L’antispécisme doit prendre en compte les autres luttes

Ce texte apporte une critique solidaire de l’antispécisme et souhaite
faire une mise au point. En identifiant d’une part certains discours problématiques et courants ouvertement réactionnaires qui se réapproprient cette lutte. Et d’autre part, en décortiquant les amalgames qui sont fait fréquemment dans nos milieux dans une tentative de justifier le spécisme.

Ce texte apporte une critique solidaire de l’antispécisme et souhaite faire une mise au point. En identifiant d’une part certains discours problématiques et courants ouvertement réactionnaires qui se réapproprient cette lutte. Et d’autre part, en décortiquant les amalgames qui sont fait fréquemment dans nos milieux dans une tentative de justifier le spécisme. L’antispécisme doit s’inscrire dans une perspective de lutte intersectionnelle, comme un combat à mener parmi d’autres, ni plus ni moins mais tout aussi important que d’autres. Un combat contre une forme de domination intimement liée à d’autres.

Il y a des tendances antispécistes réactionnaires. Au delà de certains groupes ouvertement fascistes qui se réapproprient des discours antispécistes, ces courants problématiques ont souvent comme point commun de ne considérer la lutte que sous l’angle de la critique de l’exploitation animale, à l’exclusion des autres luttes. Un.e antispéciste de cette orientation-là va se focaliser sur la domination des humain.e.s sur les autres animaux, et oublier que les différentes formes de domination se renforcent les unes les autres. C’est le cas par exemple, de critiques du spécisme qui se basent sur des clichés racistes ou bien d’une association comme PETA (People for the Ethical Treatment of Animals), qui joue du sexisme dans ses pubs. De la même manière, il nous semble absurde de se réjouir sans recul critique des nouveaux produits vegans qui apparaissent récemment dans les supermarchés.
Lutter de manière aussi aveugle et spécifique peut seulement mener à des discours qui font peur - après tout, si la seule domination à questionner est celle sur les animaux non-humains, d’autres dominations peuvent devenir acceptables, tant qu’elles aident la lutte antispéciste.

Nos pratiques antispécistes doivent prendre en compte les autres luttes

Ces courants réactionnaires au sein de la lutte antispéciste sont à identifier et à combattre, car ils soutiennent activement ou font preuve de complaisance à l’égard de rapports de domination. Mais ce sont des dérives et ces dérives ne sont d’ailleurs pas uniquement un problème de l’antispécisme, puisqu’elles touchent aussi de nombreuses autres luttes émancipatrices comme, entre autre l’anarchisme, l’anticapitalisme ou le féminisme. Se déclarer contre le féminisme en prétextant par exemple être en désaccord avec des discours racistes que certaines féministes ont pu tenir contre le port du voile est une position définitivement intenable. Dans la même veine, discréditer en bloc les luttes contre l’exploitation animale, voire se revendiquer spéciste en prenant appui sur certaines tendances réactionnaires de l’antispécisme est une posture problématique.

Nos luttes antispécistes peuvent et doivent prendre en compte les autres oppressions et affirmer la nécessité de combattre toutes les dominations. Dans cette idée, les luttes paysannes et l’anticolonialisme sont deux exemples intéressants, parmi d’autres, de luttes dont les enjeux sont à prendre pleinement en compte dans nos pratiques antispécistes.
Commençons par parler des luttes paysannes qui sont d’une importance fondamentale pour quiconque souhaite un monde égalitaire, où tout le monde mange à sa faim, sans devoir exploiter, se faire exploiter ou détruire ce qui nous entoure, et dans lequel les décisions sont prises par et pour les personnes concernées. Ces luttes, en soulevant le point spécifique et central du rapport à l’agriculture et à l’élevage concernent de près les enjeux antispécistes.
En effet, les critiques antispécistes en tant qu’opposition à l’exploitation animale se placent forcément en désaccord profond avec la pratique de l’élevage, et de là remettent donc en question un large pan de l’agriculture. Ces critiques placent souvent au premier plan le combat contre l’élevage industriel, mais ne font pas non plus l’impasse sur la nécessité de remettre en question l’élevage artisanal, qui se limite à faire moins pire. C’est sur ce dernier point qu’il s’agit de porter toute notre attention si on ne veut basculer ni d’un côté dans la défense du petit élevage, ni d’un autre dans un mépris urbain et classiste des petit.e.s éleveur.euse.s. De fait, être antispéciste ne nous empêche pas, et bien au contraire nous pousse à faire partie des luttes paysannes, à nous réapproprier les moyens de production alimentaire et de là à nous solidariser et à penser nos alliances avec d’autre paysan.n.es en luttes dont une partie fait de l’élevage. C’est comme dans plein d’autres luttes en fait ; les solidarités et les alliances qu’on fait sont souvent parcourues de contradictions et de tensions. Il est des fois important et nécessaire de lutter aux côtés de personnes avec qui on partage une cause, mais avec lesquelles on peut être par ailleurs en profonde opposition sur certains points. Un rejet en bloc peut parfois avoir du sens, parfois pas.
De plus, il est important de rappeler ici qu’il est possible de subsister en pratiquant l’agriculture sans élevage, qu’il n’y a de loin pas tou.te.s les paysan.ne.s en lutte qui l’utilisent et qu’un petit nombre y sont même ouvertement opposé. L’élevage, bien que très répandu et ancré dans des pratiques traditionnelles qui ont fait leurs preuves, reste une manière, parmi d’autres, de produire les denrées dont dépend notre subsistance. Il ne représente ni une nécessité d’un point de vue agricole ou alimentaire ni une composante impérative des luttes paysannes, même s’il en fait souvent partie ! Ce qui donne aux luttes paysannes autant de potentialités révolutionnaires sont les possibilités d’autonomie et de résistance que permet la prise en main des moyens de productions fondamentaux, mais c’est aussi un rapport direct à notre alimentation, à la terre et à l’environnement. Bien sûr que l’élevage peut, en exploitant les animaux, permettre des formes de subsistance rebelles mais ce serait une erreur pour autant d’en faire un déterminant incontournable des luttes paysannes dans l’absolu et au long terme.

Abordons le deuxième exemple. Comme dans d’autres luttes menées dans nos contextes occidentaux, en visant à construire un discours antispéciste qui laisse le moins d’accroche à de possibles glissements néocoloniaux et racistes, il nous paraît important de partir de qui on est et de bien réfléchir à qui on parle. On est aussi conscient.e.s d’écrire depuis un statut fait de privilèges. On n’a pas envie de venir en colons moralisateur.ice.s imposer notre façon de faire, nos luttes. Bien que nous pensions que l’oppression spéciste et l’idéologie de la suprématie humaine sont partout critiquables pour ce qu’elles sont - des formes poussées d’injustice et de domination - on aimerait faire attention de qui vient cette critique, à qui elle s’adresse et sous quelle forme. On va déjà essayer de balayer devant notre porte !
Nos critiques ne visent pas, par exemple un éleveur vivant dans un pays pauvre très loin d’où l’on habite, mais bien des personnes que l’on côtoie qui jouissent de positions et de privilèges proches des nôtres, paysan.ne.s de nos alentours. De même que des personnes de notre milieu militant qui, partant d’une même base politique qui leur fait cracher sur ce système oppressif et considérer l’auto-subsistance alimentaire comme un élément indispensable à une émancipation collective, passent souvent à côté du fait qu’ielles endossent un rôle d’oppresseur, une fois accompli leur retour à la terre spéciste. Ceci étant dit, une poule morfle de la même manière derrière son grillage, quelque que soit l’origine sociale de son propriétaire.
Les luttes sont a mener partout mais par les personnes concernées en fonction des contextes. Elles ne doivent pas être contrôlées par des occidentalaux depuis les pays riches, mais par les différents groupes qui existent dans les autres pays et qui luttent localement contre l’exploitation animale depuis leur position. Le collectif Palestinian Animal League lutte en Palestine avec une approche intersectionnelle liée aux rapports de domination qu’ielles subissent de la part d’Israël. Ceci n’empêche bien sûr pas à des idées et des pratiques d’être échangées à travers les frontières et les continents et qu’elles représentent un intérêt et portent du sens une fois réappropriées dans d’autres contextes sociaux et dynamiques de luttes.

Ne pas utiliser une oppression pour en justifier une autre

Au travers de nombreux textes critiques de l’antispécisme et qui ne sont pas écrits dans une perspective de solidarité avec ce mouvement, on peut voir poindre un certain nombre de stéréotypes sur ce que sont "les antispécistes" ou "les végan.ne.s", même si ce n’est pas forcément assumé car cela facilite l’argument.
Comme on l’a déjà dit, même si une grande partie des antispécistes dans le monde sont blanc.he.s, citadin.e.s et vivent entre l’Amérique du Nord et l’Europe, ce genre de généralités nie à la fois la prise en compte des questions d’intersectionnalité par de nombreu.x.ses antispécistes, et l’existence de militant.e.s non-blanc.he.s et dans d’autres régions du monde et dans les campagnes, qui, en fonction de leurs contextes propres, défendent des positions antispécistes adaptées localement. C’est aussi souvent oublier que c’est à travers des réflexions sur les différents processus de domination et leurs imbrications que beaucoup d’antispécistes arrivent à la lutte contre l’exploitation animale.

De toute façon, même dans un monde où aucun.e des "antispécistes" ne prendrait en compte les questions d’intersectionalité, on ne pourrait affirmer que l’exploitation animale est une bonne chose. Oui, on pourrait certainement dire que "les antispécistes" se trompent parfois ou souvent, mais utiliser leur erreurs de jugement et la non prise en compte de leur propre position sociale, raciale, de genre et/ou de classe pour justifier le meurtre et l’exploitation des animaux non-humains semble tout à fait absurde. On ne doit pas utiliser une oppression pour en justifier une autre.
Dans le même sens, les antispécistes sont souvent critiqué.e.s par rapport à leur manque de pureté militante. On a souvent tendance à les prendre pour des donneur.euse.s de leçon simplement parce qu’ielles défendent une cause qui reste marginale. Alors, comment peut-on accepter d’un.e vegan.e qu’ielle mange des produits contenant de l’huile de palme quand sa production tue des orangs-outans ? Comment défendre le plastique plutôt que le cuir ? De la même manière qu’on attend pas de tou.te.s les anticapitalistes qu’ielles se passent totalement aujourd’hui des supermarchés, on ne peut exiger des antispécistes une cohérence comportementale parfaite. Cela n’empêche évidemment pas que les critiques envers les antispécistes soient nécessaires.
Comme n’importe quelle lutte, l’antispécisme et ses défenseur.euse.s ont besoin de se remettre en question, de parler depuis leurs positions et de prendre en compte leurs privilèges, quels que soient leur forme. Nous devons rester ouvert.e.s à la critique, qu’elle vienne de camarades menant d’autres luttes ou de l’intérieur du mouvement, car nous pouvons malheureusement nous-mêmes parfois porter des discours réactionnaires. La conscience de ses privilèges ne prête pas forcément à une vrai tentative de déconstruction. Mais ce n’est pas parce que certaines personnes se revendiquant antispécistes portent des discours atroces qu’on peut s’en servir pour justifier le spécisme.

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