La classe politique noyautée par les lobbies ?

Le pouvoir appelle l’argent, et réciproquement, depuis l’invention de la politique. Mais si c’est bien l’homme politique qui exerce une bonne partie des pouvoirs, c’est du côté des entreprises que se situe l’argent, et donc les leviers de manipulation des hommes politiques. Entre ces deux mondes imbriqués, une engeance trouble qui s’emploient à « fluidifier les relations » : les lobbyistes, plus ou moins discrets, mais toujours efficaces.

La question du lobbying alimente beaucoup de fantasmes, particulièrement en France où cette activité est encore perçue comme de sombres manœuvres en coulisses pour influencer les décisions d’hommes politiques facilement manipulables. De cabinets noirs en éminences grises, l’idée reste celle d’une pratique de l’ombre, d’échanges à mots couverts pour des intérêts masqués.

Pourtant, officiellement, le lobbying ce n’est pas cela : le lobbying est une pratique légale mais encadrée. Elle repose sur un constat simple et de bon sens : un élu ou un parlementaire est certes censé être un professionnel de la politique et des institutions, mais il est rarement en même temps expert en droit, en économie, en santé, en ruralité, en code des marchés publics… autant de sujets sur lesquels il sera pour autant amené à se prononcer un jour ou l’autre. C’est là que les lobbies ont un rôle : apporter de l’information aux décideurs politiques, ces derniers devant toujours avoir à l’esprit que lesdites informations servent les intérêts d’une corporation, d’une profession, d’une filière, d’une association… Sachant cela, et conformément à la loi qui interdit tout « cadeau » à un homme politique au-delà d’un certain montant (très modeste), le rôle et la place des lobbies peut se justifier en politique.

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Sauf que tout le monde ne joue pas le jeu : certains « intérêts » continuent d’avancer dans l’ombre, alimentant par-là une suspicion désormais légitime sur l’ensemble d’une activité, au demeurant bien mieux acceptée à l’étranger qu’en France.

Lobbying officiel

Le lobbying peut être partie prenante de la vie politique et démocratique à condition de s’exercer de manière ouverte et transparente. Telle est la logique qui a prévalu notamment lors de la rédaction de la Loi Sapin 2, dans son chapitre consacré aux lobbies. Celle-ci prévoit en effet un « registre commun à l’exécutif et au législatif des représentants d’intérêts (lobbies) ».

L’intention est louable mais elle ne répond qu’à une partie du problème : ne figure dans ce registre que les personnes dûment identifiées comme lobbyistes, c’est-à-dire les personnes mandatées officiellement pour représenter un groupe d’intérêts. Certains lobbies s’affichent en effet comme tels : l’Alliance du commerce, regroupant de grandes enseignes, et Atout France, destiné à promouvoir le tourisme se sont ainsi très officiellement unis en mars 2017 pour devenir une force de proposition de taille imposante concernant l’accueil des touristes et les règlementations afférentes.

Traînent aussi dans les couloirs depuis des décennies des lobbys connus et reconnus, comme celui des chasseurs, très influents pour qui veut séduire (électoralement parlant) le monde rural. Le lobbys des chasseurs intervient principalement sur les questions écologiques et environnementales mais aussi sur certaines questions relatives aux missions et prérogatives des communes. Même combat pour les lobbies agricoles, FNSEA en tête via feu son président Xavier Beulin, qui interviennent dès qu’il est question d‘environnement, de santé (réglementation phytosanitaires,…) ou de politiques agricoles et européennes.

Trop riches, trop influents, trop introduits… Tout ou presque peut être reproché à ces lobbies combattus par nombre d’adversaires. Mais ce combat n’est possible que parce que les intéressés avancent à visage découvert, en toute légalité. Ce n’est pas le cas de tous.

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Les « discrets » voire secrets

Le lobby du tabac est par exemple bien plus discret dans ses interventions médiatiques. Mais il peut compter sur deux alliés de poids : le lobby des buralistes, promptes à mobiliser sur les questions d’emploi, et Bercy, qui récolte 15 des 18 milliards d’euros de recettes de l’industrie du tabac en France. Pourtant la France a signé en 2004 une convention cadre avec l’OMS qui interdit les relations entre élus et industrie commerciaux, ce qui n’empêche pas les lobbyistes du tabac de « fournir clés en main aux députés des notes, des propositions de loi, de rédiger de A à Z des rapports. Les lobbystes font aussi peur aux élus en prétendant que s’ils votent des lois antitabac, ils perdront le vote des fumeurs ! Le lobby s’appuie aussi sur des études faussées faisant croire que les réglementations anti-tabac ou la hausse des taxes sur la cigarette profiteraient aux réseaux mafieux de contrefaçon », explique notamment Marc Lomazzi, journaliste et rédacteur en chef adjoint du Parisien-Aujourd’hui en France, et auteur de « Comment la mafia du tabac nous manipule ».

Egalement très influents à droite comme à gauche, le puissant lobby du nucléaire est encore plus opaque, à tel point que certains nient même son existence : « L’histoire du lobby nucléaire est un mythe absolu... S’il existe je ne l’ai jamais rencontré », expliquait ainsi Eric Besson, alors ministre de l’industrie en 2010. Il est vrai qu’ils ne portent pas de badges ; le lobby du nucléaire, c’est « un ensemble de gens qui sont dans des institutions différentes, dans les cabinets des ministères, mais aussi des anciens du commissariat à l’énergie atomique devenus députés. Dès qu’une critique commence à poindre sur le nucléaire, ils se précipitent pour le défendre », résume pourtant Michèle Rivasi, eurodéputée écologiste et fondatrice de la CRII-RAD. Il est vrai que le nucléaire est un dossier industriel sensible, sur lequel il y a d’ailleurs un relatif consensus entre droite et gauche. Le lobbying se fait ici en direction des plus hauts niveaux de l’État, notamment vers le « conseil de politique nucléaire », où siègent seulement quelques ministres, le chef d’État-major des armées et l’administrateur du Commissariat à l’énergie atomique. Le secret des tractations est de rigueur, mais à part Eric Besson, plus personne ne conteste l’existence de ce lobby. « Il y a un lobby du nucléaire comme il y a un lobby antinucléaire. S’il faut parler en termes de groupes de pression, il est évident que chacun cherche à défendre ses intérêts », tranchait alors Claude Birraux, député UMP de Savoie et président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques en 2011. Compte tenu des enjeux, l’action de ce lobby n’a rien de surprenant, et même s’il fuit la lumière, il est suffisamment connu et ses relais identifiés pour ne pas tomber sous le coup de l’accusation de manipulation. Car en termes de lobbying, de telles pratiques existent.

Les menteurs et les manipulateurs

La santé est ainsi un domaine qui, à droite, fait régulièrement appel à des experts, des spécialistes ou des praticiens pour bâtir un projet de loi ou proposer des amendements. En 2015, Daniel Fasquelle, député-maire du Touquet-Paris-Plage et Vice-président de la Commission des Affaires économiques a ainsi fait appel à Frédéric Bizard pour la rédaction du rapport « Réseaux de soins conventionnés, pourquoi il faut les supprimer », présenté par la suite devant l’Assemblée nationale. Une telle prise de position de la part d’un « universitaire » (ou en tout cas revendiqué comme tel) a alors suscité nombre de questions sur sa personne. Son indépendance mise en cause par l’Argus de l’Assurance, Frédéric Bizard répliqua à l’époque qu’il était « un homme totalement libre et indépendant de tout lobby, y compris des financiers… ». Or, selon une enquête de l’UFC Que Choisir, Frédéric Bizard est en réalité subventionné au moins par le GIFO (Groupement des industriels et fabricants de l’optique), une association présidée par Ludovic Matthieu, DG d’Essilor France. Frédéric Bizard a par ailleurs été mis en cause à plusieurs reprises comme lobbyiste pour les professionnels de santé libéraux, qu’il s’agisse de la Fédération nationale des opticiens de France (Fnof) ou de l’Union des chirurgiens de France.

Le cas de Frédéric Bizard n’est pas sans rappeler celui de Michel Aubier, pneumologue intervenu en avril 2015 devant les sénateurs sur « sur le coût économique et financier de la pollution de l’air ». Assurant sous serment à la haute assemblée n’avoir « aucun lien d’intérêts avec les acteurs économiques », il s’était montré très rassurant sur la nocivité réelle des particules fines. Moins d’un an plus tard, le Canard Enchainé et Libération découvraient que l’intéressé était rémunéré par Total depuis les années 1990.

Ce n’est pas tant le procès du lobbying qu’il faut faire que celui d’une pratique qui, à droite comme à gauche, a lentement dérivé pour devenir ce que beaucoup dénonçaient pourtant à tort il y a bien des années : un jeu trouble de manipulations sur fond de demi-vérités et de complets mensonges. A ce jeu, il semblerait bien que ce soit le secteur de la santé qui concentre le plus de faux-experts soi-disant indépendants. A tel point que la sénatrice écologiste de Paris, Leila Aïchi, auteure du rapport sénatorial sur le coût de la pollution de l’air a envisagé de déposer un amendement instituant des « circonstances aggravantes dans des cas de parjure touchant à des affaires de santé ou d’environnement ».

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