Notre radicalité ne s’incarne pas forcément toujours dans un brise-vitres.

Ce texte répond à ceux qui fleurissent sur le net pour donner à la marche pour la dignité des formes qu’elle ne s’est pas choisie, par opportunisme, par habitude ou par indifférence. Il pourrait s’adresser à n’importe qui, y compris des potes qui semblent n’avoir pas compris tous les enjeux de cette manifestation. Il commence en répondant à une question posée par un autre texte qui aimerait être publié. Il fait aussi office d’appel à manifester.

Donc pour toi, les organisateur-ices de la marche sont "non-violent-es" ?

Intéressant. Ce débat est pourtant rarement, voire jamais, posé dans ces termes parmi les ami-es des collectifs vérité et justice (si si, des ami-es). Tu ne les connais pas, c’est évident. Et surtout, si tu penses que le débat autour de la marche du 19 est celui-là, c’est que tu ne sais pas ce qui anime réellement les proches de victimes et leurs soutiens. Tu ignores les liens de solidarité qui les unissent, leurs parcours individuels, les souffrances vécues, leur rage et la radicalité de leurs analyses. Tu ne vis pas la violence policière comme elle-eux, au quotidien, pour ce que tu es et non pour ce que tu fais. Toi, tu choisis le moment de la confrontation, ce n’est pas elle qui vient te choisir en bas de chez toi, de manière inattendue, alors que tu vas juste chercher ton pain. Tu penses qu’ils font confiance à la justice, ces cons de proches de victimes. Qu’est-ce qu’ils sont naïfs ! Ils ne comprennent rien. Toi par contre, tu niques la justice, t’es trop hyper conscient. Mais tu penses comme un "militant", comme quelqu’un qui a fait de son "engagement politique" un choix et non une nécessité face aux circonstances.

C’est insupportable. Insupportable de mépris et d’indifférence.

Vous avez dit « colonialisme » ?

Pour toi, les émeutes de banlieue, c’est 2005. Tu te souviens de Zyed et Bouna, alors que les jeunes des quartiers ne savent plus forcément qui ils sont. Demande-leur, si jamais tu les croises. En bas de chez elles/eux, le zbeul c’est régulièrement. Pour toi Théo est un cas particulier, pour elles/eux c’est une goutte de plus qui fait déborder le vase. Les mains dans le pantalon, les claques, les coups de matraque dans le ventre, les insultes racistes, pour elles/eux c’est tout le temps. Pour toi, peut-être, de temps en temps, si jamais tu te fais chopper dans la manif.

Dimanche, si tu fous le dawa dans la marche pour la dignité, c’est pas des "militant-es non violent-es" qui vont te tomber dessus, c’est tes propres potes, mais aussi et surtout des meufs et des gars de quartiers, les mêmes qui se tapent avec les keufs en bas de chez eux, les mêmes qui font de la zonz pour rien ou pas grand chose depuis qu’ils ont 15 ans, c’est leurs daron-nes qui en ont marre de voir des flics, souvent fils de prolo blancs racistes, débouler dans leur appart sans frapper à la porte, armés jusqu’aux dents, pour chercher de la came partout comme des fouines, les mêmes qui font la queue aux parloirs le samedi, qui triment depuis leurs 16 ans pour gagner de quoi espérer un jour sortir de la barre HLM où leurs familles sont assignées depuis des décennies.

Les mêmes qui, quand leurs jeunes foutent le zbeul dans leur quartier pour combattre leur oppression quotidienne, les planquent quand ils fuient les keufs, viennent s’interposer physiquement avec les bacqueux qui les maltraitent, prennent à parti les politiciens qui viennent parader une fois l’an dans le 9.3 pour montrer qui est le chef.

Les mêmes qui veulent faire dimanche la démonstration, autrement plus symbolique que des coups de brise-vitres, du fait qu’ils ne se laisseront pas soumettre. Leur dignité face à la hogra qui cherche à les faire baisser les yeux et fermer leurs gueules.

« Déborder la manif. Faire monter la pression. Assumer la casse ». La casse, la casse, la casse. A force de le répéter, on ne sait plus pourquoi. On connaît si bien la chorégraphie, alors pourquoi donc changer le pas de danse, ne serait-ce qu’une fois ? Même l’émeute peut devenir confortable.

Le maintien de l’ordre te connaît. Il sait comment te prendre à revers, en blesser un pour faire fuir tous les autres, disperser la foule en saturant l’air de gaz, au moment choisi. Il te connaît, bien mieux que tu le connais. La flicaille voit tout d’au dessus, de dedans, prends des notes pendant tes réunions, boit des coups avec toi après la manif.

La radicalité est peut-être ailleurs. Les autonomes que tu admires (à juste titre, peut-être) disposaient des bombes et braquaient des banques, faisaient évader leurs potes, soutenaient les révoltes armées en Palestine, en Amérique du sud ou en Irlande, attaquaient des lieux de pouvoir et des commissariats quand on ne les y attendait pas. Mais pas seulement. Ils défilaient de temps en temps sans rien casser, parce que la manif est aussi autre chose qu’un moment d’affrontement. Il permet la rencontre, de se tenir côte à côte avec celui ou celle qu’on n’attendait pas, pour se rencarder ailleurs, plus tard, loin des regards et des caméras, faire autre chose.

Mais pour ça, il faut apprendre à se parler, à se comprendre, à se mettre en retrait aussi.

Si tu écoutes, tu entendras la colère des darons et daronnes, leurs désirs de révolte, leur mépris des institutions, des flics, de la justice et de l’État. Tu entendras la solidarité, voire le communisme, qui transpire dans leur manière de concevoir la vie ensemble.

La question n’est pas de savoir si la manif doit partir ou non en sucette, mais de voir ce qui peut déstabiliser l’État et ses représentations lorsqu’on met ensemble des personnes que l’État veut voir séparées. L’État sait gérer les désordres publics, mais il ne sait pas contrôler les liens de solidarité informels qui se tissent au-delà de moments de symbiose collective. Ces liens-là, s’ils se renforcent et permettent le décloisonnement des banlieues, amèneront quelque chose d’éminemment plus subversif : une organisation sociale qui se passe de l’État.

Le débat violence / non-violence doit être aboli. Il est suggéré et alimenté par le pouvoir. Ce qui nous intéresse, c’est de donner corps à la colère qui nous anime face à l’injustice. Et quand on cherche la justice, on ne demande pas des solutions judiciaires à nos problèmes et conflits, mais on se bat pour obtenir ce qui nous semble juste.

Si je suis en colère, je peux me battre, casser, voire tuer si ma vie est en jeu. On est tou-tes violent-es lorsqu’il est nécessaire, calmes quand il le faut pour ne pas mettre notre liberté en jeu et notre vie en danger pour la seule symbolique de l’acte. Tout est une question de circonstances et non de stratégie.

Quand les flics viennent te chercher là où tu vis, tu te poses les questions autrement. Ta résistance prend d’autres formes, c’est tout.

Range ton ego et viens avec nous à la marche pour la dignité, on sabotera des trucs tou-tes ensemble à d’autres moments... et pourquoi pas dans la foulée, un peu plus tard dans la soirée et un peu plus loin...

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