Lettre à mes ami.e.s du PCF

À des ami.e.s à qui il prend régulièrement l’idée saugrenue de défendre l’indéfendable (et de confondre les intérêts de leur parti avec ceux du prolétariat).

Chères et chers ami.e.s,

Après tant d’âpres discussions, de constats, de batailles dialectiques et autres élévations de voix, je dois m’avouer un peu déçu. Déçu car j’aurais pu croire, en tant qu’ami, que vous aviez compris ma position, tout du moins que vous auriez pu l’admettre. Déçu, donc, car ce n’est évidemment pas le cas. Il aura suffit d’une courte et cynique remarque sur l’appel au vote du camarade P. Laurent pour que tout s’enflamme. Enfin, pour que votre discours s’enflamme... comme un pétard mouillé.

Car non, je n’irai pas voter ce dimanche pour Macron. Et quoi de plus infâme à vos yeux et à vos oreilles que cette personne (moi-même) – « consciente des enjeux » – qui refuse malgré tout de « prendre ses responsabilités » ? Il est facile d’accuser à cor et à cri les abstentionnistes (militants ou non) de n’importe quel désastre électoral auquel vous avez (encore) à faire face... Il est encore plus facile de leur mettre sur le dos les scores mirobolants de vos adversaires politiques (qui sont aussi, je le reconnais, nos adversaires de classe). Mais qu’est-ce qui se cache là-dessous ? Ne devriez-vous pas, en premier lieu, vous adresser vos propres reproches ?

Reprenons depuis le début. Voilà plus de cinq années que Mélenchon vous a ravi la place que vous vouliez encore occuper, quoique vaguement, sur l’estrade de la contestation sociale. Il vous a doublé sur tous les plans et il y a plusieurs mois quelques 53 % des effectifs du PCF ont choisi de voir en lui le meilleur candidat à la présidence pour défendre leurs positions. Belle campagne d’ailleurs. Mais quel chauvinisme dans vos réactions ! Lui, un « soc-dem’ », un traître en puissance, vous représenter, vous, les tenants de la Révolution, la vraie ? (J’en serais presque à chanter Moustaki, mais laissons l’ordure aux Trotskistes, n’est-ce pas ?) À la vérité, vous n’en vouliez pas, de Mélenchon, mais comme en 2012, ça vous arrangeait bien. La vérité est que le PCF est dans un tel état de décomposition qu’il n’y avait qu’à se servir. Que Mélenchon ait réussi ce tour de force, la responsabilité en incombe aux militants, « dirigeants » et autres pontes, qui s’embourbent dans ce qu’il reste du PC et de sa gloire passée.

À vrai dire, il y a de quoi être perplexe, tant l’histoire du PCF est intimement liée à l’histoire du mouvement ouvrier, à ce point que vous vous en êtes même attribué la paternité. Quitte à défendre, par bêtise ou méconnaissance, les aspects les plus sales, les trahisons les plus abjectes, les calomnies et les injures à tous ceux qui pensaient et agissaient à votre gauche, au profit d’une histoire proprette jalonnée d’images d’Épinal. Mais ne vous méprenez pas : cette histoire privatisée dont vous vous parez pour vous donner la légitimité de vos discours ne tient pas, et je vous serais gré d’arrêter de l’invoquer à tout bout de champ : les sentiments romantiques-révolutionnaires ne mènent pas à la raison mais à l’émotion. Que l’on ne s’étonne pas que votre électorat foute le camp, puisque vous lui demandez de croire (d’adhérer, dira-t-on), plutôt que de penser...

Mais revenons-en à Mélenchon. Exit le premier tour que déjà l’atone Comité Central se rend à l’évidence : « il faut faire barrage au Front national » (bravo !) et donc, par déduction, voter Macron. Inutile encore une fois de se cacher derrière la fameuse rhétorique du « je n’ai pas voté pour, mais contre  ». Il y aura toujours autant de voix pour l’un.e, autant de voix pour l’autre et cætera – ne me faites pas rire ! Certes, un certain nombre de choses changeront pas la suite, mais la nature même du pouvoir restera la même. En tout état de cause, ce que vous cachez derrière cet argument, c’est votre foi profonde dans les institutions, dans le républicanisme, le pouvoir et ses représentations, garant d’un équilibre qu’on voudrait universel, citoyen, mais qui n’est que bourgeois. N’essayez pas non plus de vous protéger derrière l’antifascisme séculaire qui serait prétendument celui du PCF (et qui ne lui appartient pas) ni derrière le discours du « moins pire ». Ce que vous dissimulez en réalité, c’est l’abandon de votre projet révolutionnaire, de la constitution d’un État sans classe (sisi, c’est Marx qui le dit) et de l’avenir radieux au pays du socialisme réel. Le pire étant que vous croyez moins en votre programme réformiste (disons-le, social-démocrate) qu’aux images que ces mots comme révolution, prolétariat, soviet (aïe !) vous évoquent comme doux rêves d’une époque révolue.

Nostalgie et folklore, mais quelle force, quelle puissance de l’invocation incantatoire ! Vous qui voudriez vous inscrire dans la « grande histoire » en dignes héritiers du « marxisme-léninisme » et du « matérialisme historique », comment vous en vouloir d’être aujourd’hui à ce point persuadés qu’en dehors de vous-mêmes point de salut ?
Mais que dis-je ? Bien sûr que l’on peut vous en vouloir. De ne pas ouvrir les yeux, en premier lieu, sur le formidable catalogue d’erreurs que votre dialectique justifie régulièrement, à frôler parfois le révisionnisme. De qualifier de fasciste tout ce qui ne rentre pas dans vos critères de lutte (comprendre « tout ce qui n’obéit pas à ce que vous avez défini comme acceptable, qui provoque le désordre »). De parler des « gens » comme d’une entité abstraite. De penser à leur place. De croire aveuglément dans le « progrès ». Et cætera. (Mais rassurez-vous, je ne vous demanderai pas d’abjurer, l’apostolat et la contrainte n’étant pas dans mes habitudes.)

Pourquoi alors nous en vouloir à nous autres, « ceux qui ne votent pas », de faire ce que vous seriez censés faire également ? C’est-à-dire refuser le pouvoir bourgeois, refuser la représentation et le spectacle et prôner l’autogestion généralisée de la vie quotidienne, la destruction du travail, la réappropriation individuelle et collective... n’est-ce pas là l’essence du projet communiste ? À moins que ce mot ne caractérise qu’une modalité de conquête du pouvoir, non sa destruction, mais cela sous-entendrait de revoir vos positions et les icônes du « mouvement » non pas en tant que révolutionnaires, mais comme de simples politiciens. Tout de suite, Lénine à Saint-Pet’, ça fait moins rêver.

Mais qu’entends-je ? Nous n’en sommes pas là ! Il faut construire le fameux « rapport de force » et accepter le non moins fameux « compromis historique » du vote pour « contre Le Pen »... Désolé, je n’attendrais pas indéfiniment ces jours radieux que vous fabriquez pour (et sans) nous. Je n’hypothéquerai pas ma vie en attendant que la roue tourne dans le bon sens (celui de l’Histoire, évidemment).

Bien sûr, les jours à venir sont bien sombres et nos idéaux remis à bien plus tard à chaque nouvelle défaite – qui ne sont pas qu’électorales. Je peux peut-être me tromper, je n’ai pas prétention à détenir la vérité sur ce qu’il faut faire ou non, mais il me semble agir en toute cohérence. Mais ne me demandez pas de choisir la couleur de ma laisse : je ne veux pas de collier. Et si, comme l’écrivait si bien Saint Marx, « les grands événements se produisent toujours deux fois, la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce », alors nous n’avons pas fini de rire de ce spectacle désolant que sont les élections. Révisez vos positions, quel qu’en soit le prix, et nous verrons alors s’il nous est possible d’avancer ensemble.

Ou pas.

P.-S.

Cette petite lettre ne concerne évidemment pas que les échéances électorales de ce mois de mai 2017... Toute élection étant sujette à ces mêmes mises en demeures de abstentionnistes, noyés dans les eaux froides du calcul statistique.

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