« On vous laisse le Bourget, on prend Versailles ! »

Récit accéléré des 3 derniers jours de route et du banquet final des convois.

// Jeudi 26 – Préaux sur Perche/Coulomb – Chaud à vélo !

Le jeudi est marqué par la traversée de l’Eure-et-Loir et la plus grosse étape de notre équipée : 80km de route pendant lesquels résonne régulièrement l’hymne du convoi sur l’air de « Chaud cacao » . « Chaaaaud à vélo !! Chaud, Chaud, Chaud sur Paris (sur Paris) Cap sur la COP 21 , Nous on recul’ devant rien ! ». Nous devons déjà nous arrêter ce soir à Coulombs à 10km de la frontière avec l’Île-de-France et le département des Yvelines. Un groupe d’une dizaine de personnes a été missionné pendant la journée pour trouver des hypothèses et plans à proposer en assemblée pour le lendemain. Nous savons que Saclay est déjà bardé de policiers et la Préfecture des Yvelines nous a redit la veille qu’elle ne tolérerait pas l’arrivée de notre convoi sur son département (qui est situé en Île-de-France où l’interdiction de manifester est totale). Nous envisageons de parvenir à avancer, mais aussi la possibilité d’être bloqué-e-s à Epernon sur la zone « frontalière ». Nous partons sur place en repérage pour, le cas échéant, pouvoir y déployer un camp sur un espace public et appeler alors publiquement à nous y rejoindre pour faire pression. Nous trouvons par ailleurs le contact d’un agriculteur qui a sa ferme juste 1km plus loin, mais à l’intérieur des Yvelines et qui se trouve tout disposé, au pied levé, à voir notre convoi se poser sur un de ses champs.

À la fin de l’après-midi, tout le monde se retrouve sur un terrain boisé où le collectif qui nous accueille a dressé des barnums et guirlandes. S, personnage mythique qui venait, avec son camion-cuisine, nous offrir des crêpes au pied des barricades chaque dimanche pendant les expulsions a rejoint le convoi ce midi. Il s’est immédiatement remis à la tâche et distribue de nouveau ce soir frites et galettes. Ceux et celles de la marche d’Agen, partie à pied le 11 octobre, sont déjà là. Face à l’incertitude de la situation, ils ont décidé de nous rejoindre prématurément, tout comme le convoi de l’Est qui doit arriver le lendemain matin. Nous apprenons que 2 des personnes qui préparaient notre accueil à Saclay et sur Paris ont été perquisitionnées et assignées à résidence avec obligation de pointer 3 fois par jour au commissariat. D’autres perquisitions et assignations à résidence de militant-e-s et soutiens du mouvement ont eu lieu à Rennes, Lyon, Rouen ou dans une ferme en Dordogne.

Après la criée, les différents plans sont exposés. Il est tard et la décision sur les possibilité de passer en Île-de-France est remise au lendemain matin. Quoi qu’il en soit les tracteurs et quasi tous les autres véhicules motorisés sont prêts à tenter de franchir la ligne rouge au moins jusqu’à Emancé. Nouveau coup de théâtre ! Juste après l’assemblée, à 22h, une émissaire du ministère de l’Intérieur vient sur place, pour nous assurer que notre convoi ne sera pas bloqué dans sa traversée des Yvelines. Nous sommes dubitatifs. Elle nous met en lien direct avec la Préfecture qui confirme. Cogitations nocturnes…

// Vendredi 27 – Coulomb/Emancé – le manège enchanté

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Le lendemain matin, lors de l’assemblée, les nouvelles arrivées pendant la nuit nous laissent deux alternatives : pédaler le plus loin possible et monter un camp de fortune en route ou faire une première étape courte dans les Yvelines jusqu’à Emancé. La seconde option est privilégiée, pour être sûrs de compter sur une base stable, et avoir plus de temps pour cogiter, quitte à se lever à l’aube le lendemain. Des coups de klaxon sur la route nous annoncent l’arrivée du convoi de l’est. L’assemblée s’interrompt et tout le monde se regroupe à l’entrée du camp pour aller les saluer.

Le passage dans les Yvelines se fait sans encombre si ce n’est pour la voiture-balai. Ce camion 9 places et remorques, maillon indispensable du convoi, partait vide chaque matin et arrivait bien souvent plein, avec à son bord les vélos cassés du jours et leur malheureux propriétaires. Et ce même si certain acharnés, après une crevaison, prenaient leur pneu dans le camion, le rustinaient aussitôt en route et remontaient en selle à la première pause. À la sortie d’ Epernon, un gendarme pris d’un obscur coup de sang se jette sur le capot de la voiture-balai sans explications. Il lui intime l’ordre de s’arrêter en tapant sur le capot et sur les vitres. La voiture balai refuse d’obtempérer. Il tente d’ouvrir ses portières sans succès. Lui et ses collègues bloquent le tracteur qui la suit. La nouvelle court de talkies, en cris et téléphones jusqu’à la tête du convoi qui s’arrête net, solidaire. Après quelques minutes, le tracteur est libéré et le cortège repart.

Nous arrivons chez notre paysan providentiel d’ Emancé. Il devait, à l’origine, nous proposer un terrain et nous ouvre finalement sa cour et ses bâtiments agricoles. Peu après, c’est l’heure de la vente à la ferme. Toute sorte de personnes arrivent et nous proposent des logements. D’autres vont voir la maire du village, qui, réticente tout d’abord, accepte de nous laisser les clés du foyer rural pour un dortoir improvisé, à condition qu’il soit nickel le lendemain matin pour un tournoi de belote. L’équipe cuisine se retrouve invitée à préparer les plats du banquet dans un gîte installé dans un château du coin. Nous sommes de plus en plus nombreuses. Le tenancier d’une école d’équitation, située un peu plus loin dans le village, nous invite à venir faire l’assemblée chez lui plutôt que de rester dans le froid et l’obscurité. Nous nous retrouvons à 400, concentré-e-s et stimulé-es, dans un fabuleux manège à chevaux assis sur le sable, debout ou plus haut sur les rambardes. Ce décor théâtral donne un souffle épique à l’assemblée et à l’élaboration de nos plans pour s’approcher de la capitale. La cantine expose ses craintes de ne pouvoir mener de front la préparation d’un repas pour le soir, celle d’un petit déjeuner quelques heures plus tard et celle du banquet du lendemain. Mais des cyclistes répondent qu’il n’y aura pas besoin de nouveaux repas ce soir, et qu’ils et elles sont même prêt-e-s à se passer aussi de petit dej’ le lendemain si il le faut. J., du groupe trajet, qui s’est prise pendant la semaine d’une passion obsessionnelle pour l’art de rouler en convoi, prévient l’assemblée : « Demain il y aura encore plus de véhicules et de cyclistes. Alors vous oubliez tout ce qu’on a fait jusqu’à maintenant et vous n’écoutez pas ce que diront les flics ! C’est nous qui décidons comment on s’organise et demain on va réinventer une autre manière de rouler en groupe. » Après avoir passé en revue diverses options, nous décidons de tout mettre en œuvre pour aller jusqu’à…Versailles, aux portes de Paris, et déployer notre banquet sur la place d’Armes. Tout le monde est plutôt excité par ce pied de nez à l’Histoire, sans certitude d’y arriver, mais prêt à assumer que l’on nous fasse obstacle. Rendez-vous à l’aube.

// Samedi 28 – Le banquet des communes libres face à Versailles.

On pensait que le départ serait un casse-tête : sans que le soleil soit levé, après quelques heures de sommeil, avec toutes les nouvelles personnes qui nous avaient rejoint pendant la nuit et les voitures garées partout dans Emancé… Mais la détermination à aller jusqu’au bout nous tient et prend le pas sur l’inertie au démarrage qui menace tout grand groupe. Le convoi n’a jamais roulé aussi vite et bien ! Nous prenons la quatre voies, devancé-e-s et suivi-e-s par une escorte policière. Les gendarmes et leurs donneurs d’ordre semblent avoir pris acte du fait que nous ne nous laissons pas intimider. Le gouvernement a sans doute calculé que nous laisser continuer - en tout cas jusqu’à Versailles - était sans doute un moindre mal, plutôt que de se lancer dans un nouveau rapport de force, de risquer de nous faire plus de publicité et de susciter des élans de solidarité. Nous sommes détournés de Rambouillet vers la N10. Nous longeons Rambouillet puis passons dans Saint-Quentin en Yvelines. Ce sont des fiefs plutôt conservateurs mais où le convoi se fait néanmoins encourager par de nombreux klaxons et saluts. La quatre voies est à nous, vide de notre coté et pleine de l’autre. On s’arrête en plein milieu pour une petite pause. On repart en passant devant Saint-Cyr et quelques autres bâtiments officiels copieusement gardés. Au fur et à mesure que nous approchons, la présence des forces de l’ordre est de plus en plus dense, celle des caméras des médias aussi.

À 2km de la place d’Armes, nous sommes attendus par les personnes du bus parti de Nantes tôt dans la matinée, entre autres. Le convoi fait halte et tout le monde continue d’avancer ensemble, à pied, derrière une grande banderole sur laquelle une phrase de Shakespeare a été peinte pendant la nuit : « Si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois ». À l’abord des édifices de la cour, un chant s’élève, repris en choeur, presque solennel : « fille de… » insolente complainte de gueux, paysan-n-e-s, aventurier-e-s, migrant-e-s, déserteurs-euses et de révolté-e-s de tous les temps. Nous faisons le tour de la place et entrons sur l’esplanade. Une dernière fois un rang de policiers cherche à nous contenir, en l’occurrence autour de la statue de Louis XIV. Mais nous continuons à avancer, et eux à reculer, jusque devant les grilles du château. Les tracteurs se mettent en rang entre nous et la police et des tables sont déployées en rond. De nombreux parisiens, à qui le rendez-vous de Versailles a été donné dans la matinée, arrivent avec une bouteille ou une tarte à partager. La place se remplit. Nous avons tenu notre pari. La cantine mobile du convoi, qui a cuisiné toute la nuit, a été rejoint par une autre cantine suisso-germano-néerlandaise. Ils et elles ont donné le meilleur d’eux-mêmes, multiplié les plats et il y a des montagnes de nourriture. Un ami nous raconte qu’au cours du 19e siècle, marqué par différents moments d’insurrection populaire et par une forte ébullition révolutionnaire, les réunions politiques publiques ont été régulièrement interdites. Afin de se retrouver malgré tout, et pour tromper la loi, les cercles subversifs organisaient alors de grands banquets. En ces temps d’état d’urgence, dont la prolongation pour trois mois a justement été décidé dix jours plus tôt à Versailles, le banquet d’aujourd’hui leur fait écho.

Chant devant les portes du château de Versailles. point d’arrivée de le convergence des convois de NDDL, Bure, et Agen .

Une déclaration finale de circonstance a été discutée la veille, puis pendant la dernière étape du trajet, avec quelques échanges en cours de route ou aux pauses pour finir de s’accorder sur les mots. Au milieu du banquet, cinq personnes montent côte à cote sur un banc et se passent tour à tour à la parole pour revenir sur les forces multiples du mouvement qui ont rendu ce convoi possible. Elles parlent des raisons qui nous ont menées jusqu’ici, du chemin parcouru, de l’accueil inoubliable des comités. Puis la voix d’un paysan qui est venu en tracteur emplit la place et clôt notre prise de parole sous les hourras :

« C’est le 16 novembre 2015, depuis Versailles, que le Sénat et le Parlement réunis ont décidé de prolonger de trois mois l’état d’urgence sous lequel nous vivons aujourd’hui. C’est au titre de l’état d’urgence qu’il a multiplié les interdictions de manifestation, les perquisitions ou les assignations à résidence de personnes qui préparaient notre accueil à Paris. Mais ces mesures liberticides ne pourront étouffer les voix de tous ceux qui considèrent que les logiques économiques et politiques actuelles nous mènent droit dans le mur.

En 1871, Les versaillais avaient écrasé la Commune de paris. Les Zad sont aujourd’hui comme autant de nouvelles communes libres. Et nous affirmons ici que ces communes ne se laisseront plus expulser. Nous avons contenus les troupes policières à l’automne 2012, et avons mis en défaite les politiciens pro-aéroport. Nous les mettrons en défaite une nouvelle fois s’ils s’entêtaient à revenir dans le bocage de Notre-Dame-des-Landes. Il n’y aura pas d’aéroport, la ZAD continuera à fleurir.

C’est à l’été 1973 pendant le premier grand rassemblement de la lutte du Larzac que Bernard Lambert, figure des paysans-travailleurs a déclaré « les paysans ne seront plus jamais des Versaillais ». Avec les paysans venus de la Zad nous sommes fiers aujourd’hui de faire résonner de nouveau ce message ici-même.

Ce banquet n’est que le point final des convois. Il se veut un appel à continuer les luttes de terrain, à Paris comme ailleurs, dans les semaines, mois et années à venir. »

D’autres voix se succèdent ensuite pour parler du convoi de l’Est, des forêts du Morvan, des terres de Bure, de Saclay ou des Lentillères… À l’issue du banquet, notre clown fait la dernière criée juché sur le toit de la remorque des toilettes sèches, avec la foule compacte d’un coté et la police de l’autre. Des dizaines de mots donnés par les participants sont lus et reflètent l’émotion euphorique qui nous a emporté sur la durée du trajet puis pendant cette dernière journée. Un mot sur deux finit par « Je vous aime… ». Beaucoup plébiscitent toutes les équipes qui assuraient le fonctionnement et la cohésion du convoi : la logistique, la cantine, la com’, le groupe trajet et soirées. Des mots encore viennent défier les puissants de ce monde, leur troupes et l’état d’urgence. Et une petite inquiétude quand même : « Comment faire mieux que Versailles pour la poursuite de la lutte ? »

Tous les jours où presque, avant le repas, le clown crieur récolte les petits mots des uns et des autres. Derniers mots, devant le château de Versailles juché sur le toit d’une bétaillère entre gendarmes et public attentif... Version intégrale !!

Parmi les participant-e-s au convoi, certaines retournent en bus à Nantes, d’autres repartent en tracteur, d’autres encore restent pour continuer les manifs, cantines et débats pendant la Cop 21, en dépit des interdits Tout le monde s’embrasse et chacun a le cœur gonflé à l’idée que le corps composite qui s’est agrégé pendant le convoi puisse se fragmenter. Des promesses sont faites : de repartir ensemble sur la route, de se retrouver pour une grande fête le 15 décembre, de se revoir outils en main fin janvier pour les chantiers de l’appel d’offres lancé par la Zad pour remplacer celui de la Préfecture. Les occasions ne manqueront pas et ce qui s’est vécu cette semaine a, à coup sûr, changé une nouvelle fois le visage du mouvement, ouvert de nouvelles possibilités, confiances et complicités.

// La gavotte finale

Il y a parmi nous deux compères qui ont fait la route ensemble en tandem, alors qu’ils se connaissaient à peine avant le départ, et qui ne se sont pas quittés d’une semelle. Dans la foulée de la criée, ils entonnent ensemble une gavotte :« c’est dans 10 ans les avions ne décolleront pas » le groupe reprend en chœur chaque fois un peu plus fort. « Leur aéroport ils peuvent toujours l’rêver, chaque jour un peu plus on les fera cauchemarder ». Tout le monde danse en cercle, corps à corps… Un ami nous interpelle : « Comment veux-tu que le pouvoir vienne à bout de personnes qui éprouvent une telle joie à lutter ensemble ! ».


Pour finir en bonus – La ritournelle du convoi « Cap sur la Cop », écrite chemin faisant (sur l’air de « Chaud cacao »)

REFRAIN x2


Chaaaaud à vélo !!

Chaud, Chaud, Chaud sur Paris (sur paris)

Cap sur la COP 21

Nous on recule devant rien !


Partout où on pédale

Soutien phénoménal

Vélos, cabanes tracteurs

Y’a de quoi leur faire peur

Ils essayent d’nous bloquer

On s’laisse pas contrôler

On s’fout des arrêtés

On va manifester

REFRAIN x2

L’état d’urgence, la pluie

Et la gendarmerie

Galères et pneus crevés

On s’arrêtera jamais

“Patates et pois cassés”

Au moins jusqu’au banquet

Et malgré la flicaille

On marche sur Versailles

REFRAIN jusqu’à voix cassée

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