peut accéder rapidement à Nation peut accéder rapidement au RER A), et/ou avec des alliés immédiats (ce qui permet la convergence).

Nation est en fait loin du centre de Paris, et donc de TOUS les lycées, c’est également isolé de tous les points de mobilisation universitaire. On note que depuis Saint-Denis on peut arriver à Paris par train, métro et RER B. Depuis Nanterre c’est le RER A. Depuis Tolbiac tout le centre et l’est sont accessibles par la 14, ils sont également proches du RER C. Nuit Debout a accès à quasiment tout Paris.

La question du choix de l’horaire.

Il faut prendre en compte qu’à 11h, tout territoire est neutre/vide, car toute personne ayant une activité professionnelle normée est occupée ailleurs. Cela produit deux effets : Un, les policiers sont libres de faire ce qu’ils veulent parce que personne ne regarde, deux, manifester revient à se réunir et gueuler dans l’attente qu’une tierce personne (l’état) se décide enfin à nous écouter. On y perdrait donc tout l’intérêt stratégique d’une manifestation : celui de la conquête. Quand on manifeste, on tend à démontrer quelque chose, à quelqu’un, on cherche à s’adresser à un nombre plus étendu d’individus que l’on souhaiterait inciter à nous rejoindre. Choisir un horaire fantôme revient donc à se retirer cette possibilité-là : à 11h on aurait donc très peu de personnes à qui s’adresser.

De plus, un tel horaire a l’effet de rendre compliqué la convergence, car c’est souvent trop tôt pour permettre à d’autres collectifs de s’organiser et d’être là. Par exemple pour P8, P1 et Nanterre, 11h Nation ça veut dire quitter la fac vers 10h et donc la débloquer à un moment qui rend le blocage caduc et détruit le rapport de force. Ils ne sont donc disponibles qu’après 12h, pour essayer d’arriver vers 13h. Cela fait donc deux heures pendant lesquelles vous êtes laissées seules face à la police. Choisir un horaire plus tardif, tel que 12h-12h30, leur permettrait d’assurer un flot de soutien en continu et/ou de prendre tout dispositif répressif en tenaille. Cela correspondrait également aux horaires de la pause repas de toutes personnes mangeant à l’extérieur. Et d’ainsi manifester dans un lieu en présence de personnes à qui s’adresser, et donc à débrayer. Cela vous permettrait aussi d’avoir l’assurance que des personnes seront là pour regarder tout abus de la part de la police et donc là pour vous protéger.

C’est beau pour le tourisme… mais qu’iriez-vous y manifester ? À qui ?

La question de la fréquentation et de l’accès au lieu de rendez-vous.

Le mouvement des indignés est beaucoup apprécié pour sa capacité à avoir permis de transmettre une culture politique de la dissidence au sein d’une proportion étendue — et maintenant presque majoritaire — de la population espagnole. Ce qui est oublié cependant est l’aspect logistique qui a permis au premier lieu d’occupation de se mettre en place. Premièrement, la Plaza del Sol est située à un nœud de communication de transport qui permet à des individus de toute la RÉGION de Madrid d’y avoir accès (c’est plus grand que l’île de France). C’est une place équipée de RER, de Métros, de Bus, mais surtout, surtout, centrale au sein de la ville de Madrid : n’importe quel habitant du centre-ville y a accès en 15 minutes à pied.

Mais ça n’est pas tout, à Madrid, le milieu autonome est beaucoup plus avancé qu’en France. Ils sont dotés de Bastions, appelés Okupas, qui sont à la fois des centres sociaux autogérés (et donc des lieux de lutte sociale qui viennent en aide au reste de la population), mais aussi des lieux d’habitation et de vie commune (Scouat, avec des assos de yoga, une salle de fête, etc.). Cela a permis au mouvement des indignés de bénéficier d’un soutien logistique à la fois en matériel de survie pour assurer l’occupation de la place dans la continuité, mais aussi en individus immédiatement prêts à se mobiliser et à soutenir l’occupation en cas de violence politique d’État (et il y en a eu beaucoup). Il est donc nécessaire de trouver un lieu de rencontre qui permettrait à tout Paris/l’Ile-de-France de s’y retrouver (Gare, RER, Métro, bus, pieds, vélo), mais qui serait aussi immédiatement proche d’alliés naturels.

En revenant dans le cadre des stratégies cumulatives, choisir un lieu facilement accessible par tout transport en commun et rendant toute présence policière problématique peut aussi être un bon choix. Vous aurez remarqué qu’à chaque rassemblement les camions de CRS se rassemblent en masse en amont de l’endroit ciblé. Si ces camions bloquent la circulation par leur présence cela pourra avoir l’effet de boucler économiquement le quartier tout en vous laissant la possibilité de vous mouvoir sur un territoire plus étendu. En effet, un camion n’ira jamais aussi vite qu’un métro, un RER ou un train, et manœuvrera mal dans une circulation bouchonnée. Vous aurez accès à tout Paris en une trentaine de minutes alors qu’ils galèreront à sortir de là où ils sont. Le fait que la police bloque l’accès à ces moyens de transport pourra être exploitable de votre part, selon vos objectifs. Exemple, une station bloquée lors d’une heure de pointe implique que les personnes resteront physiquement avec vous et/ou seront obligées de sortir de leurs habitudes.

La plaza del Sol est au centre de Madrid ville, elle est extrêmement bien connectée.
Le quartier militant de Lavapies (entouré) est juste à côté, une grande quantité d’Okupas et de locaux de collectifs engagés en tout genre s’y trouvent.

La place est extrêmement bien desservie en RER.
Toute la province de Madrid y a accès.
La carte ne respecte pas la disposition réelle des stations.

Penser la conquête de territoire.

C’est un aspect central dû au fait que tout mouvement qui ne s’étend pas en nombre est probablement sur le point de stagner ou s’effondrer. Il faut donc toujours observer des logiques de conquête, de communication, que ce soit sur un territoire terrestre, ou cyber/internet. Comme dit plus haut, la manifestation en elle-même peut-être transformée en vecteur de recrutement. Il est donc nécessaire de la positionner en cherchant à comprendre le territoire. Pour vous aider, j’ai produit la carte ci-dessous.

Dans les bois de Vincennes et de Boulogne les écureuils votent.

Positionner la manif proche de la bordure du vote gauche/droite de Paris vous permettrait de chercher à vous étendre sur le territoire de la droite tout en ayant le soutien de personnes provenant de la zone de vote à « gauche ». La positionner en plein milieu du vote à gauche vous permet de renforcer vos bastions dans un lieu où vous rencontrerez peu d’opposition, et vous assurer ainsi d’y transmettre votre culture. La positionner au sein du vote de droite me parait risquée et sera surement plus l’objet d’actions ponctuelles, symboliques. Pourquoi est-ce que je parle du vote à gauche ? Vous ne serez pas sans remarquer que plus personne n’est vraiment dupe du Parti Socialiste… Mais le fait d’avoir voté pour le PS indique que ces gens appartiennent donc soit à un groupe d’individus possédants des valeurs humanistes donc des personnes qui peuvent possiblement être d’accord avec vous si vous prenez le temps de discuter avec eux. Ou soit ben… qu’ils appartiennent à l’élite de personnes qui profitent des réseaux de relation/mafieux de la gauche… (Tout parti hégémonique se doit d’avoir une structure économique qui le soutient, exemple : Dominique Strauss-Kahn était au PS).

Il y a une autre raison pour laquelle il vous est utile de penser une stratégie en fonction des votes : cela va vous donner une idée de ce que pensent les individus dans les lycées proches de là où vous allez. En effet, malgré son caractère normatif, le système éducatif est relativement absent de tout ce qui peut être assimilable à de la culture politique électorale. Ainsi, le lieu le plus probable où un individu acquiert sa culture politique « légitime » est au sein de sa cellule familiale. Il y a donc de fortes chances qu’un lycéen/étudiant pense la même chose que ses parents. Dont le vote est documenté dans la présente carte. Dans le cas présent, l’analyse sur les médias ne permet pas d’articuler une stratégie territoriale. En effet, son influence est non linéaire et relève très probablement d’un système différentiel à plusieurs variables.

Pour ce qui est du territoire internet, c’est une obligation qui va maintenant très vite devenir une réalité… Plutôt que de se battre pour se défaire des interdictions de manifester, il vaudrait mieux commencer à s’instruire sur les modalités du cyberactivisme. Ce qui permettra de se mettre dans une position de Win-Win où le fait d’exclure physiquement un individu en fait un individu mieux formé et plus efficace politiquement. À défaut de me lancer dans un article sur les modalités du web-militantisme, je ne fais ici qu’en relayer les enjeux : c’est un lieu qui sert de thermomètre pour beaucoup d’observateurs, il vous sera donc possible de le biaiser et vous permettre de produire des effets d’annonce. Bien entendu, cela permet également de relayer l’information. Mais celle-ci ne le sera qu’au sein d’un même groupe de personne (une chambre d’échos) tant que vous ne faites pas l’effort de monter des équipes pour aller convaincre dans les zones de discussion les personnes encore indécises. En effet, les algorithmes de la plupart des réseaux sociaux fonctionnent de manière à ne montrer à ses consommateurs que ce qu’ils aiment déjà, une information nouvelle aura donc du mal à être transmise au-delà du cercle des personnes déjà concernées. (chercher :Filter bubble, echos chamber)

Le seul apport concret que je peux faire est de vous donner un site internet qui vous permet de mesurer l’impact de vos # en temps réel. ( http://flocker.outliers.es/ ) Et vous indiquer que l’équipe twitter qui s’est occupée du mouvement des indignés est toujours active. Elle s’est d’ailleurs occupée d’aider au lancement du mouvement Nuit Debout sur internet. Et n’est surement pas la seule équipe de ce genre-là à être active dans le monde, en effet, les réseaux de soutien internet se sont mondialisés ces dernières années. Rien que pour Nuit Debout, l’occupation de place s’est généralisée dans plusieurs autres pays en partie grâce au travaille de ces équipes. Donc… sait-on jamais ?

On voit les liens de retwit entre des collectifs en Espagne : democraciareal, Acampadasol, etc
et aux États-Unis, OccupyWallSt, OccupySF, etc

Ne pas proposer de lieu dans l’article est une question de légitimité politique. C’est aux lecteurs de prendre leurs propres décisions et de produire des raisonnements en fonction de leurs objectifs. Cela permettra, de plus, de diminuer le possible effet d’annonce dû à la publication de cet article. En ne faisant qu’ajouter des scénarios supplémentaires à ceux que les systèmes de répression politique ont déjà.

DºAn

P.-S.

Je n’utilise que du matériel libre de droit. Il n’y a pas de redirection vers l’extérieur car les images citent déjà leurs sources.

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