L’individu et la masse

Réactualisation d’un extrait de « Propagandes » de Jacques Ellul (né le 6 janvier 1912 à Bordeaux et mort le 19 mai 1994 à Pessac), professeur d’histoire du droit, sociologue, théologien protestant et anarchiste chrétien français. Surtout connu comme penseur de la technique et de l’aliénation au XXe siècle, il est l’auteur d’une soixantaine de livres (la plupart traduits à l’étranger, notamment aux États-Unis et en Corée du Sud) et de plusieurs centaines d’articles.

Une propagande moderne doit tout d’abord s’adresser en même temps à l’individu et à la masse. Elle ne peut séparer les deux éléments. Il n’est pas question que la propagande s’adresse à l’individu solitaire, considéré dans sa singularité, séparé de la foule. L’individu n’est d’aucun intérêt pour le propagandiste, et dans sa particularité il présente de bien trop grandes résistances à l’action externe. La propagande, du fait de la loi d’efficacité, ne peut s’attacher au détail, non seulement parce que gagner les hommes un par un est beaucoup trop long, mais encore parce que faire naître la conviction chez un individu isolé est beaucoup plus difficile. Il n’y a pas de propagande quand il y a simple dialogue. Et c’est pourquoi, en particulier, les expériences d’efficacité de tel moyen ou tel argument effectuées aux USA sur des individus isolés ne sont pas concluantes parce que ne produisant pas la situation réelle de la propagande. Réciproquement, celle-ci ne vise pas simplement la masse, la foule. Une propagande qui ne fonctionnerait que lorsque les individus sont concrètement réunis serait beaucoup trop lacunaire et discontinue. De même une propagande qui ne viserait que des ensembles en tant que tels, comme si une masse était un corps spécifique ayant une âme différente de celle des individus, ayant des réactions, des sentiments incommensurables à ceux des personnes, serait une propagande abstraite qui n’aurait, elle non plus, aucune efficacité. La propagande moderne est celle qui atteint des individus inclus dans une masse en tant que participants à une masse, et réciproquement qui vise une foule mais en tant qu’elle est composée d’individus.

Qu’est-ce que cela signifie ? Tout d’abord que l’individu n’est jamais pris dans son individualité mais dans ce qu’il a de commun avec les autres, aussi bien en ce qui concerne ses tendances, que ses sentiments ou ses mythes. Il est englobé dans une moyenne ; et sauf pour un faible pourcentage, l’action établie sur des moyennes sera efficace. Mais, en outre, l’individu est considéré dans la masse et pris en elle (et autant que possible aussi inséré en elle systématiquement) parce que de cette façon ses défenses psychiques sont affaiblies, ses réactions plus aisées à provoquer, et l’on profite des processus de diffusion des émotions dans la masse, en même temps que de l’excès des impressions ressenties lorsqu’on est en groupe. L’émotivité, l’impulsivité, l’excès,etc . , tous ces caractères de l’individu pris dans une masse sont bien connus et très profitables à la propagande. Si bien que jamais l’individu ne doit être pris en lui-même : l’auditeur de radio, l’internaute, quoique matériellement seul, fait quand même partie d’un grand ensemble, et il le sait. On a pu parfaitement discerner chez les auditeurs de radio, les téléspectateurs, les internautes, une mentalité de foule. Tous sont ensemble et constituent une sorte de société où les individus sont complices et s’influencent réciproquement sans le savoir. Il en est de même lorsque la propagande se fait par des visites personnelles et du porte à porte (human relations, signatures de pétitions) : quoique, en apparence, on rencontre un individu solitaire, en fait il s’agit d’une unité englobée dans une foule invisible composée de tous ceux qui ont été visités, qui le sont en ce moment, qui le seront parce qu’ils éprouvent un même ordre d’idées, vivent d’un même mythe et surtout parce qu’ils sont visés par un même organisme : la visée d’un parti ou d’un administration suffit à encadrer l’individu, dans le secteur de population compris par la visée ; ce simple fait le globalise. Il n’est plus M ou Mme X, mais la fraction d’un courant polarisé dans un certain sens et au travers du visiteur (qui ne représente pas une personne parlant en son nom, avec ses arguments, mais une administration, une organisation, un mouvement collectif), le courant est parfaitement éprouvé, l’entrée du visiteur qui collecte une signature, c’est l’entrée de la masse, et qui plus est de la masse encadrée, normalisée. Il n’y a aucune relation d’humain à humain ; il y a une organisation qui joue de son attraction sur un individu qui déjà fait partie d’une masse parce que visé en elle.

Inversement, quand la propagande s’adresse à une foule, il faut qu’elle concerne chaque individu dans cette foule, dans cet ensemble. Pour être efficace, elle doit donner l’impression d’être personnalisée, car il ne faut jamais oublier que la masse est composée d’individus, et n’est en somme que des individus réunis. Or, si en fait, parce qu’ils sont en groupe, ils sont affaiblis, sensibilisés, à un stade psychologique régressif, ils ont au contraire, et d’autant plus, la prétention d’être des « grandes personnes ». L’homme de la masse est bien un sous-homme mais prétend être un sur-homme. Il est plus suggestible mais s’affirme plus puissant, il est plus labile mais se veut plus convaincu. Si l’on traite ouvertement la masse comme une masse, les individus qui la composent se sentiront minorisés et refuseront de participer. Si l’on traite ces individus comme des enfants parce qu’ils sont en masse (ce qu’ils sont), il n’accepteront pas la projection dans le chef, ni l’identification. Ils se rétracteront, et l’on ne pourra rien obtenir de cette masse. Il faut au contraire que chacun se sente individualisé, que chacun ait l’impression que c’est lui que l’on regarde, que c’est lui à qui on s’adresse. C’est seulement alors qu’il sera concerné, cessant d’être anonyme (quoique l’étant effectivement).

Ainsi toute propagande moderne profite de la structure de masse mais exploite le sentiment d’auto-affirmation de l’individu, et les deux actions doivent être menées conjointement, simultanément. Bien entendu cette opération est grandement facilitée par l’existence des moyens de communication de masse moderne qui ont précisément cette effet remarquable d’atteindre spontanément la foule, mais chacun dans cette foule. Les internautes, les lecteurs d’un journal, les auditeurs de radio, les spectateurs du cinéma ou de la télévision, constituent bien une masse, existant organiquement quoique diffuse et non rassemblée en un point. Ils sont mus par les même mobiles, reçoivent les mêmes impulsions et impressions, se trouvent axés sur les mêmes centres d’intérêt, éprouvent les mêmes sentiments, ont très généralement le même ordre de réaction et d’idées, participent au même mythe et tout cela au même moment : c’est réellement une masse psychologique sinon biologique. Et les individus sont modifiés par cette existence même s’ils ne le savent pas. Mais voici que cependant chacun est seul : l’internaute, le lecteur du journal, le téléspectateur, l’auditeur de radio est solitaire, il se sent dès lors concerné personnellement, mais dans la situation de participant. Et le spectateur de cinéma lui aussi est solitaire, quoique coude à coude avec ses voisins, il est pourtant, à cause de l’obscurité et de l’attraction hypnotique de l’écran, parfaitement solitaire. C’est cette situation de « foule solitaire », ou d’isolé dans la masse, qui est déjà un produit naturel de la société actuelle, et qui se trouve utilisé en même temps que confirmé par les moyens de communication de masse ; or c’est aussi le moment le plus favorable pour saisir l’homme et l’influencer : c’est alors que la propagande peut être efficace.

Il nous faut souligner cette conjonction que nous rencontrerons souvent : les structures de la société actuelle placent l’individu dans la situation la plus aisée pour la propagande. Les moyens de communication de masse qui participent à l’évolution technique de cette société, confirment cette situation en même temps qu’ils permettent d’atteindre l’homme individuel intégré dans une masse, - et ce que permettent ces moyens, c’est justement ce qu’il faut que la propagande soit pour atteindre ses objectifs. En réalité, il n’y a pas de propagande sans usage de ces moyens là. Si par hasard ce à quoi la propagande s’attaque est aussi un groupe organisé, elle ne peut pratiquement rien sur les individus avant que ce groupe ait été brisé. Or ceci peut certes résulter d’une action matérielle, mais il est également possible de faire éclater le groupe psychologiquement. La transformation en micro-groupes par des moyens purement psychiques est une des techniques les plus importantes de la propagande. Ce sera donc seulement quand les micro-groupes sont ainsi annihilés, quand l’individu ne trouvera plus de défenses, de facteur d’équilibre et de résistance dans le groupe auquel il appartient, que l’action globale de la propagande sera possible.

Réactualisation d’un extrait de « Propagandes » de J.Ellul

P.-S.

Fervent lecteur de Karl Marx et théoricien de la révolution politique et sociale, Jacques Ellul s’est toujours tenu à l’écart des grands courants marxistes, au motif qu’il ne voyait dans le marxisme qu’une idéologie, une « pensée fossilisée ». On peut donc le ranger dans la catégorie des marxiens.
S’étant converti au protestantisme à l’âge de 18 ans, il s’est livré à une critique sévère du christianisme, dont il considérait qu’à partir du IVe siècle, sous Constantin, celui-ci avait totalement subverti le message évangélique en raison de sa collusion avec l’État. Son originalité est d’établir un lien dialectique fort entre parole christique et rejet des institutions ; il défend l’idée d’un anarchisme chrétien, tout en refusant catégoriquement tout amalgame entre foi et politique.

Ayant adopté comme devise « exister, c’est résister », il disait lui-même de son œuvre qu’elle est entièrement centrée sur la notion de liberté : « plus le pouvoir de l’État et de la bureaucratie augmente, plus l’affirmation de l’anarchie est nécessaire, seule et dernière défense de l’individu, c’est-à-dire de l’homme ».
En savoir plus sur J Ellul : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Ellul

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